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Retour Auxeméry

  

 ULTIMA THULE

Canto de la fin du monde,

canto de la faim de tout

 

                                    I come from the last walking period of man – C.O.

 

 

j’aimerais mourir       dit Olson avant de mourir

comme mourut Homère au bord de la route,

affamé assoiffé                     & attendant le jour

où la mort serait semblable à la dernière nuit du monde

 

enroulé dans la nuit près de la vague étale du matin

 

l’estomac libre de désirs obscurs le ventre plein d’amours accomplis

avec les chuchotements de la vague à l’oreille

 

                                                le cœur comme un galet

            un astre de pierre caressé par toutes les particules

de temps liquide composant la mer & mon sang

 

– n’ayant plus aucun chant à livrer aux oreilles des écoutants :

 

les oreilles des écoutants      étant prises dans le sable,  

il n’est plus

qu’un corps    que la nuit enfante       & que le jour délivre

 

il n’est plus d’autre mot à dire que le long cri d’un enfant

qui pénètre dans le monde & va mourir & se confond

avec les bruits du monde & les êtres animaux & les eaux

            au bord du temps  

 

J’ai parcouru mes terres & reconnu mes peuples à la surface de ce temps

 

apposé mon visage au visage inverse des masques & dansé leur délire

 

J’ai refusé la syntaxe atroce des poètes que le temps aura déjà mangés quand

ils auront pensé que leur temps venait à eux alors qu’ils étaient en retard

de tous les temps,             per modo tutto fuor del moderno uso          eau ardente

qui dilue la pluie de mots des acrobates faiseurs de pluie sans autre

science que celle de se mettre au goût du temps,      qui les mange

 

– quand il n’est qu’un moyen de se noyer, c’est

dans l’eau matricielle des mots eux-mêmes,

 

                                    & de mourir, c’est

                                    au bord où vient mourir la vague

 

– corps caillou roulé par le temps,

c’est à dessein que je ne suis aucun mode

de composer des poètes

de ce temps             l’eau est mon feu

 

oh, manger les racines des mots

                                    du temps des chiens & des hommes

                                    de peu de temps –

 

                                                une « infestation»

dit encore Olson :

                                    l’homme étant devenu sa

propre production

 

& l’homme étant omnivore se

dévorant lui-même

 

mangeant ses propres mots

 

J’ai peu de goût pour la mort chienne où l’homme de ce temps

vient vautrer ses appétits ses illusions son lexique balbutiant

 

                                    – plutôt la vie austère des lichens

                                    et des pierres de ce désert

 

(gazelle de Thompson

jambe brisée boitillant

sur les cailloux du Damaraland

 

sous l’œil des vautours fauves

prêts à fondre & déchiqueter

 

(corps devenu os de pierre

de désert

 

(et terminaisons nerveuses partant

dans le temps sous la surface de sable

 

au mode infinitif

 

(os & pierre

 

Larves humaines    créatures ratées                — Dante parle au présent

 

(nerfs de temps solide Welwitschia

mirabilis, courant sous la dune,

 

ma plante ardue mon aloès d’avant le temps,

 

et que l’eau en suspension

dans l’atmosphère nourrit,

condensée par les courants

venus de l’Antarctique

 

et formant sur le désert

cette chape de buées

 

Larves d’hommes     animaux qui sommeillez

 

– au Brandberg aussi on dort ainsi

parmi l’oubli des temps  au cœur du temps

 

(avec ma plante assoiffée grimpant

à la surface épuiser les courants

 

& le Kokerboom, l’arbre-carquois,

pénis de fibres dures

 

(étui à flèches perçant

l’enveloppe des temps :

 

flèche de l’arc du désir –  beatrix

 

Et qu’importe, j’ai vu, j’ai su lire :

 

— Hélène, tes Guerriers,

de la plaine lorgnant

tes mouvements sur les remparts

 

prêts à lâcher la corde de l’arc &

 

ta silhouette, Eurydice, aussi

            ton ombre & le serpent

 

spermatikos logos

                        & donc,

 

Ulysse au bord de la fosse regardant dans l’Hadès,

 

venu chercher sous la fosse imbibée du sang des béliers

 

la langue des morts le murmure des ombres,

 

– à nouveau, par conséquent

ceci :

 

lynx de Délos et toi corbeau

delphique

 

(à deux pas de la source Castalie,

            de la caverne matricielle

 

            où le dieu noir souffle son haleine

            prophétique             dites-moi

 

qui est

 

encore

 

capable de

 

voir,

ou parler ?

 

 

– pas ces dieux grotesques

présidant à

l’abrutissement des foules,

 

                                    pas ces maîtres d’illusions

fabriquants et bonimenteurs,

 

anthropoïdes digitalisés fascinés

par les écrans & leurs claviers,

 

fourriers des muses du bourbier

produit de la biologie moléculaire

 

– qui sait parler,

 

donne ch’avete l’intelletto d’amore

 

    voir ce qui doit être vu ?

 

 

Elle est à sec la source

aux pieds des Phædriades

 

Et tous les puits

— eau croupie

 

& l’espèce

humaine est en train de

disparaître

 

            Feu du dedans, nuit du dehors      giration des pôles

            Feu du dehors, nuit du dedans               vent d’étoiles

                                               

                                    : codex achevé,

 

                                    livre en flammes

 

                        jeté sur le bourbier —

 

 

Temps de faim & de soif & de soif & de faim

 

à l’orée des cités énormes & du bruit :

 

                                    vous qui parlez & entendez,

rassasiés d’affamement

désaltérés de soif ardente

 

remontez de la fosse parmi le sang des béliers

 

Il suffit d’aiguiser son regard   pour savoir parler

Il ne tient qu’à fixer sa langue sur le dire      Et le voile

est léger à

traverser pour

savoir lire

 

            Que la vague se lève

au moment où je perdrai le souffle

 

Auxeméry

©Editions Flammarion 2001