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Terre-Equateur



Odeurs sucrées de terre vivante
dans le bourdonnement des insectes
et puis, dans les hautes profondeurs,
le cri déchirant de l'Oiseau

"Nouveau-Monde" a-t-on dit un jour,
oui, c'est cela, monde multicolore, Guyane-enfer de bagnards,
paradis de gueules cassées aux rêves brulés d'absolu de matière ou d'air neuf

Coureurs des bois
Boschs, Bonis, Djukas, Saramakas, Paramakas
Emerillons, Galibis, Arawaks, Wayanas, Palikours, Oyampis
Grande forêt et fleuves-ouvertures
traits de fumées perdues dans le ciel des mouvances végétales

Harmonie !
Tout s'entrecroise et s'ordonne
en une légère symphonie tropicale
(exquise délicatesse : le chef d'orchestre demeure invisible),
j'entends le chant de la ronde insensible,
l'immense mouvement immobile de Cosmos

Dans la crique l'eau dévale et par endroits bouillonne
- friselis d'écume -
sous le clair-obscur cependant que le soleil bute
coule
calme
d'arbres en arbres,
de feuilles en feuilles,
jusqu'à toucher la chaude décomposition sur le sol

Troncs morts,
arbres tombés entrainés les uns les autres
en un fracas imprévu :
barres au travers des rivières glissées de l'intérieur

LÀ-HAUT,
MYSTÈRE ET SORTILÈGES
au coeur de l'Émeraude
qui rend les hommes étranges, les laisse inconnus à eux-mêmes
sur le bord du monde,
après des mois de navigation fluviale,
de portages gluants,
de luttes incertaines dans la rumeur des rapides,
de ces marches insensées que l'on arrache à chaque pas

...
QUELQUE PART
Saut-Sabbat
Saut-Valentin
La Belle Etoile
Saut-Chien
Saut-Baboune
Saut-Maïpuri
Saut-Fracas
Gros-Saut
Saut-Ananas

... Erreurs, oublis, désordres sans nombre,
noms jetés au hasard,
pauvres repères pour une pensée fiévreuse,
déboussolée,
mais il faut bien nommer la Terre pour que les Hommes comprennent
ses déclinaisons majuscules

MANA,
des rapides il y en a 99
parce qu'il faut bien compter
pour se faire une - petite - idée
d'une forêt d'Innombrables Géants
et d'autant de Minuscules

BIVOUAC,
ce soir à côté des eaux sombres
où circulent les histoires mythomanes
sous des abris de fortune,
avec au coeur d'étranges bruissements de solitude
lorsque le feu tutoie la lune...

- bouches pleines d'Aïmara boucané -

...du rhum pour faire glisser les rêves, passer les nostalgies
d'amours défunts
au-dessus des tourments des vasières
et leurs plongeons de caïmans en chasse

RÊVE
d'ailes bleues sur l'eau verte
comme un songe du vent,
d'où viens-tu l'éphémère ?

Pulsations infimes au sein de l'infini,
Papillon
retrouvé tel une réminiscence

Tu ne viens de nulle part
nulle part est ta destination,
seulement posé sur la fleur mauve dans ce buisson géant
accroché dans mon oeil,
grand ouvert dans mon cerveau

- souvenir poussé par trente chevaux
vers le centre paisible du cours d'eau étranglé d'énergie :
rapides, bouillons d'écumes grandiloquentes -

Dans le regard du Jaguar
perché tranquille dans l'aveugle feuillage,
juché dans sa prunelle comme un soleil rouge
au repos dans les jungles sans sommeil,
s'anime un monde que jamais nous autres ne connaîtrons

Voici notre malheur !
restent les ailes bleues d'un souvenir
comme une brèche dans l'horizon

SONGE,
étrange conscience planante de l'univers,
l'esprit déborde et se déploie,
s'évade sans un bruit...rappel du Nouveau Monde...



...Car déjà il courait dans les ports au milieu des cris des cargos qu'il entendait gémir comme des sirènes pacifiques. Tout a commencé là dans cet entre-deux de l'infini, lorsqu'émerge foule d'images, grandes, belles et vigoureuses comme des océans.
Errant sur les quais, il ignorait les mauvais fantômes des chiens en chasse. Oui ! Il voulait ce grand large qu'il avait pressenti en d'autres hémisphères. Egal aux quatre vents, coureur des terres et du ciel, il désirait la source des grandes eaux afin de devenir ce qu'il avait toujours été : total et unifiant comme une ouverture, une béance dans cette marge qui se soutient du centre, pour mieux comprendre sans saisir. Oh ! Juste un éternel instant dans cette lumière paisible, comme suspendue dans le soleil...
Regardez ! Non, vous ne le voyez pas, mais il est là, aujourd'hui, depuis toujours ; il glisse sur les bois baignés de moiteur tropicale, restés crochés au fond des estuaires aux mains de boues et de vases pour recueillir dans leurs paumes de sable les eaux saumâtres et emmêlées.
Dans un long frôlement sur les mangroves il remonte les fleuves nourriciers. La grande forêt, pourtant formidable et grandiose, superbe reine aux feuillages solaires, ne parvient elle non plus à le retenir dans sa folie végétale et sensuelle. Et cependant, vous le trouverez à l'échelle de sa démesure. Il passe et jamais ne s'écorche, plus vaste encore que les jungles du plateau des Guyanes et du bassin de l'Amazone, plus fluide que ces eaux chargées de limon, plus léger que les flux alizés.
Il est là.
Esprit venu de si loin nous conter des histoires de l'au-delà des temps, reprends tes aises et installe-toi. Toi qui sais te libérer des formes afin de porter l'infinie parole des confins du monde...


Rodolphe Christin


Copyright© Rodolphe Christin

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