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GUY DEBORD ET LE SURRÉALISME

GUY DEBORD ET ANDRÉ BRETON

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Ce texte est extrait de la revue Internationale Situationniste N°1, et apporte un autre regard sur le grand atelier surréaliste. Il a du être rédigé par Guy Debord mais n'est pas signé.

« Le succès même du surréalisme est pour beaucoup dans le fait que l'idéologie de cette société, dans sa face la plus moderne, a renoncé à une stricte hiérarchie de valeurs factices, mais se sert à son tour ouvertement de l'irrationnel, et des survivances surréalistes par la même occasion. »

Rapport sur la construction des situations. Juin 1957

DANS LE CADRE d'un monde qui n'a pas été essentiellement transformé, le surréalisme a réussi. Cette réussite se retourne contre le surréalisme qui n'attendait rien que du renversement de l'ordre social dominant. Mais en même temps le retard intervenu dans l'action des masses qui s'emploient à ce renversement, maintenant et aggravant, avec les autres contradictions du capitalisme évolué, les mêmes impuissances de la création culturelle, maintient l'actualité du surréalisme et en favorise de multiples répétitions dégradées.

Le surréalisme a un caractère indépassable, dans les conditions de vie qu'il a rencontrées et qui se sont prolongées scandaleusement jusqu'à nous, parce qu'il est déjà, dans son ensemble, un supplément à la poésie ou à l'art liquidés par le dadaïsme, parce que toutes ses ouvertures sont au-delà de la postface surréaliste à l'histoire de l'art, sur les problèmes d'une vraie vie à construire. De sorte que tout ce qui veut se situer, techniquement, après le surréalisme retrouve des problèmes d'avant (poésie ou théâtre dadaïstes, recherches formelles dans le style du recueil Mont-de-Piété). Ainsi, pour leur plus grande part, les nouveautés picturales sur lesquelles on a attiré l'attention depuis la dernière guerre sont seulement des détails, isolés et grossis, pris - secrètement - dans la masse cohérente des apports surréalistes (Max Ernst à l'occasion d'une exposition à Paris au début de 1958 rappelait ce qu'il avait appris à Pollock en 1942).

Le monde moderne a rattrapé l'avance formelle que le surréalisme avait sur lui. Les manifestations de la nouveauté dans les disciplines qui progressent effective ment (toutes les techniques scientifiques) prennent une apparence surréaliste : on a fait écrire, en 1955, par un robot de l'Université de Manchester, une lettre d'amour qui pouvait passer pour un essai d'écriture automatique d'un surréaliste peu doué. Mais la réalité qui commande cette évolution est que, la révolution n'étant pas faite, tout ce qui a constitué pour le surréalisme une marge de liberté s'est trouvé recouvert et utilisé par le monde répressif que les surréalistes avaient combattu.

L'emploi du magnétophone pour instruire des sujets endormis entreprend de réduire la réserve onirique de la vie à des fins utilitaires dérisoires ou répugnantes. Rien cependant ne constitue un si net retournement des découvertes subversives du surréalisme que l'exploitation qui est faite de l'écriture automatique, et des jeux collectifs fondés sur elle, dans la méthode de prospection des idées nommée aux Etats-Unis « brainstorming ». Gérard Lauzun, dans France-Observateur, en décrit ainsi le fonctionnement : « En une séance de durée limitée (dix minutes à 1 heure), un nombre limité de personnes (6 à 15) ont toute liberté d'émettre des idées, le plus d'idées possibles, bizarres ou pas, sans aucun risque de censure. La qualité des idées importe peu. Il est absolument interdit de critiquer une idée émise par l'un des participants et même de sourire lorsqu'il a la parole. Chacun a, en outre, le droit le plus absolu, le devoir même, de piller, en y ajoutant du sien, les idées précédemment énoncées. (…). L'armée, l'administration, la police y ont aussi recours. La recherche scientifique elle-même substitue des séances de brainstorming à ses conférences ou à ses "tables rondes". (…) Un auteur et un producteur de films au C.F.P.I. Il leur faut un titre. Huit personnes en quinze minutes en proposent soixante-dix ! Puis, un slogan : cent quatre idées en trente-quatre minutes : deux sont retenus. (…) La règle est la non-pensée, l'illogisme, l'absurdité, le coq-à-l'âne. La qualité fait place à la quantité. La méthode a pour but premier d'éliminer les diverses barrières de contrainte sociale, de timidité, d'effroi devant la parole qui interdisent souvent à certains individus dans une réunion ou au cours d'un conseil d'administration, de parler, d'avancer des suggestions saugrenues, au milieu desquelles pourtant un trésor peut être enfoui ! Ici, les barrières levées, on constate que les gens parlent et, surtout, que chacun a quelque chose à dire. (…) Certains managers américains ont d'ailleurs vite compris l'intérêt d'une telle technique sur le plan des relations avec le personnel. Celui qui peut s'exprimer revendique moins. "Organisez-nous des brainstormings !" commandent-ils alors aux spécialistes : "cela démontrera au personnel que nous faisons cas de ses idées, puisque nous les demandons !" La technique est devenue une thérapeutique contre le virus révolutionnaire. »

 

Réaction de Simon-Pierre Beaudet, le 19 janvier 2003, sur le site de la revue des ressources:

Debord s'est toujours mesuré aux surréalistes... parce qu'il leur reconnaissait ce mérite d'avoir attaqué ce monde dans son fondement, de n'avoir pas voulu de révolutions partielles, d'un monde qui ne soit pas "essentiellement transformé".

Avec une connaissance a posteriori de l'oeuvre de Debord, qui s'est plus ou moins comparé à Breton dans ses textes ultérieurs ("cette mauvaise réputation",et un autre), j'y vois presque un hommage à Breton.

Comment le situationniste ne pouvait se reconnaître dans ces lignes de la superbe Confession dédaigneuse [Breton, Les Pas perdus] :

"Je me suis toujours interdit de penser à l'avenir : s'il m'est arrivé de faire des projets, c'était pure concession à quelques êtres et seul je savais quelles réserves j'y apportais en mon for intérieur. Je suis cependant très loin de l'insouciance et je n'admets pas qu'on puisse trouver un repos dans le sentiment de la vanité de toutes choses. Absolument incapable de prendre mon parti du sort qui m'est fait, atteint dans ma conscience la plus haute par le déni de justice que n'excuse aucunement à mes yeux, le péché originel, je me garde d'adapter mon existence aux conditions dérisoires, ici-bas, de toute existence. [...] Je ne veux rien sacrifier au bonheur : le pragmatisme n'est pas à ma portée. Chercher le réconfort dans une croyance me semble vulgaire. Il est indigne de supposer un remède à la souffrance morale. [...] Toujours est-il que je me suis juré de ne rien laisser s'amortir en moi, autant que j'y puis quelque chose. Je n'en observe pas moins avec quelle habileté la nature cherche à obtenir de moi toutes sortes de désistements. Sous le masque de l'ennui, du doute, de la nécessité, elle tente de m'arracher un acte de renonciation en échange duquel il n'est point de faveur qu'elle ne m'offre. Autrefois, je ne sortais de chez moi qu'après avoir dit un adieu définitif à tout ce qui s'y étais accumulé de souvenirs enlaçants, à tout ce que je sentais prêt à s'y perpétuer de moi-même. La rue, que je croyais capable de livrer à ma vie ses surprenants détours, la rue avec ses inquiétudes et ses regards, était mon véritable élément : j'y prenais comme nulle part ailleurs le vent de l'éventuel. [...] À vrai dire, dans cette lutte de tous les instants dont le résultat habituel est de figer ce qu'il y a de plus spontané et de plus précieux au monde, je ne suis pas sûr qu'on puisse l'emporter [...] Il n'est pas de semaine où l'on apprenne qu'un esprit estimable vient de se ranger."

Breton et Debord se rejoignent dans cette recherche sans repos du comment vivre ; et comment vivre à travers l'art, dut-il se transformer avec la vie entière dans son mouvement. L'héritage matériel de Breton est une des parts positives de ce mouvement, de cet esprit qui cherche *ailleurs* ses possibilités.

Le Breton que cite Debord est mort ; celui qui écrit ces lignes est toujours vivant, et c'est là la victoire indubitable du surréalisme. Qu'il se fasse critique ou laudateur du surréalisme, Debord dut admettre que quelque chose s'est passé là.

Je pense qu'on puisse faire l'économie du débat sur la réification de l'oeuvre : tous nos livres ont passé par l'économie capitaliste. Que l'État sauvegarde l'héritage de Breton est un moindre mal. Savoir ces objets entre les mains de vulgaires collectionneurs et de nouveaux riches, les savoir sur le *marché*, donne la nausée.

Et puis, comme l'Internationale Lettriste se plaignait au gouvernement britannique de la destruction du quartier chinois londonais avant même qu'ils l'aient visité, il est immoral de liquider l'héritage de Breton avant que j'aie pu le voir !

Simon-Pierre Beaudet

 

Réflexions de Serge Velay, les 20 et 21 janvier 2003:

Encore bravo pour l'initiative Breton.
François Bon avance dans un récent courrier qu'il nous faudra engager une
"action politique". Bien sûr, mais sous quelle forme? Car derrière Breton,
de quoi s'agit-il, en réalité? Quel est l'objet "caché", et pourtant si
apparent, si évident, derrière la collection d'objets qu'on s'apprête à
disperser? De quoi cette Affaire, hautement significative, est-elle le
révélateur? De l'opération d'arraisonnement de la littérature, il me semble,
à laquelle s'est livré l'ordre, le système de domination culturelle. Vous
avez mille fois raison de rappeler que Nadeau a été le premier à lever dans
La Quinzaine le gros lièvre, et il l'a fait justement au moment même où il
rappelait que, pour Breton, "la littérature doit mener quelque part." Voilà
bien une exigence qui va à l'encontre des postulats et de la logique qui
régissent la confection, la fabrication, la diffusion de  la marchandise
littéraire, et des discours qu'elle suscite! Je ne sais pas qu'elle forme ni
quelles modalités devra prendre l'action politique qui est à inventer; en
tout cas, c'est aussi, et d'abord, sur ce point là, il me semble, qu'elle
devra porter : mettre en avant la vie, je veux dire la littérature dans son
rapport à la vie. Y a-t-il une meilleure façon de rendre hommage à Breton,
et de tirer parti (au bon sens du terme) de son héritage? J'ai trouvé sur
votre site une note d'un signataire, dans laquelle il souligne à juste titre
le violent débat entre Breton et Debord, et à l'appui, un extrait de la
Confession dédaigneuse. (A-t-on jamais mieux écrit sur pareil sujet? Je ne
crois pas.) C'est dire que, le moment venu, il ne faudra pas omettre de
souligner, à l'intention notamment de nombre de signataires de l'appel,
qu'une revendication de type "conservation" - aussi nécessaire soit-elle -
est précisément ce que les Pouvoirs publics seront, quoique le couteau sous
la gorge, d'autant plus disposés à consentir, qu'ils pourront ensuite
disposer d'une image apaisée de Breton. En d'autres termes, la question à
résoudre est : Comment faire entrer de l'énergie dans le patrimoine, et la
maintenir vivante? (...).J'ai
adressé la semaine dernière à Nadeau un livre (Con fuoco, qui vient de
paraître chez Jacques Brémond) et dont l'argument repose précisément sur la
même citation de Breton concernant les "fins" de la littérature, et qui
n'est pas sans rapport avec notre actualité.

Je reviens un instant sur le rapport entre Breton et Debord, très important,
je crois : il est significatif, il me semble, que Debord se soit choisi
Breton comme figure (tutélaire et "amoureuse") avec laquelle rivaliser, sur
la question de l'art et du politique comme sur celle de la méthode (à
l'évidence, la "gestion" par Debord de l'IS emprunte beaucoup à la manière
dont Breton a "géré" le groupe de ses amis surréalistes). La pléthore
d'agents de la domination qui se réfèrent aujourd'hui à Debord seraient bien
inspirés d'aller regarder du côté des mobiles de Breton : ils se rendraient
compte au passage que l'usage qu'il font du "spectacle" relève d'un total
contre-sens. (Vertus de la lecture rétroactive : relire Breton pour mieux
comprendre Debord; mais c'est beaucoup demander aux zappeurs.)

C'est bien, ce que vous dites de "la sonde captant l'écho devenu inaudible
du surréalisme". Cet écho n'est pas tonitruant, il n'est pas éteint non plus
: il ne tient qu'aux convaincus de l'amplifier, et de l'amplifier pour les
raisons qu'on s'emploie aujourd'hui à le recouvrir de sable et de silence.
Au fond, ces raisons, nous les connaissons bien, et ce sont toujours les
mêmes : prévenir, contenir, juguler tout prétexte à insurrection,
personnelle ou collective. (Dans les années 50-60, il y avait un nom pour
désigner les états rebelles : non-alignés. (J'aime bien cette formule : qui
ne consent pas à l'ordre, ne renonce pas, se porte coûte que coûte hors du
rang...)

Parenthèse. On sait bien que "la fin" du Mouvement Surr. n'est pas exempte
de critiques; ses errements, ses fourvoiements témoignent autant, sinon
plus, de la capacité, de la force de récupération du systéme, que des
erreurs, quoique réelles, de Breton lui-même et de ses amis. Vous savez, la
"folie" de Char à la fin de sa vie, qui s'est traduite notamment par une
propension irrésistible et affligeante à l'oraculaire, témoigne surtout
d'une souffrance : pour ne pas rompre avec l'élan initial, principiel,
chacun a fait comme il a pu...

Serge Velay

 

Dossier Guy Debord sur la revue des Ressources

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