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SENS AMAZONES

à Robert et Raymond

 

                Sans que cela soit volontaire, des souvenirs remontent à la surface alors que personne n’est allé les chercher. Chacun porte en lui des fonds gigantesques dont il ne soupçonne pas l’importance, il suffit alors d’une image ou d’un parfum, d’une expression fugace sur un visage pour que viennent s’y associer, avec plus ou moins de bonheur, les lambeaux d’un passé qui jusque là demeurait silencieux quelque part. J’ai en mémoire une terre de révélation où les sirènes du voyage ont pris un corps contre l’avis des gens sérieux qui voulaient m’immuniser contre le baiser des chimères. J’étais cependant décidé à les embrasser à pleine bouche, afin de jouir d’une dimension étrange de l’existence. C’était l’enjeu de mes vingt-six ans, remonté en ligne droite d’une enfance dont les espérances avaient grandi dans les livres de voyage. Heureusement, la vie donne parfois des récompenses, comme si la durée d’une patience devait tôt ou tard éclater pour voir son objet se réaliser. Enfin venait cette rencontre espérée avec une part infime de la substance de mes rêves. Une substance d’espace et de végétation, la plus dense possible, une ambiance femelle où des filles brunes se douchaient sous la pluie, debout sur une piste rouge qui colorait leurs pieds, au milieu du vert de la jungle. Les couleurs de ces horizons lointains devaient être très vives.

 

                Je ne suis guère resté à Cayenne, trop de chaleur dans cette ville qui semblait pourrir lentement. J’ai détesté cette bande de chiens errants rassemblés autour d’une poubelle qu’ils déchiraient voracement à l’ombre d’une ruelle. L’enfer n’avait même plus la force de brûler dans les yeux fantomatiques des mendiants en manque de crack. Donne-moi dix francs, donne-moi dix francs... Tu veux une bière ? Non, je veux de l’argent... S’il reste encore de la vie, celle-ci s’agite vers sa fin et vous n’avez rien dans les poches contre une telle détresse et tant de dépendance ; il n’y a parfois plus aucune cohérence dans le simple fait d’exister. La force vitale coulait ailleurs, entre les jambes noires et sur les fesses de la fille, sous la robe ; je n’ai vu que le haut de leurs deux corps imbriqués derrière le portail qui les masquait partiellement. C’était un dimanche matin désert, Avenue du Général de Gaulle. Il soufflait sur sa nuque, elle avait les yeux fermés, il caressait ses seins à travers la robe qu’elle devait avoir relevée pour qu’il puisse la prendre. A deux doigts de la rue. Elle se tenait debout, un peu penchée en avant, un bras appuyé contre le mur. Je n’ai fait que passer, étonné d’avoir surpris cette scène dont la charge érotique aurait pu faire sauter la ville entière. Ils ne me virent pas, pas même ils ne me soupçonnèrent alors qu’un portail seulement les séparait du monde alentour. Ils vivaient cet instant de chaleur isolés dans leur plaisir. Ma destination m’attirait mais l’imagination inventa des détails.

 

                Je cherchais un fleuve aux eaux sombres dont la couleur changeait selon l’état du ciel. Vert, noir, brun, fauve. La route traversait ce fleuve sur un pont pour aboutir plus loin à Saint-Laurent du Maroni. Je m’étais donc arrêté bien avant cette petite ville, sur la rive droite, près d’une taverne marginale au charme indéfinissable. Un homme d’une cinquantaine d’années tenait l’endroit et vous servait une bière avec, au-dessus de la tête, cloué à une étagère, un avertissement qui signait l’entrée dans un autre monde, celui de l’aventure probablement. Du moins c’est ainsi que j’avais vu les choses en lisant cette phrase étonnante tracée au marqueur sur un morceau de carton : Là où les armes sont hors-la-loi, seuls les hors-la-loi ont des armes. Une fille brune aux yeux verts dont tout le monde était plus ou moins secrètement amoureux l’aidait pour le service. Elle avait atterri à cet endroit croyant trouver la réalisation concrète d’une forme de liberté qu’elle recherchait confusément. Un singe minuscule et malicieux semblait avoir élu domicile sur son épaule et jetait parfois des coups d’oeil furtifs sous son t-shirt. J’appris plus tard qu’il avait été blessé par des chasseurs, il s’était rapidement remis de ses blessures grâce aux soins avisés de la jeune femme. Depuis il ne la quittait plus. On prête aux animaux une innocence qu’ils ne possèdent peut-être pas ; je soupçonnais ce singe d’en être totalement dépourvu. Je crois qu’ici beaucoup d’hommes auraient souhaité se métamorphoser en singe pour pouvoir reluquer la poitrine de cette fille. L’ascétisme de la vie dans les bois rencontre aisément ses limites lorsqu’une femme agréable débarque dans un coin essentiellement peuplé de gaillards en bonne santé.

                Une piste filait en contrebas jusqu’à l’eau d’où partaient des expéditions d’orpailleurs désireux de tenter leur chance en amont, où s’exerçait le mystère d’un métier qui s’accommode avec avantage du secret. J’avais vu certains de ces artisans en train de peser leur or, assis à une table du bar située à l’écart pour laisser ce commerce hasardeux s’établir en paix. Leurs bras cuivrés étaient puissants, leurs mains calleuses, les visages rougissaient dans l’ombre derrière les petits brasiers des cigarettes. C’était un cercle d’initiés où il fallait être introduit avec une autre raison que la simple curiosité. On ne sait jamais à qui l’on a affaire après tout, surtout dans le monde opaque de l’or qui érige la paranoïa en règle de vie.

                Malgré ces personnages qui fondaient leurs existences sur d’improbables coups de chance, l’Amazonie m’apparut bien comme une terre femelle, vigoureuse et chaude, dangereuse par ses excès et sa démesure, captivante par les langueurs dont elle était capable et la sensualité qu’elle exsudait de tous ses pores. Féminins me parurent les sillons de l’eau après les lourdes pluies ; celles-ci faisaient doucement tomber la nuit des cinq heures trente de l’après-midi. Des parfums fusaient de toutes parts, odeurs de terre gorgée et de plantes enchevêtrées grandies jusqu’au ciel. L’eau des fleuves entraînait les songes à la remontée des cours tumultueux jalonnés de l’écume blanche des rapides. Ils signifiaient autant de sauts à franchir dans des embarcations de bois, creusées de mains expertes par des bras sombres aguerris depuis l’enfance.

               

Le fleuve aurait dû être désert ; en vérité une quinzaine d’individus vivaient sur plusieurs kilomètres de rives mais aucune brochure ne les mentionnait, cette marginalité ne semblait pas avoir d’existence officielle. Pourtant, année après année, des Blancs avaient acquis le maniement des pirogues et la lecture des surfaces fluviales. Sans que cela fut dit, je les savais sensibles aux mystères de l’inconnu et nous avions cette attraction en partage. Dès les premières haies toujours vertes s’étendait l’étrange atmosphère de la forêt menaçante qui leur servait de refuge. Le passé importait peu, seul le présent nous tenait ensemble sur une terre indocile où des milliers de bêtes menaient en secret des vies obscures. Il fallait fouiller pour voir un peu, se pencher partout, sur les fourrés innombrables, scruter sous les racines des arbres, glisser dans les creux ou se hisser par la pensée à des hauteurs impossibles pour écarter à deux mains les cimes feuillues qu’arrosaient les nuages, qu’embrasait le soleil. Des craintes retenaient cette curiosité ; plutôt que de fouiller il fallait se méfier, une main mal placée pouvait rencontrer un scorpion, un pied un serpent, la peau nue risquait les brûlures d’insectes dérangés. Ce monde débordait de toutes parts, il fallait faire attention, il pouvait vous absorber dans son humus, vous digérer tranquillement centimètre après centimètre. Les cris s’étouffaient d’eux mêmes dans le décor, sinon ils passaient pour des hurlements de bêtes. On ne s’en souciait que lorsqu’ils étaient proches, trop proches. La vigilance tenait les sens en éveil, et les nuits suspendues dans un hamac s’éveillaient régulièrement, heurtées de bruits étranges que j’identifiais rarement. On pensait à l’animal avant de songer à l’homme tant celui-ci était rare dans les parages. Il vivait circonscrit sur une portion de terre défrichée où il avait construit son carbet, préférait pour ses déplacements la pirogue motorisée à la marche. Marcher n’était pas un loisir dans ces lieux épais et moites qui ne laissaient que peu de place pour avancer. La forêt rongeait tous les panoramas et vous tenait dans sa main gigantesque ; on ne voyait qu’elle, de manière très imparfaite et très partielle, seulement des feuilles et quelques troncs — une portion infime du gigantesque océan de l’Amazonie.

                La plupart des habitants de l’endroit étaient venus de France habiter là où aucun Français de métropole n’aurait voulu vivre. Il y avait les fièvres et l’isolement, les plaies régulièrement gonflées de pus par l’infection, l’exil au milieu des arbres contre la solitude nombreuse des cités d’outre-mer. Une occasion saisie m’avait mené au bord de ce fleuve de Guyane française. Sans doute guidé par la chance, on m’avait accueilli, j’avais alors tendu mon hamac sous le toit d’un carbet posé sur le bord d’une crique aux eaux brunes, percée par endroits de bancs de sable blanc. J’avais appris un nouveau vocabulaire : on appelait « dégrads » les points d’accostage des pirogues. Un jour j’en sentis un de près en m’affalant dans sa boue glissante devant une rangée d’orpailleurs brésiliens assis sur des bidons d’essence. Je m’attendis à des éclats de rire, rien ne vint. Pas un regard ne cilla devant ce que je considérai comme un défaut d’habileté. Je me relevai en les regardant dans les yeux, tous me regardaient d’un air fort sérieux, aucune moquerie ne pointa. « Tout le monde finit par manquer son coup sur cette terre glissante » déclara mon comparse pour expliquer cette absence de réaction. Contre la gratuité de mon travail, j’avais passé plusieurs semaines dans son habitation sans murs d’où l’on pouvait entendre des bruits parfois gigantesques de branches. Inspirée du modèle amérindien, on appelait ce genre de maison forestière un « carbet ». Nous occupions l’entrée de la nuit en discutant devant des verres de rhum. Des histoires folles circulaient sous le couvert des arbres en dessinant les images d’une mythologie de l’aventure et de l’audace, de la perdition ou du coup de chance.

 

                Cette existence de robinson convenait à cette époque de ma vie. Seulement de passage, j’y trouvais l’exil nécessaire à mon besoin d’expérimentation des diverses formes offertes à l’existence. Mais ça n’était pas tout, j’y découvris aussi la puissance de cette forêt volubile où croissait cette diversité naturelle qui, de jour comme de nuit, rendait sensible ce potentiel à la fois généreux et brutal qu’on appelle « la vie ».

                J’ai profité de l’occasion pour commencer à perdre l’illusion de la terre promise idéale, chaque choix impliquant son lot de plaisirs et de désagréments. Des gens se plaisent dans les rangées d’un quotidien homogène tandis que d’autres ressentent l’irrésistible besoin de prendre la poudre d’escampette pour des durées plus ou moins longues et des motifs divers. Aucune de ces options ne vaut grand chose si elle n’est pas accompagnée d’une remise en cause quasi permanente. Il existe une sagesse dans le fait de savoir rester sa vie durant au même endroit, celle-ci exige cependant un surplus de conscience qui n’est pas le bagage des grands nombres. Ceci est également vrai pour les voyageurs. Partout la profondeur est derrière la surface, mais il faut plonger pour vraiment saisir cette vérité somme toute banale. Ici ou ailleurs, seule une pincée d’entre nous se risque au plongeon. Pour ma part, je n’ai pas encore fini de nager. Il n’y a pas de solution objective au bonheur ; seule compte une démarche intérieure dont l’aboutissement apportera forcément sa dose de satisfaction quelque soit la qualité du décor. Après tout, celui-ci n’est qu’une question de confort personnel, c’est-à-dire une option existentielle largement insuffisante. Mais il est vrai qu’on aurait tort de s’en priver pour autant. Seulement ne prenons pas les vessies pour des lanternes même si le bourrage de crâne culturel fait son possible pour nous induire en erreur.

 

                Un jour je décidai de me rendre sur la frontière brésilienne. Je me postai sur le bord de la route dans l’espoir qu’une âme charitable s’arrêterait pour me conduire à Cayenne, ce qui fut le cas. Arrivé en ville, je pris un billet d’avion pour St-Georges, sur le fleuve Oyapock qui sert de frontière entre le département et le Brésil. Il n’y avait pas de route pour y aller, ainsi ce vol fut une révélation, une expérience presque religieuse devant le gigantisme de cette forêt profonde sillonnée de rivières aux allures de reptiles alanguis. L’Approuague dessinait de formidables arabesques et cette terre tendait vers l’abstraction de représentations vertigineuses où disparurent aisément les repères de l’ordinaire. Les ancres rompirent. Je perdis pied avec fascination devant tant de visions étrangères à l’ordre humain, tant de mesures incontrôlables, sans doute effroyables au regard de nos sociétés. Si j’avais pu à cet instant choisir mon appartenance, j’aurais immédiatement bondi hors de l’avion.

                La vue de la minuscule piste d’atterrissage dans sa clairière brisa le charme, il fallait pourtant bien toucher terre à nouveau. Une géométrie plus réduite devait reprendre ses droits, l’humanité en a parfois besoin pour vivre et se déployer.

                Je devais ici rencontrer les représentants d’un ordre ancien qui savait vivre du gigantisme amazonien. Ils venaient de deux villages situés en amont, Camopi et Trois Sauts ; ils étaient Oyampis, cela se voyait immédiatement à leurs yeux bridés, à leurs pommettes hautes. Ils avaient échangé leurs pagnes rouges contre des shorts de football de la même couleur. Je les connus à l’heure de l’apéritif, accoudés au bar de l’unique hôtel jouxtant la place du village. Ils y passaient le plus clair de leur temps, boire et attendre la pirogue qui les ramènerait chez eux semblaient être leurs principales occupations. Ils étaient descendus à St-Georges afin de toucher le Revenu Minimum d’Insertion auquel ils avaient droit en tant que citoyens français. Cette contribution au marché signifiait la fin prochaine d’une économie basée sur la connaissance de la forêt et des rivières. Mais ce cataclysme doux semblait n’intéresser personne, et puis tout était si bien réglé, tout avançait si bien de concert, la marche de l’histoire, le prétexte social des discours, une culture et un peuple avec du plomb dans l’aile. Paul et Michel avaient déjà dépensé une bonne part de cet argent pour l’alcool qu’ils buvaient du matin jusqu’au soir. La nuit, ils retournaient dormir dans leurs hamacs suspendus à un bout du village, un endroit qui paraît-il leur était réservé en priorité. Ils rentraient d’une excursion au Brésil au cours de laquelle ils avaient rendu visite à leurs congénères vivant du côté brésilien dans des conditions de misère incroyables, me déclarèrent-ils. Je les crus sans peine. Ils attendaient la pirogue avec impatience, ils n’auraient bientôt plus de quoi tenir ici, il leur fallait sortir de ce traquenard et retrouver leur village où les boissons fortes étaient interdites, même s’il suffisait de traverser l’Oyapock pour échapper aux lois françaises et s’en procurer dans le village d’en face.

                Ils ne participaient pas à la vie nocturne de St-Georges, celle-ci était essentiellement basée sur la fête et les filles. Chaque soir des prostituées venaient du village d’Oiapoque, escale brésilienne pour orpailleurs sortis des bois tout proches avec encore de la boue des rivières sur les bottes. Les filles cueillaient le client dans un bar ayant pignon sur rue au centre du village. Des légionnaires s’encanaillaient régulièrement dans ce lieu animé, cibles idéales pour ces demoiselles aux ongles peints qui dansaient sur des musiques brésiliennes, et ce Brésil d’où elles venaient représentait ici un certain usage du corps, toujours empreint d’une sensualité synonyme de plaisir. Une fois sous le charme, ces gaillards formés à tous les combats ne menaient plus la danse ; certains avaient même l’air de débutants aux allures de colosses et la main qui menait le jeu était celle aux ongles rouges, pas celle tatouée à l’encre de Chine. Si celle-ci savait donner la mort en deux temps trois mouvements, c’était l’autre qui gouvernait l’usage monnayé de l’amour. Lorsque, une fois l’affaire conclue, ils partaient rejoindre l’ombre, elle allait toujours la première en le tenant par la main. A ce jeu-ci de pauvres filles devenaient maîtresses femmes. Mais toujours un homme taciturne veillait quelque part en tenancier de commerce.

 

 

 Rodolphe CHRISTIN

©Rodolphe Christin