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UNE CONVERSATION NOCTURNE AVEC ANDRÉ BRETON

Octavio Paz

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 Durant une assez longue période, je vis fréquemment Breton. Bien que le commerce assidu ne soit pas toujours favorable à l´échange d´idées et de sentiments, je sentis plus d´une fois ce courant qui unit réellement les interlocuteurs, même si leurs points de vue ne sont pas identiques. Parmi toutes ces conversations, je n´oublierai jamais celle que nous eûmes durant l´été 1964, peu avant mon retour aux Indes. Je la rappelle, non parce qu´elle fut la dernière, mais en raison de l´atmosphère qui la baigna. Ce n´est pas le lieu de relater cet épisode. ( Je me suis promis de le faire quelque jour.) Ce fut pour moi une rencontre, au sens que Breton donnait à ce mot : prédestination autant qu´élection. Cette nuit-là, tandis que nous cheminions seuls dans le quartier des Halles, la conversation dévia sur un thème qui le préoccupait : l´avenir du mouvement surréaliste. Je me rappelle que je lui dis en substance que le surréalisme était pour moi la maladie sacrée de notre monde, comme la lèpre au Moyen Age ou les alumbrados espagnols au XVIè siècle ; nécessaire négation de l´Occident, elle vivrait autant que la civilisation moderne, indépendamment des systèmes politiques et des idéologies qui prévaudraient dans l´avenir. Mon exaltation l´impressionna, mais il répondit : la négation vit en fonction de l´affirmation et celle-ci de celle-là ; je doute que le monde qui commence puisse se définir comme affirmation ou comme négation ; nous entrons dans une zone neutre et la révolte surréaliste devra s´exprimer en des formes qui ne soient ni la négation ni l´affirmation. Nous sommes au-delà de la réprobation ou de l´approbation… Il n´est pas aventureux de supposer que cette idée inspira la dernière exposition du groupe : la séparation absolue. Ce n´était pas la première fois que Breton exigeait « l´occultation » du surréalisme, mais rarement il le fit de façon si pressante. Peut-être pensait-il que le mouvement ne retrouverait sa fécondité que s´il parvenait à se transformer en force souterraine. Retour aux catacombes ? Je ne sais. Il me demanda si, dans une société comme la nôtre, où les anciennes contradictions ont disparu – non au bénéfice du principe d´identité, mais par une sorte d´annulation et de dévalorisation universelles – peut encore avoir un sens ce que Mallarmé appelait l´ «action restreinte » : publier est-il encore une forme de l´action ou est-ce une manière de la dissoudre dans l´anonymat de la publicité ?

 

Octavio Paz

 

 

NRF, avril 1967