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Article paru dans le journal le Monde, 1er août 2002

 

Le chemin de sagesse d'Hermann Hesse

Pèlerinage au Bade-Wurtemberg sur les pas de l'écrivain, né il y a 125  ans à Cawl, en Forêt-Noire.

Tübingen de notre envoyée spéciale

Que reste-t-il au terme du voyage ? La petite ville de Calw, serrée dans l'étroite vallée, entre la rivière et les arbres. L'abbaye de Maulbronn et les stalles sculptées que le jeune homme effleurait du bout des doigts. Stalles si hautes, dans une église si puissante et sombre, que leur empreinte ne s'effacera jamais. Tübingen ou les années d'apprentissage d'un métier qui le révélera à lui-même. Gaienhofen et la découverte d'une nature non plus fermée et enveloppante comme la Forêt-Noire de son enfance, mais ouverte, étalée.

"Autour de nous s'étendait la petite ville aux rues cahoteuses, et plus loin encore les montagnes couvertes de forêts, sombres et austères, entre lesquelles coulait lentement une belle rivière sinueuse ; et tout cela était cher à mon cœur, c'était ma patrie." Hermann Hesse naît en 1877 à Calw. Pittoresque avec ses maisons XVIIe, à colombages et fenêtres peintes, dont chacun des trois étages est en léger surplomb sur le précédent. En 1874, les parents Hesse s'installent 6 Marktplatz, dans un appartement de sept pièces, car l'enfant a déjà deux frères et deux sœurs. Hermann eut la chance d'être orienté très tôt vers la sagesse par ses parents, tout piétistes et rigoristes qu'ils fussent, et par son grand-père, le fameux Hermann Gundert, que son petit-fils admirait fort. Savant orientaliste, missionnaire pendant vingt-six ans sur la côte de Malabar, il ouvrit des écoles au Kérala, Etat aujourd'hui encore le plus alphabétisé de l'Inde. Puis, en 1881, la famille émigre à Bâle, où le père enseigne dans une école de missionnaires, avant de revenir à Calw, en 1886.

PRÉCOCE ET SURDOUÉ

Voulant faire de Hermann un pasteur, ses parents le font entrer, à 14 ans, à l'abbaye cistercienne de Maulbronn. Une beauté austère et lourde. Elle fut construite de 1147 à 1178 en un lieu solitaire et devint, en 1556, séminaire protestant. Au fil des ans, le monastère s'étoffe : auberge, hôpital, ferme, écurie devenue hôtel de ville, étables, greniers, moulin, forge, maisons d'habitation et résidence d'été du duc de Wurtemberg. Une petite ville en soi, ceinte de murs, avec un poste de garde. Un ensemble exceptionnel, en parfait état, inscrit au patrimoine mondial.

Impossible d'oublier la nef en grès rose, massive, dépouillée, ses stalles de 1450, noires, profondes, sculptées de scènes de l'Ancien Testament. Le cloître et sa fontaine à trois bassins, où l'eau chante et s'écoule en minces filets. Fontaine entourée d'une chapelle gothique, si légère et féminine dans ce contexte masculin, et surmontée d'une salle de classe aérienne et claire où le jeune Hermann étudia latin, grec, hébreu, français, allemand, religion, géométrie et arithmétique, histoire et géographie, déclamation, chant, calligraphie et éducation physique.

L'emploi du temps du 6 au 12 décembre 1891, écrit de sa main, l'atteste. On enseigne toujours le grec et le latin aux quarante pensionnaires, mais le pastorat est facultatif et les jeunes filles rieuses ont rejoint les garçons. Dans son roman L'Ornière, Hesse montre comment un système d'éducation rigide peut détruire un jeune homme sensible. Il faudra attendre 1930 et les 53 ans de l'écrivain pour que Narcisse et Goldmund fasse entendre le chant de la sérénité. Pour l'heure, il fugue, on le renvoie, le croyant mentalement perturbé, alors qu'il est simplement précoce et surdoué. L'expérience aura duré sept mois, de septembre 1891 à mars 1892.

UNE VIE D'ERMITE

Après les vicissitudes qui suivent son départ de Maulbronn – il ira jusqu'à une tentative de suicide –, le voici à Tübingen, dans le Jura souabe. Il a 21 ans et un contrat d'apprenti libraire. Du pont Eberhard, sur le Neckar, vue sur la forêt, les petits châteaux aux tons pastel des corporations d'étudiants, les maisons XVIe-XVIIe. Les saules pleureurs se répandent dans l'eau verte, au pied de la tour jaune où le poète Friedrich Hölderlin, autre pensionnaire de Maulbronn, passa trente-cinq ans, dans un état de démence sur lequel on peut s'interroger, avant de mourir, en 1843.

Fondée en 1823, la librairie Heckenhauer a gardé le cachet de cette époque. Maison à colombages portant un bandeau avec le nom en lettres pâles sur le crépi framboise. Elle appartient aujourd'hui à Roger Sonnewald, arrière-petit-fils de celui qui fut le patron de H. H. de 1895 à 1899.

Hesse vivait en ermite, travaillant à la librairie le jour, lisant la nuit et écrivant des milliers de lettres à sa famille et à ses amis. Il a évoqué ses "trois années de formation à 80 marks par mois, ce qui n'était pas facile". De 7 heures à 19 heures, tous les jours sauf le dimanche, avec une heure à midi et pas de congés, sauf à Noël. Il ne fut pas malheureux puisque, "sa formation achevée, il prolongea son contrat de six mois", rappelle Roger Sonnewald. Le dimanche, il jouait du violon, allait voir sa tante. Déjeuner, promenade dominicale, goûter (café et gâteaux, immuables aujourd'hui encore), jeux de société. Il rencontrait sa sœur et des amis de son père, théologiens qui avaient mission de veiller sur lui. Sans doute navigua-t-il sur une Stocherkahn, barque à perche, ici comme à Cambridge, dirigée par un capitaine en canotier.

Certains font partie des corporations d'étudiants dont l'origine remonte au Moyen Age et qui ont connu leur heure de gloire au XIXe siècle, quand elles se sont engagées pour l'unité de l'Allemagne. De libérales, elles sont ensuite devenues très conservatrices, voire arrogantes et réactionnaires sans que l'on puisse définir formellement leur engagement qui va du soutien à la Fraction armée rouge jusqu'à une actuelle communauté de pensée avec les Verts. Il faut encore, parfois, pour y être admis, se jeter un défi au fleuret.

ÉTRANGER À LA VIE BOURGEOISE

De 1904 à 1907, Hermann Hesse habite, avec Maria Bernoulli, sa première femme, à Gaienhofen, petit village à la pointe germano-suisse du lac de Constance (Bodensee en allemand). Il se découvre nomade, étranger à la vie bourgeoise qu'elle voudrait lui faire mener. La petite maison, aménagée en musée, est le seul lieu où Hermann Hesse ait vécu qui soit ouvert au public. Au rez-de-chaussée, la salle à manger et le salon de musique de Maria. A l'étage, la chambre d'enfant, sa bibliothèque et son bureau avec le secrétaire, tout simple, qu'il dessina et qui le suivra toute sa vie, ainsi que quelques objets personnels – sa machine à écrire, son violon et la malle de son voyage aux Indes. Il commence à peindre en 1916 et envoie des lettres illustrées, certaines exposées ici.

A la naissance de son premier fils, il achète un terrain sur une colline avec vue sur le lac et fait construire, sur ce qui est devenu Hesse-Weg 2, une maison, la première à gauche, aujourd'hui d'aspect négligé. Il y demeure jusqu'en 1912. Cultive son jardin, plante des capucines, sa fleur préférée, et va, en barque, faire ses courses sur la rive suisse, en face. Deux autres fils naîtront. Sa femme est dépressive et il saisit tous les prétextes pour s'échapper en Orient.

A voir le profil fin, apaisé et plein de bonté de l'ascétique vieillard à fines lunettes rondes, on devine que la libération et l'épanouissement lui sont venus, sans doute, de la psychanalyse effectuée avec un disciple de Jung, puis avec le maître lui-même, mais aussi de la peinture, de ses aquarelles douces et claires associant les lignes verticales des maisons à l'horizontalité d'un plan d'eau où l'on peut voir le souvenir du lac.


L'étrange dôme de Saint-Blaise

Soixante stations thermales émaillent la Forêt-Noire réputée pour les vertus de ses sources et la pureté de son air. On ne présente pas Baden-Baden. Il en est d'autres. Saint-Blaise, dans une étroite vallée, réserve une surprise de taille : une abbaye bénédictine et une église à coupole, surmontée du globe impérial dit pomme d'Empire car elle devait être le mausolée des Habsbourg. En 1933, les jésuites rachètent ce monastère baroque, magnifiquement restauré et assez grand pour abriter 400 pensionnaires et autant d'externes. Le duc de Bade accorde à Saint-Blaise, en dépit de ses 250 habitants (4 000 aujourd'hui, avec les deux communes qui lui ont été rattachées), le statut de ville. Quant au village d'Hinterzarten (70 km de pistes de ski de fond, ski alpin), il se flatte d'un hôtel modèle, le Reppert, connu pour son spa (1 000 m2, 3 piscines, jacuzzi), qui contemple le tremplin où s'entraîne Sven Hannawald, champion du monde de saut à skis en 2002.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.08.02