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Heidegger et les poètes

De la poésie de Hölderlin à celle de Paul Celan et René Char, Heidegger n´a cessé de rencontrer les poètes et d´articuler sa propre réflexion philosophique à partir de leurs oeuvres; nous souhaitons ouvrir ici quelques pistes de lecture et de méditation.

Celan / Heidegger

La revue Spuren de la Deutsche Schillergesellschaft située à Marbach am Neckar vient de faire paraître un numéro consacré à la rencontre de Paul Celan et Martin Heidegger à Todtnauberg, avec quelques photographies du lieu et des deux hommes, et un texte d´Axel Gellhaus.

Plusieurs approches et interprétations ont été faites de cette rencontre, de Gadamer - selon lequel Celan avait simplement voulu faire un pélerinage auprès du plus grand penseur vivant - à Bollack - qui percevait dans l´acte du poète une volonté de voir Heidegger rendre des comptes. Dans La poésie comme expérience, Philippe Lacoue-Labarthe écrit: 

C'est là qu'est la faute irréparable de Heidegger: non dans les proclamations de 1933-1934 (on peut tout à fait les comprendre, sans du reste les approuver), mais dans le silence sur l'extermination. Le premier, il aurait dû dire quelque chose. Et j'ai eu tort de penser un instant qu'il suffisait de demander pardon. Cela est strictement impardonnable. Tel est ce qu'il fallait dire. La pensée en tout cas est toujours en risque de ne pouvoir se remettre d'un tel silence.

 

L´intérêt de la démarche de Gellhaus est de plonger le lecteur, en quelques pages, dans le vocabulaire du poème, montrant que Celan ne cherchait pas à y exposer des sentiments ou une attente personnelle à l´égard du philosophe, mais plutôt, par un langage qui frôle souvent la parole heideggérienne et évoque la botanique et la géologie des lieux, à créer un cadre pour un dialogue, dialogue qui en fin de compte n´eut pas lieu, Celan s´étant plaint à un moment de n´être pas écouté par le philosophe.

Sur les circonstances exactes de cette rencontre, on peut aussi consulter le dossier du Magazine littéraire de janvier 2002, avec une lettre de Heidegger à Celan et d´autres documents.

Voici le poème Todtnauberg, dans la traduction de Bertrand Badiou et Jean-Claude Rambach:

 

Arnica, délice-des-yeux,

la gorgée à la fontaine

avec le

nom

dé en étoile dessus

 

dans la

Hutte

 

elle, dans le livre

- de qui a-t-il recueilli le

nom

avant le mien ? -

elle, écrite dans ce livre,

la ligne d´un

espoir, aujourd´hui,

en un mot

d´un pensant,

à venir

au coeur,

 

humus forestier, non aplani,

des orchis et des orchis, isolés,

 

des choses crues, plus tard, en route,

distinctement

 

celui qui nous conduit, l´homme

qui les entend aussi,

 

à moitié

parcourus, les sentiers

de gourdins dans la haute fagne,

des choses humides,

beaucoup.

 

On rappelle que les éditions Corti ont réédité La Rose de Personne l´été dernier, traduit par Martine Broda

Sur Celan cet ouvrage:

Entretien sur Celan
Jean-Claude Schneider

Éditions Apogée
60 pages, 12 euros

 
Le poète et traducteur Jean-Claude Schneider, à qui l’on doit aussi bien les versions françaises les plus tendues du poète expressionniste allemand Trakl, que celle de la fameuse Lettre à Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal, n’a cessé d’interroger, comme son aîné André du Bouchet, l’œuvre de Paul Celan et d’Ossip Mandelstam. Le lien entre les deux auteurs tient au fait que Celan dédia La Rose de personne (réédité cette rentrée par José Corti) à l’auteur du Sceau égyptien. Il créa ainsi un pacte, un rapport par dessus le temps avec son frère Ossip, contre l’ennemi stalinien et nazi. Un rapport généalogique, une filiation indéniable. Avec cet Entretien sur Celan, Jean-Claude Schneider redouble ce lien en faisant écho à l’Entretien sur Dante (La Dogana, réimpression, 2002) de Mandelstam, dont il est aussi l’un des traducteurs. Le travail d’approche qu’il fait du rythme de Celan fait ainsi miroir sur celui que Mandelstam révéla de Dante. De l’un à l’autre, il s’agit de résonner comme un bois avec la matière de l’interlocuteur, moins pour la fixer que pour en ouvrir les failles de sens actives et jaillissantes, les lignes intempestives. Cette méditation patiente sur Celan est une sente étroite, par où Jean-Claude Schneider passe, doucement, sans brusquerie. Il y parle de ce qui est " Loin des figements, des sens uniques ", il passe ainsi " dans ce couloir de souffle, j’imagine, invisible, immatérielle, une ://grille de parole ". Il n’y surinterprète pas le poème de Celan, mais lui laisse " ce noyau d’obscurité d’où il a émergé. Noyau infracassable ". Sur soixante pages se succèdent des laisses, presque flottantes, sorte de balises clignotantes, où s’intercalent des extraits de poèmes de Paul Celan : ils sont là en écho, ils répondent au " silence qui grandit avec les mots — ici, écrit Jean-Claude Schneider, où j’ai cru renouer avec une voix muette venue à maintes reprises frôler mes tempes. (…) ouvrant, ici, sous le bruit des pages, parmi les courants et réticences de l’entretien, un sillage, un passage".

Emmanuel Laugier

(critique Matricule des Anges)

et aussi Etudes germaniques (juillet-septembre 2000) en partie en allemand

Quelques liens concernant Celan:

Biographie des livres en francais réalisée par la librairie Ombres blanches

Page des éditions Verdier, notamment sur l´Entretien dans la montagne

Un texte d´Enzo Traverso, Paul Celan et la poésie de la destruction

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Heidegger / Hölderlin

Après un livre sur Rousseau au printemps (Poétique de l´histoire), Philippe Lacoue-Labarthe vient de faire paraître cet automne un nouveau livre, après La fiction du politique en 1987, sur le rapport de Heidegger à la politique à travers son enseignement de Hölderlin. Ces livres sont essentiels si l´on veut comprendre les liens de la philosophie et de la poésie dans la culture occidentale. Heidegger, La politique du poème est un recueil de conférences prononcées dans les années 1990 ("L´onto-mythologie de Heidegger", "Poésie, philosophie, politique", "Il faut", "Le courage de la poésie", "L´esprit du national-socialisme et son destin"). Un extrait de la présentation:

Initialement, la question était: pourquoi l´engagement politique si scandaleux de Heidegger à l´époque du nazisme, et dans le nazisme ? Elle s´est progressivement transformée en celle-ci: pourquoi est-ce au fond une certaine idée de l´Histoire, et par conséquent de l´art, qui a, de plus en plus explicitement, autorisé et fondé cet engagement ? Elle a fini en conséquence par se formuler ainsi: pourquoi l´interprétation de la poésie par Heidegger,étant de fait admis que l´art est à ses yeux essentiellement Poème, est-elle à ce point scandaleuse ? Ce qui, on le saisit immédiatement, la fait porter, cette question, au-delà des strictes limites dudit "engagement politique" (de l´appartenance au Parti entre 1933 et 1945, si l´on veut) ou du moins en projette l´ombre sur l´oeuvre entière, jusqu´à son achèvement.

Heidegger, La politique du poème, Galilée, 174 p.

Sur Heidegger et le nazisme de Victor Farias, la page des éditions Verdier:

Le texte de l´intervention de Philippe Lacoue-Labarthe entre les deux tours des élections présidentielles en France:

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