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Henri Meschonnic, Célébration de la poésie, Verdier

par Emmanuel Hiriart

 

Poète, traducteur de la Bible et critique, Henri Meschonnic est l’auteur d’une ouvre abondante, stimulante souvent, originale et profondément cohérente. C’est un critique difficile à lire, pour des raisons de style (on ne publie pas plusieurs gros livres par an sans bâcler quelque peu le travail !) et de vocabulaire (comme on le constatera plus loin).

            Son dernier livre poursuit sa réflexion sur le poème et le travail du poème. Meschonnic refuse de confondre vers et poésie et donc de l’opposer à la prose (monsieur Jourdain faisait peut-être aussi des poèmes sans le savoir) ; il cherche aussi à réfuter la définition de la poésie comme genre, qui l’opposerait au roman. Il développe depuis longtemps, pour dépasser ces couples infernaux, une conception du rythme qui lui est toute personnelle et qu’il défend avec fougue : « le rythme n’est plus, même si certains délettrés ne s’en sont pas aperçus, l’alternance du pan-pan sur la joue du métricien métronome. Mais le rythme est l’organisation-langage du continu dont nous sommes faits ». Le langage en poésie  ne nomme pas, n’est pas un outil ; l’opposition signifiant/signifié n’est pas pertinente : «j’appelle pensée poétique ce qui transforme la poésie par un sujet et le sujet par la poésie ». Cette pensée du sens est un refus de la sacralisation du langage : le travail du critique Meschonnic rejoint par là son travail de traduction de la Bible, qui entend être un travail de rejudaïsation contre l’exégèse catholique qui lit dans l’ancien testament des signes annonciateurs du nouveau.

            Cette démarche m’intéresse : j’adhère à l’idée qu’il n’y a pas en poésie un rythme musical qui s’ajouterait au sens, mais une transformation du sens du langage par sa texture ; à l’idée que par conséquent ce langage n’est pas simple nomination (mais je crois pourtant qu’il est aussi nomination). Le lien fait entre conception du sens et représentation du sacré me semble également pertinent : à chaque poétique sa métaphysique. Pourtant je crois que la pensée Meschonnicienne a aussi ses zones d’ombre. Le fameux sujet, d’abord, la « subjectivation » du langage qu’il ne faut pas confondre, sous peine d’excommunication, avec l’expression la subjectivité, est-il    un concept philosophiquement si solide ? Comment est-il en prise avec le monde ? (car enfin, il y a bien des choses qui échappent au filet du rythme !). Renoncer à la nomination permet-il de penser encore l’image poétique ? Meschonnic prend à partie ceux qui confondent « l’émotion poétique » et la poésie, et condamne par là Bachelard. Je me demande si ce n’est pas par impuissance à penser la rêverie. Enfin (et surtout) les démonstrations laissent souvent rêveur : « ... depuis exactement Exode (III, 14) on sait, ou on devrait savoir, que le divin n’est pas le sacré. Mais Heidegger confond pleinement les deux ». Outre que l’affirmation mériterait d’être mieux démontrée (même si le lecteur est flatté de la confiance qu’Henri Meschonnic fait à son intelligence), on se demande pourquoi diable l’Exode aurait forcément raison contre le philosophe... De façon plus générale le polémiste Meschonnic me semble avoir développé une tactique imparable : il donne aux mots un sens différent de celui que leur donnent ses adversaires, puis rejette leurs points de vue, présentés comme de grossiers contresens...

            En dehors de cet aspect théorique qui fait que le livre mérite d’être lu (les familiers de Meschonnic n’y trouveront guère de nouveautés, peut-être une radicalisation de la pensée en passant du rythme à la poésie. Pour les autres, c’est une bonne entrée dans cette pensée foisonnante) la célébration de la poésie  propose un tour d’horizon de la poésie contemporaine. Cet aspect du livre a suscité de nombreuses réactions violentes  Il est vrai que Meschonnic n’épargne pas grand monde (pourquoi pas...), et n’argumente guère (là est le problème, je crois) sinon par quelques citations peu commentées des auteurs visés. Disons que cet aspect du livre n’apporte rien à la réflexion et contribue plutôt à la rendre inaudible. Dommage.