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ERNST BLOCH, UN HOMMAGE

 

Ce dimanche 4 août, on est allé marcher le matin du côté du Bergfriedhof, le cimetière de la colline au-dessus de Tübingen, pour aller rendre hommage au philosophe Ernst Bloch mort il y a tout juste vingt-cinq ans. Avec Hermann Hesse, Bloch fait partie des figures importantes de Tübingen dont on se souvient ces temps-ci: après avoir quitté l´Allemagne de l´est en 1961 - au moment de la construction du mur -, il vient s´installer ici et y enseigne à l´Université. Dernière station d´une vie mouvementée après son exil aux USA pendant la guerre.

Des étudiants de tous les pays sont venus l´écouter ici jusqu´à sa mort. Gerardo Cunico, traducteur de Bloch en italien, raconte avoir entendu le vieil homme aveugle animer un séminaire dans le salon de son appartement "Im Schwanzer" ! À sa mort, le maire de l´époque préfèra qu´on enterre le philosophe dans le cimetière sur la colline, plutôt que dans celui du centre-ville, pas loin de Hölderlin. Peut-être craignait-il l´arrivée de ses disciples marxistes, comme Rudi Dutschke, qui vint parler de Bloch ce 4 août 1977 en évoquant l´assassinat par la RAF du banquier Ponto. C´est un beau cimetière d´ailleurs, avec une très belle vue sur la ville, on peut s´y promener comme dans un parc. Bloch y est enterré avec sa femme Karola. Sur la pierre tombale on peut lire une citation du livre Principe espérance: Denken heißt überschreiten ("Penser signifie aller au-delà")

Qu´y s´aventure "au-delà", dans la pensée aujourd´hui ? Les petits barons de l´Université n´ont nommé personne depuis 25 ans à la chaire Bloch. Manfred Frank, un philosophe arrivé à Tübingen dans les années 80, explique aujourd´hui l´oubli dans lequel serait tombé Bloch: on ne trouverait rien dans ses livres qui permette de penser la mondialisation et le 11 septembre.

Philosophes, penseurs, un petit effort...


 

Lire l´hommage à Ernst Bloch de Laurent Margantin sur le site remue.net de François Bon, août 2002

Voir des photos de l´exposition consacrée à Bloch (Tübingen, automne 2002).

Bloch Sur remue.net

 

Un chasseur, du nom de Michael Hulzögger, raconte un almanach de la région, partit un jour d'été de l'année 1738 pour la forêt de l'Untersberg. Il ne revint pas, et ne se montra nulle part ailleurs. On tint finalement qu'il s'était perdu ou qu'il était tombé d'une paroi rocheuse. Quelques semaines plus tard, son frère fit dire une messe pour le disparu, aux communaux où se trouve un pèlerinage aux environs de la montagne. Or, durant la messe, le chasseur entra dans l'église pour rendre grâce à Dieu de son retour miraculeux. Mais de ce qui lui était arrivé, de ce qu'il avait appris dans la montagne, il ne souffla mot, il resta muet et grave, et déclara qu'il n'y avait rien à dire de plus que ce qu'avait écrit là-dessus Lazarus Gitschner : les enfants et petits-enfants ne devaient en apprendre guère plus. Ce Lazarus Gitschner pourtant n'avait rien vu qu'une galerie sous le Königsee et l'empereur Frédéric, devenu fantôme sur le Welserberg, aussi un livre avec des prophéties et tout ce qui était déjà par ailleurs entré dans les légendes. Impossible de tirer autre chose du chasseur. Mieux, en pleine contradiction avec sa nature antérieure, il devint bientôt complètement muet. L'archevêque Firmian de Salzbourg avait aussi entendu parler de la disparition et de la réapparition énigmatique du chasseur, il le fit appeler. Mais Hulzhögger resta tout aussi muet devant le prince de l'église ; à toutes les questions il répondait qu'il ne pouvait ni ne devait rien dire de ses aventures : seule la confession lui était permise. Après la confession, l'évêque abdiqua sa charge pastorale et se tut jusqu'à sa fin. Elle ne tarda pas à survenir pour l'un comme pour l'autre : elle fut paisible, dit-on.

Ernst Bloch, Traces, Gallimard, 1959

 

Sur la question de l´utopie, page yahoo mettant en opposition Popper et Bloch

 

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L'utopie concrète d'Ernst Bloch:  une biographie

Arno Münster

Paris, Editions Kimé, 2001, 388 p.

Si on assiste, au cours de ces dernières années, à un retour en force de Walter Benjamin dans le panorama de l'édition francophone, tel n'est pas le cas de son contemporain Ernst Bloch. Tout au contraire, cet autre « marxiste hérétique » et adepte d'un messianisme laïcisé, semblait être tombé dans l'oubli auprès des éditeurs.

C'est de ce constat, comme de celui qu'aucune biographie sérieuse du philosophe allemand ne soit accessible en français, que part Arno Münster pour nous offrir un vaste panorama de la vie et de l'úuvre de Bloch, paru l'an passé aux Editions Kimé. Entreprise ardue s'il en est puisque l'existence de Bloch (1885-1977) couvre la majeure partie du 20e siècle.

L'ouvrage de Münster est à la fois un récit biographique « classique » de la vie de Bloch et une introduction à l'ensemble de son úuvre. En effet, l'auteur mêle à son récit chronologique une analyse serrée des écrits de Bloch. Il se penche également sur les conditions de production des ouvrages du philosophe. Conditions souvent précaires puisque Bloch vécu sans revenus réguliers jusqu'à sa nomination comme professeur à l'Université de Leipzig, en 1949. Il révèle, enfin, l'existence de Bloch dans toutes ses dimensions, montrant notamment l'importance des femmes de Bloch - particulièrement celle de Karola Piotrowska, qui partagea la plus grande partie de sa vie - dont la présence et le travail ont rendu possible l'immense úuvre du philosophe, en lui épargnant la majorité des soucis matériels et quotidiens.

Sur le versant biographique « classique » de l'ouvrage, le mérite de Münster réside principalement dans une restitution du parcours de Bloch qui n'en gomme ni les aspérités, ni les contradictions. En effet, il n'élude pas le grand écart existant parfois entre les conceptions philosophiques de Bloch et certaines de ses analyses et (non-) prises de position politiques. Que ce soit son soutien aux procès de Moscou, exprimé dans un article de la Neue Weltbühnede Prague de mars 1937. Ou qu'il s'agisse de son silence, en 1953, lors de la répression des manifestations de Berlin-Est, alors qu'il était professeur à Leipzig.

Sur le plan de l'analyse des écrits, Münster suit chronologiquement la formation et le développement de la pensée de Bloch. Si l'on excepte un aspect téléologique dans sa présentation - on a parfois l'impression, surtout au début du livre, que le biographe veut absolument trouver dans les premiers ouvrages de Bloch l'ensemble de l'úuvre en germe - l'effort de présentation quasi exhaustive de l'ensemble d'une úuvre riche et complexe est un pari difficile et réussi.

L'intérêt principal de cette biographie réside probablement dans la place particulière que Bloch occupe dans la constellation des marxismes. A égale distance de la pétrification de la pensée de Marx par l'orthodoxie stalinienne et du scientisme réformiste de la social-démocratie, Bloch se pose en critique de la « sous-alimentation de l'imagination socialiste». Ainsi, il va lui-même explorer les potentialités subversives de l'imagination en se départissant de la « suspicion idéologique sans distinction à l'égard de toute idée» qu'il perçoit chez de nombreux marxistes adeptes d'une vision mécaniste des rapports entre base et superstructures.

Cette exploration l'amène notamment à revaloriser l'utopie comme force motrice de la révolution. Dans ce cadre, il est nécessaire de différencier l'utopie blochienne des utopies traditionnelles. La spécificité de l'utopie chez Bloch réside dans son caractère concret. Son utopie est concrète parce que, paradoxalement, elle n'offre pas de contenu, elle n'est pas une Cité du Soleil à la Campanella, une définition dangereusement verrouillée de la société future. Elle est concrète en tant que perspective « non-encore » existante mais néanmoins déterminée par les lignes de force du présent au sein duquel elle s'élabore. Pour Bloch, l'utopie se construit par la compréhension du passé et du présent et non par le rejet abstrait de l'état de choses existant, elle est docta spes, espoir en connaissance de cause : « Aussi bien la prudence critique, qui détermine le rythme de la marche, que l'attente fondée, qui garantit un optimisme militant en considération du but, sont déterminées par l'intelligence du corrélatif de la possibilité ». Ainsi conçue, l'utopie dénaturalise l'ordre des choses et ouvre le champ des possibles. C'est en suivant cette voie que Bloch cherche dans le passé - comme dans son étude consacrée à Thomas  Müntzer (Thomas Müntzer : théologien de la révolution) - les traces de projets d'émancipation réprimés pour réactiver leur charge  utopique révolutionnaire. De même, il fouille le présent - notamment dans les Traces berlinoises - à la recherche d'indices d'éveil de la conscience à la possibilité  d'un autre avenir.

La  détermination de la source nourrissant l'utopie ouvre un autre volet de la pensée blochienne : la centralité de la subjectivité. En effet, dans sa construction, l'utopie plante ses racines au plus profond de la subjectivité humaine, qui s'extériorise dans les « rêves éveillés». C'est ainsi la conscience anticipante qui fonde l'activité utopique comme affirmation d'une pensée radicalement neuve par l'interprétation des « rêves diurnes». Bloch pose par là une conception optimiste de la conscience et de la subjectivité qui le place à la fois en rupture avec le « marxisme officiel » - qui se préoccupe très peu du problème de la conscience - et avec la théorie freudienne. Münster souligne la critique que Bloch adresse à la psychanalyse freudienne, en quoi il ne voit qu'une « science de la régression rattrapée » marquée de manière indélébile par son origine bourgeoise. Ainsi c'est son caractère bourgeois qui interdirait à l'inconscient freudien d'avoir accès au « non encore conscient », qui est, chez Bloch l'un des premiers pas vers l'émancipation.

Si cette conception de la conscience peut paraître par trop optimiste, elle reste un plaidoyer pour la confiance en la  part inaliénable de subjectivité de tout être humain, sans laquelle tout projet d'auto-émancipation ne serait qu'un slogan... - Raphaël Ramuz