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Ecouter les secrets du col

Patrick Joquel

 

1

Tous sens aux aguets

tu marches

 

D’abord la piste

et ses longues enjambées

jetées sur la rumeur du torrent

en contrebas

 

Puis

le beau raidillon

celui-là

cogne en ta poitrine

et chaque pas

prend de l’altitude

 

Un chamois

moqueur sans doute

avale

en quelques foulées

le dénivelé

 

Le sentier

contourne un rocher

et te conduit

au long  de la cascade

toute virevoltante

en son écume

 

Un peu plus haut

tout s’élargit

tout respire

 

La terre est gorgée d’eau

les névés reculent

les renoncules arctiques

se hâtent

 

Cette eau

ne se tait que pour elle

et les rêveurs de ton espèce

écris-tu sur ton carnet

en longeant le ruisseau

 

Serpent transparent

au travers de la tourbière

 

Le soir

tu relis tes notes

 

Ces gribouillis de mots

crayonnés sans t’arrêter

 

Tu secoues la tête

 

Pauvre imbécile

cette eau chante aussi

pour la gentiane et le bouquetin

la renoncule arctique et la batracien

dont le chapelet d’œufs se berce en sa transparence

 

2

Sous le col

ce haut lieu du vent

le lac est un glaçon bleu

auréolé de blanc

 

Tu l’espérais ainsi

 

Tu t’assois

dos contre la pierre

et là

tu t’exerces

à ce plus haut silence

 

Le vent

dans les rochers

prend des intonations

de flûte de pan

 

Tu n’es pas assez musicien

pour transcrire en mots

sa parole

et ce qu’il souffle au minéral

te reste étranger

 

On n’a pas besoin

de comprendre

pour aimer

 

Sous la mince pellicule de glace

l’eau vibre à ses rafales

le lac palpite

ondule

il respire

aussi

 

La glace en fondant

libère une à une

de petites bulles d’air

 

Tu entends un craquement

le tintement d’une écaille arrachée

 

3

Un peu plus loin

une marmotte observe aussi la débâcle

et sur la crête

un bouquetin

accroche un nuage

 

Il fait brusquement très froid

 

Tu sangles ton sac au dos

le vent te pousse en aval

à grandes rafales

 

Le bouquetin reste

il a son abri

un fortin

 

Quel militaire

aurait pu penser

que l’animal

prendrait ainsi sa relève

et sa revanche

 

4

Tu repars

sous l’ombre d’un cumulus

lancé sur la pente

sa caresse t’infiltre et te glace

 

Le gris habille les alentours

 

Gris de la roche

des lacs en contrebas

des vieux névés

gris du ciel

vent froid

soleil absent

pente sans relief

sans ombre

simplement abrupte

hostile

 

Plus bas

le vent te laisse

 

Tu ne reviendras pas

du moins aujourd’hui

écouter les secrets du col