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La poésie romantique

Charles Le Blanc

 

Nul esprit ne pourra comprendre toutes les oeuvres d'art ou les pro­duits de la nature ayant la forme ou le nom de poésie[1]. Le domaine de la poésie étant la nature ou la vo­lonté, selon qu'on la situe ou non dans un cadre historique, on doit apprendre ce que la poésie doit deve­nir de ce que veulent les modernes, mais ce qu'elle doit être, on le sait des Anciens, préci­sément parce que leur art est consacré à l'expression du beau[2]. Si la beauté se doit d'être expri­mée par un médium qui peut la traduire es­thétiquement avec justesse, la poésie, dont la tâche est de représenter la beauté dans la matière,  est une chose naturelle et ne fut jamais si excellente que dans la civilisation naturelle exprimée dans les oeuvres du classi­cisme grec[3]. Puisque le langage est lié à sa fonction communicative, et que la poésie est le dia­lecte origi­naire du beau, la poésie cherche à devenir oeuvre d'art afin d'atteindre sa pleine ma­tu­rité[4].

Ne reposant sur aucune mesure issue de la moyenne, la poésie réalise, dans son en­semble, l'universalité véritable[5]. Cependant, si la poésie doit dominer  les autres arts, ce n'est jamais en vertu de cette univer­salité, qui pourrait bien être le partage de plu­sieurs autres formes artistiques, mais parce que le drame n'est possible qu'en poésie[6].  Cette préémi­nence de la poésie n'est pas le fruit du hasard car «le poète [...] ne devient artiste qu'à travers la science.»[7] En effet, une connaissance et un savoir-faire sont indispensables à ceux qui veulent produire la tension dramatique de telle sorte qu'elle soit belle et poétique.

 

Grâce à sa capacité d'imaginer, la poésie seule peut parler du beau, puisque la beauté étant allégorique, elle ne saurait s'exprimer que par le symbole qui est, du reste, la ton qu'emprunte toute poésie véritable. Il est la forme authentique de la révélation du beau et du vrai. C'est pourquoi le style poétique fut plus d'une fois choisi afin de traduire en parole les révé­lations divines. La poésie unit les sciences en étant pour elles une école de vérité; le poète sera l'homme universel et, de loin, l'artiste idéal[8]. Pourtant, elle ne perd jamais son aspect ir­rationnel et presque miraculeux: elle est le rameau le plus noble de la magie[9].

La poésie apparaît toujours lorsqu'un art, ou une science, est exercé librement. Il touche alors au vrai et à la liberté. Plus qu'un exercice de per­fection formelle, la poésie transcende la forme; elle est l'esprit invi­sible, le sentiment[10]. Il doit toutefois y avoir une distance entre ce senti­ment et son expres­sion, de façon à assurer la parfaite autonomie et la liberté complète de l'artiste face à son oeuvre. «Aussi long­temps que l'artiste invente et est inspiré, il se trouve, au moins en ce qui concerne la com­munication, dans un état servile.»[11] Pourquoi cela? Principalement parce que la poésie et, en général, l'oeuvre de création, forment une vision idéale des choses[12]. Elles hésitent entre la beauté idéale qui s'inspire de cette beauté qui se cache au coeur de la nature, et cette beauté absolue qui élève le beau naturel au niveau de la raison. Cette hésitation ne saurait être une fai­blesse. Elle confirme, au contraire, la volonté de la poé­sie d'atteindre un monde de li­berté et d'infini. La beauté n'étant pas sourde à d'autres domaines, il peut se trouver de la beauté en philosophie, en rhéto­rique, dans les sciences; la poésie, en tant que mode d'ex­pression de la beauté, effectue la syn­thèse des diffé­rents genres : elle est universelle. Unie à la modernité et à la linéarité de son évolution, la poé­sie est également progres­sive.

 Universelle et progressive, la poésie doit être romantique[13].

 

Mais que doit-on entendre par ce mot : Romantique?

Au dix-huitième siècle les artistes, et plus généralement ceux qui réfléchissaient sur l'art, n'avaient pas perdu de vue que ce mot tirait son origine non pas du latin mais des langues vulgaires, et qu'il désignait toute oeuvre écrite racontant une histoire[14].

Le terme roman ne se limitait pas par conséquent à la prose, mais incluait aussi les oeuvres en vers comme le sont, à titre d'exemple, les écrits de Dante, du Tasse, de l'Arioste ou bien encore les oeuvres mythico-folkloriques tels le Niebelungenlied, Parzifal, ou Das Heldenbuch[15]. Tous ces romans n'étaient pas écrits pour être joués, comme une pièce de théâtre, mais pour être lus. Seule l'acception moderne du roman in­cluait également la re­pré­sentation théâ­trale, comme le Don Carlos de Schiller. Fr. Schlegel qui dans les années 1797-98 s'enthousiasmait du Don Quichotte, du Wilhelm Meister et du William Lovell, eut l'intuition que ces romans perpétuaient la tradition roma­nesque de Dante et représen­taient ainsi, en tant que tel, le genre romantique. Dans le but de dé­crire la relation entre le sens ancien et celui moderne du mot roman, qui s'était adjoint chez les modernes la représentation (Aufführung), et pour décrire tout à la fois la spécificité contempo­raine, Fr. Schlegel forgea le terme «romantisch» afin de traduire l'essence de la poésie mo­derne. La tradition et les traduc­teurs ont exprimé en français «romantisch» par le mot romantique, tandis que le mot romanesque eut été peut-être moins équivoque[16].

 La poésie «romantique», die romantische Poesie, se divise elle-même en classes: le roman poé­tique d'abord, qui se subdivise lui-même en deux genres; le genre fantastique, représenté par l'Orlando fu­rioso; et le genre sentimen­tal, par la Gerusalemme Liberata; le roman en prose ensuite, qui peut être  de genre philo­sophique comme Jacques le fa­taliste, ou bien religieux comme l'est La religieuse[17].

La poésie romantique ou «romanesque» est donc une poésie divisée.

 

Toutes ces formes de romans ne sont que des Nebenarten, des genres secon­daires. Le roman idéal, et c'est là le centre de la théorie esthétique de Fr. Schlegel, a comme devoir de les unir[18].  Il doit être à la fois fantastique, sentimental, philoso­phique et psychologique, poé­tique et prosaïque au même moment. C'est l'objectif que poursuit la poésie romantique : c'est en cela qu'elle peut assurer l'universalité[19].

Le roman qui devrait effectuer la synthèse des genres n'est pas une don­née historique, mais coïncide plutôt avec l'idéal de formation de l'homme, de la Bildung[20]. Il est par le fait même un de­voir, un idéal, un Streben. Voilà pourquoi, en plus d'être univer­selle, la poésie romantique sera progressive.

La revendication d'une synthèse dans l'art est partout présente dans l'oeuvre fragmen­taire de Fr. Schlegel. Pour lui, la mise en contact des différents genres est gé­nérateur d'une harmonie artistique, une harmonie du fond créateur qui complète harmonieusement celle de la forme. Cela explique sa recherche d'une sympoésie ou bien d'une symphiloso­phie[21].

Lorsque Fr. Schlegel dit que la poésie romantique veut et doit combiner poésie et prose, génialité et critique, poésie d'art et celle de la nature, ce qu'il demande c'est que le ro­man devienne vraiment uni­versel[22]. Mais pour unir force de création et auto­critique, l'ar­tiste doit lancer un second regard, posséder un détachement qui soit à la fois implication profonde et détachement objectif. Le secret de cette syn­thèse est l'ironie[23].

 

Par le roman, la poésie sera vivante et populaire puisqu'il s'agit du genre le plus accessible. En unissant poésie et roman, Fr. Schlegel peut accomplir l'un des objectifs de la poésie romantique qui est de «rendre la poésie vivante et créer un lien social.»[24] Dans la poésie ro­mantique, l'auteur réfléchit à son oeuvre, la perfectionnant par son ef­fort de réflexion, tandis que l'oeuvre elle-même perfectionne son au­teur, de telle sorte qu'oeuvre et auteur se ré­pon­dent en un écho indé­finiment perfectible.

«La poésie romantique est parmi les arts ce que la saillie est à la philosophie, ce que sont dans la vie la société, les relations, l'amitié et l'amour.»[25] La poésie roman­tique joue face aux Beaux-Arts le rôle de l'esprit de finesse. Elle est, en quelque sorte, un bon mot qui dit plus que ce qu'il n'entend. Liant la poésie à la fantaisie, Fr. Schlegel en fait une force qui émerge, exaltée et fu­gace, presque subreptice, toujours profonde. Pour lui, le principe de toute poésie n'est-il pas d'annuler le cours et les lois de la rai­son raisonnante et se transfor­mer dans le Chaos origi­naire de l'âme humaine? Selon Fr. Schlegel, ce qui manque à la mo­dernité c'est l'équivalent de la mythologie pour les Anciens, laquelle était une source presque inépuisable de beauté. La mo­dernité doit se créer une my­thologie qui inclurait toutes les autres en leur totalité, devenant ainsi bien plus artistique que celle du monde an­tique[26]. La poésie romantique ne peut être épuisée par aucune théorie et ne reconnaît de loi que celle déclarant que la vo­lonté du poète n'en souffre aucune. Les autres genres litté­raires limi­taient la liberté du poète. La poésie romantique, au contraire, laisse le champ libre à la volonté et a, par ce fait même, la fonction d'élargir l'espace de la liberté de création. Aussi «le genre poétique romantique est le seul à être plus qu'un genre et, pour ainsi dire, la poésie elle-même : ainsi, en un certain sens, toute poésie est ou doit être romantique.»[27]

La poésie romantique est, par conséquent, l'idéal de toute poé­sie[28].

 

Le caractère de la poésie romantique et ses prétentions à une liberté qui soit com­plète et inépuisable rendent très précieux les divers essais de définition du romantisme[29].

Esquissé comme il le fut jusqu'à présent, en contact avec la pensée de Fr. Schlegel, son côté historique se révèle. En effet, le romantisme stricto sensu trouve une signification à travers l'image de ceux qui l'ont formé, par l'époque où il est apparu et le pays où il est né. Il s'agit de la catégorie historique de la dé­finition du romantisme, la plus évidente de ses trois moments.

Le romantisme peut aussi être le déséquilibre du sentiment cor­respondant au vague des passions, la sensibilité surexcitée par l'imagi­nation, que ce soit celle de l'ar­tiste ou bien de l'amoureux, qui prend forme au sein de la mélancolie, du rêve, du dé­sir de fuir la réalité. C'est la définition du romantisme en tant que catégorie psycholo­gique[30].

Le romantisme possède enfin une définition comme catégorie philosophique. Dans un premier temps, il faut distinguer la catégorie philosophique en relation au Moi, que Fichte a développé, par rapport à la Nature, qui est le fait de Schelling, puis à l'Histoire dont Hegel s'est fait le grand champion et le principal administrateur.

Dans un deuxième temps, il y a une définition du romantisme comme catégorie philo­sophique se rapportant à la poésie, dont les échanges principaux furent étudiés par Fr. Schlegel.

 

Chapitre extrait de Friedrich Schlegel, Fragments, introduction, traduction et notes de Charles Le Blanc, Corti, Paris, 1996, pp. 57 à 65.

©Éditions José Corti (reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’éditeur)



[1]) Gespräch über die Poesie in Kritische Fr. Schlegel Ausgabe, hrsg. von Ernst Behler, München, Paderborn, Wien, Verlag Ferdinan Schöningh, Thomas Verlag, Zürich, 1967, III, p. 323.

[2]) L-84 et 93.

[3]) L-21.

[4]) Ibid.

[5]) Id.-123.

[6]) A.-123 Le drame est une tension entre deux possibilités, tandis que la tragédie est la poursuite d'une fin, un but prédé­terminé et inexorable qui donne une in­telligence à re­bours à l'action (voir à ce sujet le sixième livre de la Poétique d'Aris­tote). De tous les arts, la poésie seule peut représenter la tension hési­tante de la pos­sibi­lité dramatique si l'on suit Fr. Schlegel.

[7]) A-302.

[8]) Ce fut l'erreur de l'esthétique sophistique de considérer le beau seulement comme un objet donné; il est non seulement la pensée vide de quelque chose, mais également la chose elle-même; l'activité originaire de l'es­prit humain qu'exerce la poésie. Voir à ce propos A-256.

[9]) Gespräch über die Poesie, op.cit., pp. 284 et 310.

[10]) Ibid.

[11]) L-37.

[12]) Gespräch über die Poesie, op.cit., p.323.

[13]) Anstett, Introduction à Lucinde, Flammarion, Paris, 1968, p. 30, voit bien que le Witz, la saillie, sera «le principe et l'or­gane de la philosophie uni­verselle et progres­sive.» Le Witz (la saillie) est associé au pro­gressif à cause de ses aperçus paradoxaux, de ses combi­naisons sur­prenantes; il procède du sens de la vie, «de la connaissance de son infini renouvellement.» Ibid.

[14]) Kritische Friedrich Schlegel Ausgabe, op.cit., Introduction du volume II, p. LVII: «...geschriebene erzählende Werke be­zeichnetVoir aussi Hayms, Die Romantische Schule, 1870 pour qui Romantische Poesie=Romanpoesie=Roman aujour­d'hui; Berman, op.cit., p.85, retient pour sa part la filiation suivante: «romanité, cultures romanes, genre ro­ma­nesque, ro­mantisme.» À consulter, Jauß H.R., Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1975, pp.158 à 261.

[15]) Kritische Friedrich Schlegel Ausgabe, op.cit., p.LVIII.

[16]) Madame de Staël n'est sans doute pas étrangère à cette confusion.

[17]) Il s'en faut de beaucoup pour que La religieuse de Diderot soit une oeuvre «religieuse». Il faut probablement entendre ici un genre ou l'intérêt psychologique domine.

[18]) Il doit devenir en lui-même un microcosme. Voir A-245.

[19]) Universalpoesie (A-116); elle n'est accessible que par l'union de la poésie et de la philosophie (A-451), le point où tout art devient science et toute science, art (L-115). Fr. Schlegel questionne la légitimité des genres qui ne servent qu'à sépa­rer et diviser, ne livrant qu'une image approximative de l'art. Voir Gespräch über die Poesie, op.cit., p. 310 et L-100, A-239, sur­tout A-434. Une esthétique véri­table de la poésie finirait avec l'identi­fication complète de la poésie générale.

[20]) Voir L-78

[21]) Voir L-112; A-82, 122 et 125.

[22]) L'union de la poésie d'art et de la nature correspond à la poésie élitiste et celle destinée au peuple. Il y a dans la création poétique un mélange d'intention et d'instinct conduisant à l'art pour le premier et à la nature pour le se­cond.

[23]) Il s'agit là non pas d'une ironie rhétorique, mais plutôt d'une ironie dialec­tique voulant parvenir à l'union de ce qui est hétérogène. On consultera avec profit le livre de Alford S. E., Irony and the Logic of the Romantic Imagination, Peter Lang, New York, 1984, le chapitre trois, la section trois et le chapitre quatre dans son en­semble.

[24]) A-116.

[25]) A-116.

[26]) Gespräch über die Poesie, op.cit., pp.192 et 198.

[27]) A-116.

[28]) Il y a ici deux choses d'importance: d'abord la poésie romantique est liée à l'émancipation de la volonté en art, et débouche sur la complète liberté de l'ar­tiste; ensuite, fidèle à la pensée de son époque, c'est en terme de ré­conciliation que Fr. Schlegel aborde le phénomène de la poésie romantique.

[29]) La liberté absolue recherchée par le romantisme se réalise à travers trois points focaux, à savoir le Moi, la Nature et l'His­toire; par la création, l'artiste dé­ploie toutes les possibilités de son Moi; ce déploiement tire son origine de la na­ture et s'exprime idéalement sous sa forme; l'Histoire est le parage, le théâtre de toutes les réa­lisations où les possibilités ne s'épuisent pas et se coordonnent dans le temps. Pour le romantisme, la création ouvrant l'accès à toutes les possibilités, la création en soi étant une potentialité, débouche fatalement vers la li­berté  (d'autant plus ab­solu que le champ de la créa­tion est radicalement vaste)  la­quelle se manifeste par le Moi et se rapporte à l'individu, par la nature au monde et par l'His­toire au temps.

[30]) Il s'agit de la forme la plus commune, la plus immédiatement répandue et donc la plus immédiatement su­per­ficielle.