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LE MONDE | 21.12.02 | 16h28

Le musée privé d'André Breton aux enchères

Toute sa vie, le chef de file du surréalisme français a accumulé, dans son appartement de la rue Fontaine, à Paris, des livres, des tableaux, des sculptures, des œuvres d'art primitif, des objets du quotidien glanés un peu partout... Un ensemble devenu mythique, qui sera mis en vente au printemps.

Au printemps de 2003, la vie et l'atelier d'André Breton sortiront de l'ombre et défileront durant plusieurs jours dans la clarté éphémère d'une salle des ventes, à Paris, à l'Hôtel Drouot.

   

 

Avec trois semaines d'exposition et un catalogue encyclopédique à paraître en février, l'adjudication par l'étude Calmels-Cohen durera du 1er au 18 avril. Trente-six ans après la mort du meneur de jeu du surréalisme, dans l'appartement du 42, rue Fontaine, à Paris, où il vécut de 1922 à 1966.

L'événement peut être considéré comme une œuvre en soi et il semble que ceux qui le préparent, experts et organisateurs, galeristes et collectionneurs, dans le cadre généreux des volontés de l'héritière, la fille de Breton, Aube, agissent en ayant pleinement conscience de dévoiler un ensemble devenu mythique. L'annonce de la dispersion aux enchères du trésor de la rue Fontaine n'a pour l'instant soulevé aucune polémique. On sait que les initiatives prises pour une conservation globale n'ont pas abouti, mais que des achats et des donations importantes ont déjà eu lieu ; d'autres sont en discussion.

Déjà, le grand mur de l'atelier où Breton composait, avec livres, sculptures, peintures, photographies, selon les correspondances intimes qu'il décelait entre ces éléments, un tableau vivant de ses panoramas intérieurs, a été recueilli dans le patrimoine national grâce à l'action de plusieurs directeurs successifs du Musée national d'art moderne. Il figurait dans "La révolution surréaliste", l'exposition organisée début 2002 par Werner Spies au Centre Pompidou, et cette pièce résume à elle seule la manière dont l'appartement tout entier était habité, à la fois par son hôte et par les éléments, savants ou naïfs, bruts ou élaborés, signés ou anonymes, d'une œuvre d'art qui englobait toutes les formes d'expression.

La rue Fontaine monte vers la place Blanche, au pied de Montmartre. Au 42, un couloir longe un petit théâtre arts déco. Dans la cour, l'appartement est "au deuxième étage et demi", comme le notait Breton dans un pastiche de reportage en 1959. L'atelier, deux pièces principales, hautes de plafond, n'est pas grand et donne sur le boulevard de Clichy. Jusque dans la salle de bains où étaient accrochés les petits bénitiers trouvés aux puces, tous les murs disponibles étaient couverts soit de livres, soit d'objets et de tableaux. Les vitrines d'oiseaux de paradis, les collections de cannes ou de moules à gaufre, voisinaient avec les toiles de Wilfredo Lam, de Tanguy, de Miro, de Picabia ou de Chirico, côtoyaient les figures d'art océanien ou des Indiens d'Amérique, notamment les masques Haïdas de Colombie-Britannique, que Breton, l'un des premiers à s'intéresser à ces mondes, à Paris d'abord, puis à New York durant la guerre en compagnie de Claude Lévi-Strauss, sut regarder d'un œil neuf. Quelque 150 œuvres d'art primitif, d'où l'Afrique est quasi absente, en témoigneront dans la vente, dont la première acquisition du jeune bachelier, un objet de l'île de Pâques. Les rencontres avec les peintres collectionneurs viendront ensuite.

De nombreux écrits, Nadja (1928), L'Amour fou (1937) et les textes Manifestes du surréalisme ont insisté sur le rôle "catalyseur" de la trouvaille, sur l'inlassable désir d'être surpris par les rapprochements que des objets, anodins ou rares, pouvaient faire naître dans l'esprit que celui qui les choisit, sans savoir immédiatement pourquoi, et sur le travail poétique qui s'accomplit à l'insu du chineur, inventeur de sens cachés.

DISPOSITIF PROTECTEUR

Conservés pieusement dans leur arrangement final par Elisa, la veuve d'André Breton, disparue en 2000, et légués par celle-ci, pour compléter la part qui lui revenait, à Aube Elléouët, fille du poète et de Jacqueline Lamba, l'appartement et son contenu ne sont pas restés silencieux. Ils ont reçu des chercheurs, nourri les travaux de l'édition dans La Pléiade (le quatrième volume est achevé) sous la direction de Marguerite Vionnet et fait l'objet d'un film de Fabrice Maze, produit par le Centre Pompidou en 1994. Au-delà, la conservation sur place n'était pas possible, et la configuration de l'endroit rendait pratiquement impossible l'ouverture au public. D'où la décision de mettre en vente, non sans un dispositif protecteur : le choix de Paris (ce qui permet aux institutions publiques de se manifester) et d'une étude qui officie à Drouot-Richelieu, au cœur de la rive droite pré-haussmannienne où les surréalistes, de passage en passage, de café en vitrine, ont su lire la ville dans le texte. Ces décisions confirment le souhait, exprimé par Aube Elléouët, que la plupart des collections puissent rester en France et que tous puissent y avoir accès. "A côté des œuvres prestigieuses dont certaines sont évidemment destinées aux musées, il y aura aussi des petits prix", précise Marcel Fleis, expert pour les tableaux, soit 400 numéros.

La production d'un cédérom, à prix raisonnable, proposera un inventaire complet, sans négliger les pièces les plus modestes de cette vente exceptionnelle, et offrira une visite virtuelle de l'atelier, avec toutes sortes de liens et de croisements, indiquent Laurence Calmels et Jean-Michel Ollé, ancien de Bibliopolis, qui le réalise. Le catalogue servira aussi à diffuser ce qui a pu accompagner et inspirer, tout au long de sa vie, le chef de file du mouvement surréaliste.

"J'espère que ce sera l'occasion de reconsidérer l'homme lui-même, note Claude Oterelo, libraire d'ancien, expert pour les livres et les manuscrits. On a beaucoup souligné son intransigeance, une certaine dureté. Certaines dédicaces démentent cette impression. Je pense à Genet, qui lui a fait un envoi très chaleureux et dont il a toujours défendu l'œuvre. Il s'est fâché, on le sait, avec beaucoup de ses amis, mais on trouve encore dans la bibliothèque (peut-être les avait-il oubliés) deux ou trois ouvrages que lui adressa Aragon. Et si l'absence de littérature érotique est notable – il était pudique, mais sûrement pas coincé –, Breton est le premier à avoir défendu Molinier, qu'il exposa à Paris dans les années 1950." Le fonds photographique, très divers, comprend près de 1 500 documents où figurent bien sûr Man Ray, Hans Bellmer, Raoul Ubac, Brassaï, Alvarez Bravo, Claude Cahun. On sait le rôle que jouèrent les photographes dans la galaxie surréaliste, leur présence dans les grandes expositions manifestes et, en contrepoint au texte, dans certains livres de Breton. Son environnement immédiat en témoigne.

Dans la bibliothèque (3 500 ouvrages) voisinent roman noir et littérature populaire, sciences occultes et philosophie, à côté des livres dédicacés de ses contemporains (de Freud à Apollinaire, en passant par les complices surréalistes). Selon la volonté d'André Breton, toute sa correspondance a été déposée après sa mort à la bibliothèque Jacques-Doucet, qui possède aussi beaucoup de manuscrits. D'autres ont circulé et appartiennent déjà à des collectionneurs, l'auteur les ayant lui-même vendus autrefois, pour vivre. Seul le tapuscrit relié d'Arcane 17 (écrit en 1945 à l'intention d'Elisa), truffé de divers documents, figure dans la vente d'avril. Mais on retiendra aussi les "dossiers", où l'écrivain conservait le matériau d'un livre (celui de Nadja, avec les dessins de "la passante", sera très attendu), ainsi que les comptes-rendus des Sommeils, séances où, avec Robert Desnos, dans les années 1920, Breton et ses amis interrogeaient le subconscient et expérimentaient l'écriture automatique.

A côté des nombreux originaux d'articles, de conférences et textes sur son engagement politique, plusieurs ouvrages sur l'assassinat de Trotski (à côté de livres dédicacés) témoignent de son intérêt pour le destin de l'exilé rencontré au Mexique et avec qui il avait rédigé le texte intitulé Pour un art révolutionnaire indépendant (1938).

Michèle Champenois