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SUR L´ARÊTE DES PIERRES

 

La dune

 

Dans leur savoir inné
de la fin des terres
les vents déposèrent assez de sable
pour faire de Rabjerg Mile
41 mètres d'altitude
la plus haute dune du pays

Beaucoup de gens viennent ici pour la vue
et c'est vrai qu'elle est admirable
mais je ne puis oublier
ce que j'ai vu en montant :
bouleaux saisis en pleine croissance
îlots de bruyères cernés de toutes parts
et au milieu des sables
dans le corps même de la dune
la cime d'un sapin desséché

La dune a mis le cap au nord-ouest
et rien ne lui résiste

J'ai poursuivi mon ascension très - très lentement
à cause des multiples détours
afin de laisser intactes toutes ces nouvelles dans le sable :
lièvre (pas pressé, ses quatre pattes bien groupées )
renard (a trotté droit devant lui )
bergeronnette (délicieuse)
martre (très vive)
souris (légère, légère) -
tous sont passés
chacun à son heure
portés par la vie supérieure de la dune

Ne pas déranger
la méditation terrestre
de l'oyat des dunes
si peu ancré
toujours tenté par le vent
Aux côtés de toutes ces vies
voici des formes à peine manifestées :
paysages de canyons éphémères
traces d'écritures
commencées puis abandonnées
ou, qui sait, à l'apogée
les nuances, comme de l'écorce
du sec et du mouillé

et au sommet
le sable, enfin - purement

La volonté de ne laisser en ce monde aucune trace
est ici à son comble

La dune est le rêve incarné du vent
le désir d'infini de la terre

Il faudrait être un esprit mêlé au vent
ou un oiseau de haut vol
et planer au-dessus de la dune
mettons, une fois par jour, rituellement
puis pousser un cri
à l'adresse de ceux d'en bas
pour dire que de là-haut
tout est dans l'ordre des choses

Skiveren, Tannis Bugt (Danemark), avril 1992

 

 

Moraine

 

En l'atteignant par le sud
on voit sa ligne sommitale
se prolonger jusqu'à l'horizon -
oui, vraiment, elle ressemble beaucoup
à la Grande Muraille de Chine

Si la moraine me fait penser à une construction
c'est qu'elle est l'oeuvre toujours en cours
d'un architecte hors pair : le glacier

La plupart des pierres de la moraine sont nues
sans la moindre trace de vie :
point de mousse, point de lichen
mais la pierre vive, tranchante, éclatée
qui donne une idée saisissante
des forces ici en jeu

La vie prend des formes inattendues
en la présence d'une araignée
aux pattes démesurément longues
n'offrant que peu de prise
au froid et à la chaleur

Lorsqu'en sa partie inférieure
on voit le glacier tout encombré de pierres
on n'a du mal à croire qu'un tel travail
de régularité, de précision
ne soit ni prémédité
ni issu des plus sérieuses cogitations
mais l'accomplissement
d'un mouvement naturel

Coulées de boue mêlées de pierres
la moraine est la première informée
des humeurs du glacier :
si le glacier est en phase d'expansion
la moraine prend ses aises
si le glacier recule
la voici peu à peu colonisée
par une végétation pionnière
puis quand le glacier a disparu
par les arbres -
ainsi plusieurs grandes villes du monde
ont-elles d'anciennes moraines pour fondements

Mais je ne sais pourquoi
la moraine m'évoque
les vastes mouvements de la pensée humaine
en ce qu'ils ont de plus opaque, de plus obscur :
zones de charriage, terrains vagues
terres en friche, chantiers de matières hétéroclites

toujours repris
toujours polis
prometteurs de lumières

Gamchigletscher, Kiental, juillet 1994

 

Alain Bernaud

Né en France en 1962. Vit depuis une quinzaine d'années à Bâle (Suisse). Membre de l'Institut international de géopoétique. Les poèmes présentés ici sont tirés de Sur l'arête des pierres, livre publié prochainement par l'Atelier du Héron, Bruxelles.

 


© : Alain Bernaud