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NOTE AUTOUR DE PENSÉES SOUS LES NUAGES

Jean-Marie Barnaud

 

 

  Je cherche le chemin du centre”

Ph. Jaccottet : Paysages avec figures absentes

 

 

“ Le mot joie ” tel est le titre d’un chapitre de Pensées sous les nuages, de Philippe Jaccottet. Comme s’il s’agissait au fond de poser — de reposer — la question essentielle : la joie est-elle encore possible, l’a-t-elle jamais été ; ou bien n’est-elle précisément qu’un “ mot ”, une réminiscence, un souvenir, “ l’écho extrêmement faible d’un immense orage heureux qui nous parviendrait de toute la hauteur d’un ciel? (2)

Habituellement, chez Jaccottet, l’idée de la joie est insépa­rable de celle du lieu. Et, par là-même, de celle du centre. Le paysage, le pays, que l’on traverse, que l’on arpente, nourrissent cette faim d’un centre où serait donnée la grâce, non seulement d’une halte et d’un repos, mais comme d’une sorte d’habitation : une demeure, en harmonie avec le reste du monde, avec soi-mê­me : Parce qu’ils forment une enceinte, on a envie justement de pénétrer sous ces arbres, de s’y arrêter. Alors, on resterait immobile ”. (3)

Lieu idéal qui ne serait ni figé, ni véritablement clos : point d’équilibre au centre d’un cosmos, il s’ouvrirait à tout l’espace que des lignes de force traversent et animent, venues de loin, du lointain, ou de très haut ; ou encore, du centre lui-mê­me : ce serait, dans ce lieu, comme si l’âme se dilatait et, portée par le regard et par la lumière, comme si elle habitait tout l’es­pace, comme si elle adhérait à ce mouvement de bas en haut, mouvement élémentaire, profond, indubitable malgré son ir­réalité (4), et qui semble être la pulsation secrète de la terre.

Où se trouverait-on alors, éprouvant dans son coeur, comme dans son corps presque libéré de toute pesanteur, cette aspiration vers l’azur, cette libre disposition à l’envol qui suscite immé­diatement la métaphore de l’oiseau ; où se trouverait-on arrivé, dans ce paysage qui est un temple: un temple ”, dit Jaccottet dans Pensées sous les nuages, toujours à propos du mot joie ”, mais retrouvant une de ses images favorites, dont les colonnes (ne portant plus que l’air, ainsi qu’on le voit aux rui­nes) s’écarteraient à l’infini les unes des autres sans rompre leurs invisibles liens (5) ; oui, où se trouverait-on là enfin arrivé, sinon dans la patrie?

Comme elle résiste, comme elle tient encore, cette idée de la patrie, comme elle habite l’âme! Combien d’élans vers le Jardin n’a t-elle pas inspirés, même s’il n’y a jamais eu ni Jardin, ni Serpent (6), comme autant de rêveries d’un contact sans autre médiation avec le réel que celle peut-être de la pure lumière, puisqu’on y vivrait dans le globe clos du jour ”, puis­que, comme l’oiseau “ favorable qui voyage dans (sa) patrie ”, à l’instar d’autres bêtes, on y habiterait tranquillement le temps ”...

Rêveries, sans doute... et pourtant : Tout ce mélange de chair et de fumée est réellement en nous (7) ; la rêverie de la patrie et du centre est celle de quelqu’un qui retrouve sa terre natale (10). De cette terre-là, on ne peut parler qu’à travers des images de protection et d’intériorité. Etre heureux, c’est se retrouver dans le cocon de la lumière , à l’image, toujours, de l’oiseau qui  “ s’ébroue dans les prairies de l’air ”. Etre heureux, c’est être, comme les enfants, dans l’herbe épaisse du préau ; marcher en montagne, là où, peut-être, le mot “joie reprendrait sens, c’est être “ dans le ciel ”, c’est sen­tir la douceur dans la lumière ; et tout cela culmine à l’admi­rable page 35:

 

Dans la montagne, dans l’après-midi sans vent

 et dans le lait de la lumière

luisant aux branches encore nues des noyers,

dans le long silence:

le murmure de l’eau

qui accompagne un instant le chemin (...) ”

 

Que peut-on dire vraiment de ce murmure de l’eau ” ? Quelle est sa raison d’être, son essence? Aucun verbe, pour ex­primer cela : deux points seuls interrompent l’énumération des circonstances qui président à son épiphanie. Deux points, comme une rapide suspension du regard, comme un halètement de l’âme, pour signifier la rencontre et son immédiateté.

Non pas pur jeu d’écriture, ni litote, l’ellipse du verbe té­moigne de la recherche d’une simplicité qui ne correspond pas seulement à une esthétique, mais à une éthique, à une expérien­ce intérieure : comme s’il y avait aussi, dans la joie de la rencon­tre, la certitude qu’on coïncide avec le meilleur de soi-même comme si la pureté d’un regard sur le réel — et cette pureté vient aussi de ce qu’on s’est libéré de sa mauvaiseté” — ne pouvait inspirer que des paroles simples.

Jaccottet a longuement parlé de ce rêve qui nous saisit sou­vent d’une transparence absolue du poème, dans lequel les choses seraient simplement situées, mises en ordre (11) ; son admiration, sa sympathie pour le Haï-ku, et pour Hölderlin lui enseignent que c’est dans la simple nomination des choses” que se trouve la vocation de la poésie, et non dans l’excès et la déme­sure d’une parole éclatée. Comme si toute poésie authentique, tout langage de l’âme pour l’âme ”, aspiraient à être un pur épanouissement de la lumière en paroles” (12), une fois, il est vrai, qu’on aurait trouvé le chemin du centre ”.

Aspiraient à être, ai-je dit, laissant deviner par là que cette aspiration se trouvait souvent déçue, et niée par quelque chose qui est du monde aussi, qui vient du monde.

Il me semble que Pensées sous les nuages, quels que soient les rappels qui y sont fait implicitement à travers quelques stro­phes lumineuses et paisibles, du Jardin, dit le plus souvent la fragilité de ces moments, et la distance qui s’af­firme de plus en plus, la déchirure qui se dévoile, et la fatigue ; bref, que ce livre est plus un livre d’exil qu’un livre sur la terre promise, dont le chemin, sous  les nuages, et non pas vraiment dans le ciel, serait obscurci ou perdu.

Il y est en effet question si souvent du brouillard et des brumes, au travers desquels le marcheur, voyageur obstiné, tente d’avancer vers un pays d’au-delà des cols! Mais les nuages ré­trécissent le champ de la vision ; la brume s’épaissit, occupe tout l’espace, voile la lumière et masque les lieux. Quelle épreu­ve, pour qui se sentait appelé à être témoin de la lumière, et dont le plus haut usage (aurait été) de (la)faire circuler (13)! Car la brume n’est pas seulement un mode d’être des choses. Elle pénètre tout si intimement, et le marcheur lui-même, qu’il se sent devenir être de brume ”.

Et ce n’est pas seulement l’éclat de la lumière aimée qui se ternit, c’est aussi, à l’intérieur de soi, la source de la vision qui est atteinte. Blessé, le regard intérieur se fait myope (14).

Si voir était exister, si voir était la condition de toute joie, alors, comme est poignante la hantise de celui qui s’effraie d’avoir si peu vu tous ces jours ”, celui dont le coeur se sent maintenant incapable de retrouver la trace de la lumière, car “ il n’y voit plus très bien ”, et qui pressent l’imminence d’un temps où les ailes du regard ne battront plus ”.

Or, quoi donc est survenu, et qui rend le retour au jardin impossible ? Est-ce simplement le temps, qui fait vieillir, le temps qui use au point “qu’on se souvient mal des paradis perdus,

Quand le visage, quand le corps aussi devenait rose au premier vague cri d’oiseau aventuré (15) ?

Je trouve la réponse, déjà dans A travers un verger:

Depuis que j’ai vu la mort d’un peu plus près, j’ai cessé (de croire) qu’en s’efforçant de garder les yeux tournés vers ces éclaircies qui semblent d’abord désigner un autre monde, on devait réussir à aborder sans douleur, sans rupture, à ce mon­de ”. (16)

 

Pensées sous les nuages est aussi un livre de deuil, parce qu’il y a, bien sûr, ces Plaintes sur un compagnon mort ”, mais aussi parce qu’avant ce chapitre-là la peine avait fait son travail, elle qui “ tranche les racines des yeux ”, elle qui prend raci­ne ”, à leur place, avec ses cordes jaunes ”, elle qui ravine ”. Et vous, qui désiriez tant accueillir l’offrande de ce monde lim­pide, — et ne souhaitiez-vous pas, il est vrai, vous abandonner simplement à lui, voici que la peine vous change en cette

(...) cage de pierre avec au centre un foyer froid, une espèce de geôle où l’on ne sait

s’il y a quelqu‘un encore à délivrer ”.

Impuissants sont alors les grands livres qu’on ouvre pour y trouver une aide, une leçon, un autre témoignage. Impro­bable aussi la certitude de celui qui rayonnerait à partir de là dans la paix”. Y a-t-il quelqu’un vraiment pour lier la gerbe des larmes ”?

Mais, épreuve plus amère encore, et plus décisive, impuis­sants le monde et toute sa lumière pour aider à vivre, pour nour­rir à nouveau l’intuition d’un sens , quand tout se dérobe de plus en plus, se fige ou se vide (18), quand le monde lui-même montre ce visage tailladé (19).

On peut certes, du plus profond de sa brume, trouver la force d’un cri pour feindre qu’on appelle à l’aide; mais vers qui, mais vers quoi, s’il est vrai que les voix qu’on a cru entendre un peu plus loin sont absence pour qui maintenant ne voit pas plus loin que ces ombres qui avancent (20)?

Lumière (...)

soulève-moi sur tes épaules,

lave-moi de nouveau les yeux, que je m ‘éveille,

arrache-moi de terre (...)

 

Le cri en fait se heurte au silence, à l’insensibilité d’un mon­de sans pouvoir sur la peine, d’un monde qui vous exclut et dont on se sent étranger, et comme banni:

 

Feuilles et nuages

avec votre face de nuit et l’autre de jour,

prairies profondes, loin tains de plus en plus larges,

on aura beau vous regarder, vous questionner,

si vous n ‘êtes que feuilles et nuages, herbes et collines

vous ne nous êtes pas d’un grand secours ”. (22)

 

Mesurera-t-on combien est cruel ce raccourci d’un poète qui rassemble en quelques vers, mais pour en dire toute la sou­daine impuissance, ce qui donnait corps jusqu’à présent à sa faim et à sa soif, ce qui créait sa joie? Le proche et le lointain, objets de contemplation et d’amour, les feuilles ”, les  nua­ges ”, les collines ne sont que ce qu’ils sont : des choses du monde, muettes, et perdues dans la distance qui se creuse.

Mais il y a plus que l’impassibilité du monde devant la peine: il y a aussi que, parfois, à mesure qu’on l’interroge, de ce regard qui cherche à en percer les secrets, qui voudrait saisir des signes, si minces fussent-ils, le monde échappe ; et ce n’est pas par un trop-plein de sens, dont la plénitude, en quelque sorte, égarerait le regard, c’est plutôt que, dans la terreur, on s’approche d’un néant du sens, du rien, du silence éternel des espaces infinis ”.

Peut-être n’a-t-on pas toujours souligné assez l’importance de cette expérience de l’absurde (22) que Jaccottet qualifie lui-même d’atroce ”, dans une note de La Promenade sous les ar­bres où, évoquant une nuit d’Août, il témoigne d’une angoisse pascalienne devant l’abîme de la réalité

Il suffirait de regarder la vie sous un certain angle pour sombrer définitivement dans l’épouvante ”. (23)

 

L’aube — et toutes les aubes, et toutes les lumières — ont pu venir ensuite, et offrir le réconfort des chaudes palissades du soleil ”, leur douceur n’a pas effacé le souvenir de tant d’hor­reur, devant quoi l’âme s’est crue un moment vouée au vertige sans nom.

De telles expériences sont lourdes de conséquence pour la poésie : si le chemin du centre est introuvable, au point qu’on peut même se demander s’il y a ou non un centre, si l’on n’est pas le jouet de quelque mythe qui travaille encore sous les mots ; si toute joie est trop loin ”, alors, c’est le simple qui est remis en question: le simple dont les accents, loin d’ex­primer la plénitude, révèlent la nostalgie d’une transparence à jamais refusée. Voué à une contradiction essentielle devant la­quelle aucune joie de passage ne pourra faire illusion, on est rendu, d’une part au temps, à la déchirure, et, d’autre part, au discontinu, à la palinodie, comme seules expressions de cette déchirure : c’est vrai,   nous les bègues ”, dit Jaccottet dans Pen­sées sous les nuages, ne pouvons plus parler qu’au travers de fragments ”.

Cependant, cette démarche est aussi celle de l’humilité : car elle ne se ferme pas sur la blessure ; elle espère encore, comme malgré elle ; elle ne peut s’empêcher d’interroger sans cesse la lumière, elle accepte d’accueillir ce que le monde peut donner de lumière, rare et fragile ; elle veut bien, malgré tout, s’abandonner à ces “ autres signes presque dérisoires, gestes es­sayés à tâtons, comme pour rebâtir inlassablement la mai­son ” (24). Et c’est dans ce mouvement d’accueil autant que dans la douleur du négatif, que grandit cette poésie, étonnée ”, mais enrichie des grâces qu’elle reçoit, ici et là, du monde, et en particulier de la musique.

Car si la vision faiblit, l’écoute, elle, demeure et s’enrichit, comme si l’on passait d’une éthique du regard à celle de l’écou­te : la musique rend la cascade ”, elle ouvre à nouveau l’espace du ciel, elle permet de retrouver le tisserand des ruisseaux sur­naturels que la vue désespérait d’approcher; et s’il est vrai que toute musique maintenant vous bâte d’un faix de larmes ”, du moins aura-t-elle ouvert, le temps d’une grâce, une lumière qui ne fait pas d’ombre ”, libérant pour un temps la parole, ouvrant, vers la patrie absente, une éclaircie ”.

Qu’on me permette, pour finir, un retour à la rêverie sur le Jardin (25).

Dans la combe où marche le poète, passe, fugitive, la flèche d’un serpent. Et voici qu’il imagine un autre serpent, une autre combe, lointaine et mythique, et qui a la figure du paradis. Eve y apparaît, semblable aux bêtes en ce qu’elle ignore la blessure du temps, elle qui n’a ni regrets ni désirs; elle avance, de la démarche somptueuse et naturelle de ceux pour qui le monde, familier, n’a rien d’étrange ni d’hostile ; peut-être est-elle une sorte d’ange... Mais est-ce déjà le monde? Certes pas le nôtre, en tous les cas.

Puis — sait-on pour quelle raison — vient comme une dé­chirure, l’origine de toutes les déchirures : “ A peine y eut-il cette ligne divisant l’eau de l’air comme le fil d’une épée entre eux dans le lit de l’espace ”.

Et à mesure qu’en cette femme naît la conscience d’être différente et séparée de ce qui lui échappe pour toujours et qui, pour elle, maintenant, prend la figure de son désir, tout son être se pare d’une étrange beauté.

Quoi donc la rend si belle, et de cette beauté qui n’est plus celle de son être originel, — inimaginable, au fond, celle-là, tant elle est désincarnée, tant elle est loin de notre vie présente, quoi donc la rend si belle que même les figures invisibles du ciel descendent vers son nid ? C’est que soudain, “ pour la premiè­re fois, ces yeux s’entrouvrent ”. Et que voit-elle? A présent, elle voit la distance ”.

J’aimerais dire que, pour moi, Eve n’est pas uniquement la première femme. Elle est la poésie.

Car c’est bien de cela que vit la poésie : plus elle approfon­dit sa conscience de l’exil, et plus elle exprime, à la fois ce mou­vement naturel — mais d’où venu? — qui la porte vers les prairies du ciel”, et à la fois ce mouvement qui la plonge au coeur du monde, c’est-à-dire au coeur de la déchirure. (Et ces deux mouvements ne sont en fait qu’un seul mouvement, un seul élan dans la distance.)

Alors elle est vraiment belle et, pour Eve, sans aucun doute, les figures invisibles du ciel descendent vers son nid ”. Alors elle est vraiment parole humaine, et nécessaire à tous les temps, car les temps sont tous, par nature, temps de détresse ”.

 

Jean-Marie BARNAUD

 

 

 

 

 

NOTES

 

 

1.    Pensées sous les nuages (Gallimard, 1983)

     Une première version de cette note est parue dans La Sape, nouvelle série N°10

2.   Pensées sous les nuages, p.26

3.   Paysages avec figures absentes, (Gall. 1976) p.46

4.  La Promenade sous les arbres (Bibli. des Arts, 1980) p.118

     5. Pensées sous les nuages, p.26.

6.  Paysages avec figures absentes p.96

7.   Ibid. p. 97

8.    La Promenade sous les arbres, p.109

9.    Beauregard.(Maeght édit. 1981) p.l2

10.     Paysages avec figures absentes, p.3l

11.     La Promenade sous les arbres p. 119-120

12. Ibid. p.127

13.      A travers un verger, (Fata Morgana, 1975) p.4O

14.     Ibid. P. 23

15.     Pensées sous les nuages, p.42

16.     p. 37.38

17.     Pensées sous les nuages, p. 41

18.     Paysages avec figures absentes, p.66

19. Ibid. p.78

20.     Pensées sous les nuages, p.56

21.     Ibid. p.56

22.     Voir, pourtant, le beau livre de Jean Onimus: Philippe Jaccottet. Une poétique de l’insaisissable. (Champ Vallon, 1982)

23.     La Promenade sous les arbres, p.137.

24.     Paysages avec figures absentes, p.l8l.

25.     Ibid. p.92 et suivantes.