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Fenêtres sur l´ouest




Depuis que je vis à Tübingen, en Souabe, le monde est devenu plus vaste. C´est sans doute la situation géographique qui m´a donné peu à peu le sentiment d´habiter un monde large et ouvert: au nord et à l´ouest il y a la vallée de l´Ammer, petite rivière qui passe par les ruelles les plus agréables de la ville; au sud et à l´est s´ouvre la vallée du Neckar où se jette l´Ammer après avoir contourné les deux collines de la ville, le Spitzberg et l´Österberg. Chacune différemment, les deux vallées communiquent une sensation d´espace et d´ouverture: vers le couchant, à ma fenêtre, je vois des chemins qui mènent à la grande forêt de Schönbuch et à plusieurs villages perdus au milieu des champs; vers le levant s´élève le Jura souabe, qu´on peut apercevoir à de nombreux points de la ville et des environs, horizon familier.

J´ai appris ici à séjourner dans la distance qui s´impose à tout être qui veut se dégager du climat de l´époque. C´est seulement dans cette distance que peuvent se déployer peu à peu une vision et une sensation du monde à la fois plus fines et plus universelles. On peut lire tous les journaux et regarder toutes les chaînes de télévision du monde sans qu´aucune expérience ouverte du réel soit possible. Celle-ci ne peut commencer que dans un lieu écarté et parcouru par les vents et les courants du fleuve, dans le silence qui convient à une progression lente sur les seuls chemins qui vaillent la peine d´être empruntés: ceux de la beauté vivante et réelle des choses.

Je suis arrivé dans la chambre que j´habite aujourd´hui un mois d´avril. La chambre est assez grande et ses deux fenêtres tournées vers l´ouest donnent sur des jardins bien entretenus. On dirait que la pièce est aménagée pour moi: des étagères sont déjà installées aux murs, ce qui va me permettre de ranger très vite tous les livres que j´ai amenés avec moi de France, en remplissant une voiture. Il y a un bureau à côté d´une des deux fenêtres, un grand placard au fond de la pièce, un lit, un fauteuil. Entre le lit et le bureau, un lavabo et un miroir où se reflète le dehors.

Si je me tourne à nouveau vers le paysage, je vois entre les maisons et au-delà des jardins plusieurs arbres aux feuillages mêlés derrière lesquels commence le Steinenberg, une colline voisine, et sur la gauche, plus éloignée, une autre hauteur, le Spitzberg, qui s´étend sur plusieurs kilomètres jusqu´à la chapelle de Wurmlingen, hauteur le long de laquelle s´étale la vallée de l´Ammer. Ce soir, le soleil se couche une nouvelle fois derrière les arbres qui seront bientôt chargés de fleurs. J´ai dû rêver un jour d´un tel lieu, et j´avais oublié le rêve; le voici, je m´en souviens maintenant.

J´ai emménagé au printemps dans cette chambre, il y a un peu plus de six mois. Alors les cerisiers, dont un juste en face de ma fenêtre qu´il suffit que j´ouvre pour saisir l´une des branches, les cerisiers étaient couverts de fleurs blanches. J´ai passé le printemps et l´été à déambuler dans les rues de la ville et surtout aux alentours, sur les collines et dans les forêts avoisinantes, à me libérer l´esprit de tous les travaux arides que j´avais entrepris l´hiver précédent, alors que j´habitais à l´écart. Puis l´automne est venu, un automne venteux, au ciel toujours mouvementé et parcouru de nuages aux déplacements imprévisibles. Maintenant, le ciel est un peu plus paisible. Tout doucement l´hiver revient. mais il me semble qu´à présent j´habite les lieux, et que le froid ne m´est plus tout à fait étranger.

L´ouest: je me souviens de la chambre que j´occupais chez mes parents, et d´autres chambres où le soleil se couchait. D´ici, la frontière avec la France n´est pas très éloignée, mais je n´y pense guère. Peut-être parce que le massif de la Forêt-noire m´en sépare. Ou peut-être parce que je m´en sens loin malgré tout, installé comme je le suis en pays essentiel. Parfois il me semble que ce pays rassemble les divers lieux où j´ai vécu ces dix dernières années, sans doute parce que je reprends beaucoup des pensées ou des questions qui m´occupaient alors, dans des contextes différents. Et il y a toujours l´ouest, cette direction qui s´offre à moi encore une fois.

Assez souvent, presque chaque jour en fait, je monte sur le Steinenberg, d´ici, la plus proche des trois collines de Tübingen. On peut y accéder par différents côtés; j´aime y monter en allant à travers un quartier de pavillons jusqu´à un chemin assez raide qui, longeant des jardins et des terrains couverts de broussailles et d´herbes hautes, mène à une forêt de pins; ou bien par un escalier suivi d´une sente serpentant dans un bois sombre, voie qui permet d´atteindre l´endroit le plus dégagé de la colline. De là, on peut marcher en ayant une vue sur la vallée de l´Ammer, et face à soi le soleil qui se couche derrière la forêt de pins.

Nous ne savons que très peu ce qui se passe entre nous et l´espace où nous vivons. Le paysage nous habite autant que nous l´habitons. Davantage peut-être dans le sommeil, comme il me semble parfois. En me réveillant, il m´est arrivé souvent d´avoir le sentiment que j´avais fait l´expérience la plus profonde que je pouvais faire des lieux à l´entour ou d´autres lieux que j´avais habités. Nous avons en nous ce que j´aimerais appeler un paysage inconscient, ensemble de sensations et de perceptions des choses et des formes environnantes que, chaque jour, pris par nos occupations, nous voyons sans voir. Et c´est souvent dans le sommeil que nous percevons vraiment le monde qui nous entoure, et que nous le laissons fluer en nous librement, avec toute l´attention que nous ne savons lui accorder éveillés.

Cela me conduit à une réflexion que je ne cesse de reprendre sur l´acte ou l´activité d´écrire, dont je ne sais dire s´il s´agit d´une tâche précédant ou suivant l´expérience. Le rêve ou le sommeil - car je ne suis pas sûr que toutes les perceptions que nous avons en dormant soient de l´ordre du rêve - forment-ils le paysage ou bien sont-ils simplement des "transmetteurs" d´un ensemble de perceptions restées intactes et en mémoire ? Souvent celui qui écrit se place comme agent passif, simple descripteur d´un ensemble de données plus ou moins essentielles; d´autres fois il s´affirme comme "créateur" d´un monde qu´il aurait produit. Or il est pour moi bien clair que les deux points de vue ne sont que deux versants d´une même réalité, réalité duelle certes, mais qui cache une harmonie profonde. L´homme rêve le monde et le monde le rêve. Le monde enfante l´homme et l´homme le fait naître, par la représentation. C´est la compréhension de ces deux approches et leur articulation dans l´écriture qui caractérise le plus profondément l´activité poétique soucieuse d´un monde.

Au commencement de mon séjour ici, je n´ai pas cherché les "traces" de Hölderlin. Il est difficile cependant, lorsqu´on passe sur le pont du Neckar, de ne pas remarquer la tour où a vécu le poète pendant de longues années: elle est là, sur la rive, couverte de lierres et gardée par quelques saules dont les feuillages penchés sur l´eau font un curieux contraste avec la verticalité presque glorieuse des maisons et des grands établissements d´enseignement tout autour; et aussi avec les platanes de l´île en face de la tour, immenses, et dont la solidité harmonieuse me paraît une meilleure image de la beauté poétique que les saules pleureurs... Mais c´est ainsi: après une visite de la dernière demeure ou retraite de Hölderlin, je me suis tenu à l´écart de tout ce qui s´y déroulait comme commémoration ou enseignement sur sa poésie ou sur la poésie en général, connaissant trop bien le ton à la fois grave et affligé qui serait toujours de mise là-bas, à l´ombre des saules. Et j´ai préféré aller mon chemin, d´abord séduit par la beauté des lieux. Ce n´est qu´à travers elle que ma lecture de Hölderlin a pris tout son sens. Je connaissais déjà les fameux hymnes et élégies, mais ce sont surtout les poèmes les plus simples, les plus radieux que je peux apprécier aujourd´hui, tandis que j´avance sur mes propres terres (en tout cas celles que j´ai faites miennes). Je lis aussi les fragments laissés par l´habitant de la tour, parfois simples notes prises au jour le jour constituant une seule longue méditation sur les choses à l´entour, je les lis avec toujours plus d´engouement et de liberté, rencontrant là, dans ces pages au fond si peu commentables par les experts, un homme pleinement présent au jour, aux jeux de l´eau du Neckar.

Je pense beaucoup, depuis quelques temps, à ces vers du poète:

	Comme, au jour de repos, un paysan sort à l´aube
	Pour aller voir son champ, quand de la nuit torride 
	Les éclairs porteurs de fraîcheur sont tombés sans cesse,
	Et qu´au loin gronde encore le tonnerre,
	Le fleuve retourne entre ses rives, 
	Et le sol verdit de nouveau,
	Et le cep ruisselle 
	De la pluie égayante du ciel, et brillant
	Dans la lumière du soleil apparaissent les arbres du bois:

	Vous êtes là, debout sous un ciel favorable,
	Vous qu´élève dans son doux embrassement,
	Non un seul maître, mais la nature merveilleusement omniprésente,
	Puissante, et divinement belle.
	C´est pourquoi à l´époque de l´année où elle paraît dormir
	Au ciel ou parmi les plantes ou les peuples,
	Le visage des poètes s´endeuille aussi,
	Qu´ils semblent seuls, quoiqu´ils restent toujours confiants. 
	Car elle aussi repose confiante.

	Mais maintenant il fait jour ! J´ai espéré et l´ai vu advenir,
	Et ce que j´ai vu, le sacré, qu´il anime ma parole.
	Car la nature elle-même, qui est plus vieille que les temps
	Et vit au-dessus des dieux de l´Occident et de l´Orient, 
	La nature s´éveille maintenant dans le fracas des armes,
	Et du haut de l´Éther jusqu´au fond de l´abîme,
	Comme jadis, engendré à partir du Chaos sacré selon des lois rigides,
	L´enthousiasme se sent renaître,
	Lui qui crée tout à nouveau.

	Et comme un feu luit dans l´oeil de l´homme
	Qui conçoit un but supérieur; maintenant
	Un feu brûle dans l´âme du poète, allumé 
	Par un nouveau signe et des actes du monde.
	Et ce qui auparavant s´était produit, mais avait été à peine ressenti,
	Devient évident seulement à présent,
	Et celles qui souriantes cultivaient le champ
	Habillées en servantes, nous les reconnaissons, les
	Toutes vivantes, les forces des dieux.

Ces vers disent pour moi l´essentiel: c´est l´esprit poétique qui engendre ou réengendre le monde, monde qui s´était effacé de la pensée humaine après des siècles d´oubli des choses les plus simples. Cet oubli est un long hiver, un long sommeil (la nature "paraît dormir"), et ceux qui voudraient vivre en étant en contact avec le dehors, ceux-là portent le deuil. La confiance toutefois ne les quitte pas, parce qu´un jour, ils ont connu la "nature merveilleusement omniprésente", et qu´ils s´en souviennent.

La rencontre entre l´esprit et le monde (le moi et le non-moi dans le langage de Fichte que connaissait bien Hölderlin), cette rencontre est au fondemnt d´une poétique. Là où il semble d´abord que les "belles formes de la nature" soient l´effet d´un "esprit dans la matière", de la divinité, le sage du roman Hypérion affirme que "c´est nous-mêmes qui animons le monde de notre âme". L´expérience de la beauté du monde se confond par conséquent avec l´expérience de la vitalité poétique de notre esprit, habile à déceler partout des "formes belles". Et celles-ci ne sont pas simplement artistiques, mais naturelles, flux de l´eau dans les rivières, figures des oiseaux dans le ciel, sinuosités minérales, arborisations des nuages...

En ce début de l´automne, je vais marcher une nouvelle fois sur le Steinenberg. Comme toujours, c´est une promenade de fin d´après-midi. A cette heure la lumière se diffuse plus calmement et d´une manière plus profonde. Elle semble venir des choses elles-mêmes. L´écorce des pommiers, si brune pourtant, exhale à cet instant une atmosphère de clarté, de renouveau même. Je redécouvre à chaque fois ce paysage avec un sentiment de trouble, comme si il ne cessait non seulement de changer, mais par ses plus légères variations de teinte, de me révéler un monde nouveau pour moi, nouveau parce qu´il est, chaque jour davantage, la figuration complexe et qui reste à déchiffrer de tous les ressorts poétiques d´un être qui à chaque pas avance aussi en terre intérieure. Maintenant que je me suis libéré de ce qui n´était pas essentiel pour moi et que je peux être attentif à ce qui se déroule entre l´esprit et la clarté des choses, tout - les arbres, l´herbe, le ciel si changeant, le chemin - semble appartenir à un espace en émergence, à un espace en grande partie inconnu. Il n´y a plus les "choses", mais un ensemble de phénomènes dont la plupart sont imperceptibles pour une conscience occupée seulement par ce qui est à réaliser aujourd´hui et demain, et qui demeurent mystérieux pour celui qui veut s´y consacrer et ne sait comment se repérer dans leur apparent désordre. Il y a là quelque chose qui est de l´ordre de la prémonition: je sens ce complexe d´émotions, de sensations et de perceptions, mais il n´est là que pour me faire sentir que "quelque chose se prépare", ou, dit autrement, que quelque chose s´ouvre. Je suis averti, aujourd´hui, en ce lieu, qu´un espace s´est ouvert et ne cesse, jour après jour, de s´ouvrir. Mais comment ?

Laurent Margantin
Extrait des Carnets du Neckar
paru dans Poésie 98, numéro 74


Mis en ligne le 1er janvier 2001.
Copyright© Laurent Margantin


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