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Trois questions sur la collection Breton

Stéphane Baillargeon


LE DEVOIR (Montréal), cahier «Livres», samedi-dimanche, 15-16 mars 2003.
Première et deuxième page du cahier (p.F1 et F2).



Ce sera la mère de toutes les ventes aux enchères de cette année. Dans
moins d'un mois, le 7 avril, à l'hôtel Drouot de Paris, la maison
Calmels-Cohen commencera la grade liquidation des quelque 4100 trésors
accumulés de son vivant par André Breton, chef pontifiant du surréalisme.
Vingt-deux sessions sont prévues jusqu'au 17 avril pour écouler 2500
livres, 1500 photographies, 800 manuscrits, 400 tableaux et dessins (de
Chirico, Picasso, Ernst... ), sans compter des relevés d'écriture
automatique, des tracts et des  cadavres exquis.

Les estimations frisent les 50  millions de dollars (environ 30  millions
d'euros). Parmi cet Himalaya de lots, notons un des trois exemplaires hors
commerce d'_Arcane 17_ (estimé à 15 000 euros), le livre écrit par Breton
pendant son  séjour au Québec, dans les années 1940, et deux aquarelles de
1947 (de 15.000 à 20.000 euros chacune) de Riopelle, que Breton avait
surnommé le Trappeur supérieur.

La perspective de la dispersion choque les milieux culturels français,
indignés par la nonchalance des autorités politiques dans ce dossier. Un
comité de vigilance fondé par les écrivains Mathieu Bénézet, François Bon
et Laurent Margantin a réuni plus de 3.000 signatures, dont celles du
philosophe Jacques Derrida et l'écrivain Michel Butor, sur le site [p.2]
_remue.net._ M. Margantin explique cette démarche dans une entrevue
accordée cette semaine au _Devoir_.

LE DEVOIR. Pourquoi vous opposez-vous à la vente de la collection André
Breton? Pourquoi ne pas laisser les oeuvres circuler et aller vers qui les
veut?

LAURENT MARGANTIN. Laisser les oeuvres circuler et aller vers qui les
veut, c'est le plus souvent les laisser aller vers les plus riches et les
plus privilégiés, et laisser à la Bourse de l'art -- chaque oeuvre sur le
marché pouvant devenir un bon placement -- toute la liberté d'agir, de
décider sur la création artistique aussi. Or nous pensons que la notion de
patrimoine culturel doit être respectée, et que c'est une des
responsabilités de l'État de préserver ce patrimoine, responsabilité que
l'État français, en l'occurrence dans le cas de la vente Breton, n'est pas
en train d'assurer. Dans ce genre de situations, il est bon que les
citoyens se mobilisent et rappellent l'un de ses devoirs à l'État.. Il
faut ici citer les propos de Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture
aujourd'hui, directeur du Centre Georges-Pompidou hier, à propos de
_«l'exception culturelle française»_. Cette dernière _«souligne le fait
que les biens culturels sont, avant même d'être des marchandises, porteurs
des valeurs, des représentations, des espoirs des sociétés et des
civilisations. Elle garantit la diversité et la richesse des expressions.
La politique n'étant pas un territoire de fatalités qu'il faudrait
constater et subir, il nous appartient de nous engager et de nous battre
pour cette conviction-là, et de le faire avec d'autres»_.  C'était en
janvier 2002 dans le journal _L'Humanité;, entre-temps, M. Aillagon est
devenu ministre et a tout oublié.

Bien sûr, notre engagement n'est pas seulement motivé par des questions de
principe, mais aussi et surtout par un attachement à la figure et à
l'oeuvre de Breton, et à ce haut lieu de la création surréaliste que
représente son appartement de la rue Fontaine. De générations différentes,
les responsables de notre comité se reconnaissent une dette immense à
l'égard de Breton et du surréalisme. Cette dette concerne une pratique de
l'écriture, mais aussi une pratique de vie. Le surréalisme, Breton à sa
tête, a bouleversé notre rapport à la littérature et à la société.

LE DEVOIR. Que suggère votre groupe comme solution de remplacement à la
vente? Et quelles sont vos chances de bloquer le processus qui semble
engagé de manière quasi irrémédiable?

LAURENT MARGANTIN. Disons-le tout de suite: notre action ayant été engagée
trop tard -- nous n'avons appris la nouvelle de la vente qu'en décembre
dernier, en lisant le journal --, nos chances sont minces, ¹ y a un énorme
capital en jeu, et des collectionneurs du monde entier ont courtisé la
femme de Breton, Elisa, pendant trente ans; celle-ci a résisté aussi
longtemps qu'elle a pu, c'est-à-dire jusqu'à sa disparition en 2000. Mais
il faut saisir cette chance, même si elle est maigre. Nous avons recueilli
3.000 signatures à notre pétition, demandant l'interdiction de sortie du
territoire, la préemption de tous les lots et la proclamation de
l'ensemble des oeuvres -- un tout cohérent -- comme trésor national. Ce
sont des demandes parfaitement réalisables, il y a de multiples exemples.
C'est une affaire de volonté politique. Mais bien entendu, ça gêne le
commerce et beaucoup de spéculateurs du marché de l'art, dont le cynisme
et la voracité sont sans frontières. Ajoutons que pendant des années les
héritiers ont interpellé l'État pour que soit créé un musée ou une
fondation Breton, sans succès... On a préféré autoriser la dispersion et
ainsi faire plaisir aux collectionneurs privés, qui feront de ces oeuvres
uniques des valeurs enfermées dans des coffres-forts, inaccessibles au
public. Cette vente est le plus gros scandale culturel des dernières
décennies, et une honte pour la France.

LE DEVOIR. Comment interprétez-vous cette dilapidation d'un noyau dur de
la mémoire surréaliste?

LAURENT MARGANTIN. C'est, sans aucun doute, l'un des nombreux symboles --
mais quel symbole! -- d'un déclin de la politique culturelle de la France.
Il y eut une époque où l'État français s'engageait dans la création d'une
maison Victor Hugo en plein Paris, où il tâchait de préserver ces hauts
lieux culturels à travers lesquels une figure d'exception sur le plan
artistique mais aussi politique était mise en valeur. Ce n'est plus le cas
aujourd'hui. La politique culturelle (si on peut appeler cela comme þa),
aujourd'hui, c'est le culte de l'éphémère, de la dispersion à tous les
niveaux dans le loisir culturel (printemps des poètes, marché de ceci ou
de cela, etc.), le nivellement par le bas de toutes les expressions
«artistiques». Il n'y a plus aucun sens de ce qu'est une culture pour un
groupe de personnes (ce constat, des gens comme Breton ou Artaud le
dressaient déjà, sentant que ça allait s'aggraver encore -- à cet égard
nous sommes en fin de course). Le surréalisme a représenté et représente
encore cela: la volonté de développer une grande culture, ouverte aux
autres traditions, dégagée de tous les enfermements idéologiques et
sociaux, et c'est pour cela que nous devons lui témoigner notre
reconnaissance en préservant ses oeuvres dans un cadre ouvert à tous. Il y
va de la société de demain, de celle que nous désirons -- ou pas.

Copyright: Le Devoir, 2003