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SUR LES RUINES DU TEMPS


Un voyage dans le Sud tunisien



Pour Mahmoud Jemni, ce miroir morcelé.



Je voyageais - je glissais vers le Sud tunisien, et cette longue "descente" au volant de l'automobile me semblait moins tenir à un mouvement propre du véhicule qu'à un indéfini glissement optique du paysage de part et d'autre de la chaussée comme un double paravent déployant des couleurs progressives : la platitude ocre et grise de l'Enfida bornée par une mer vague aux reflets de boue, rompue de brusques concavités - échancrures aménagées dans la route pour le passage d'oueds éperdus ; la géométrie, vert pâle sur terre de Sienne, des oliveraies du Sahel après les collines accroupies qui annoncent Sousse ; la levée massive sur l'horizon du colisée d'El-Jem, pierre blonde et romaine ; l'étirement blanc sale et poussiéreux de l'interminable banlieue sfaxienne ; la vacuité brûlée de la steppe mourant au sable clair qui cerne l'oasis de Gabès, la porte du Sud, battant sous le ciel ardent, tambour crevé.

L'heure n'appartenait plus au temps : le soleil seul en marquait les lieux. Ahmed parlait - discontinûment : des tresses de paroles ligotant lâchement le silence ; emplissant de mots désunis le microcosme sur roues qui glissait sans laisser jamais l'impression de la vitesse. Il parlait. De vieux problèmes actuels. Il rapportait les injonctions de la Mère : " Épouse une cousine, mon fils ! C'est là pour toi le meilleur parti : une femme de la famille - on la connaît bien déjà. Elle respectera ses anciens. Elle saura obéir à son mari et aux parents. Entretenir ta maison comme les femmes de la famille l'ont toujours fait et élever tes fils. Crois-moi, rien n'est pire que d'épouser une étrangère, c'est comme cracher sur les siens ! "

Et Ahmed souhaitait bien sûr épouser une étrangère, une collègue : une institutrice originaire de Gabès. Et ses mots butaient sans cesse sur l'écart à oser. Rupture difficile tant il la faisait sentir décisive, équivalant à un départ. À un exil!

- Partir vraiment, alors ? - À Tunis ? Le nom était lâché, du lieu où convergent les fuites tunisiennes. La répulsion sourde avec laquelle il proférait ce mot révélait, dans notre dos, la présence glauque et inquiétante d'un monstre vautré dont nous serions sortis de la gueule par miracle, pendant qu'il sommeillait encore...

- Non, partir et rester ! Être ce que l'on voudrait être dans le Sud tel qu'il est, ou plutôt tel qu'on aimerait qu'il devînt ! Accomplir la séparation sans mettre d'espace dans l'écart, révolution sur place projet personnel où l'on peut lire aussi un choix politique.

*

Il fallait entre Sfax et Gabès s'arrêter pour marchander quelques "cadeaux" : petites pommes vertes et rouges ou pêches grosses comme les deux poings réunis. Pour la famille, il eût été inconcevable que le Fils revînt de Tunis sans rien rapporter. Si modeste qu'il soit, le présent est le signe tangible de la rentrée dans l'orbe familial. Discussion âpre avec les petits marchands assis dans la poussière du bord de route. Mots secs et claquants excluant toute forme de politesse. Mime de la rupture par une retraite rapide, la saccade rituelle du refus. Recul des prix. Accord. Un seau en plastique déverse son contenu qui roule sous les sièges de la voiture.

*

Gabès : après l'oasis poussiéreuse aux remblais de sable sec, aux clôtures de branches mortes, les larges avenues écrasées de chaleur. Les passants au long des murs dans l'étroit chemin d'ombre, fripés, nonchalants. Soleil debout. Parcours hésitant dans le damier des rues - pierres blanches et chaudes, arbres rabougris. L'espace du café débordant sur la chaussée, ouvrant sur le dehors sa caverne ombreuse par le déversement, jusque sur la rue, de ses tables et chaises en tubes, couvertes d'un formica ébréché sur les bords et un peu poisseux. Lieu où s'amarre le temps des hommes, lieu des rencontres et de la parole assise devant un thé, un café ou un kouka. Pour moi, c'était comme un seuil : la continuité quasi rêvée du glissement se perdait dans les sables, indéfiniment suspendue au profit d'une discontinuité radicale des instants et des impressions, au profit d'une attente où je devais situer mon être et mon corps. Être l'hôte signifiait ici passer sous un régime autre du temps. La ligne était brisée de l'ordre pour moi rationnel, habituel, comme mutaient les références géographiques. Rencontre avec Abdelaziz, étudiant le droit à Damas et à Bagdad. Se creusait sous ses propos, le paysage insoupçonné - pour moi - de tout un "arrière-monde" centré sur la Mecque et la fratrie arabe, étranger à l'axe Tunis-Paris-Europe. Conversation à bâtons rompus sur la politique nationale et internationale, le rôle de la Palestine dans la conscience de l'identité arabo-musulmane : noyau de l'être. Pendant qu'Ahmed à la recherche de son frère vaquait à ses occupations personnelles.

*

À partir de Gabès, Ahmed prenait en main l'homme et le véhicule. Je n'étais plus comptable de rien. Rendu au spectacle qui naissait de part et d'autre de la chaussée dans la montée vers les Matmata, je remplaçai avec jouissance la vision du conducteur nécessairement attentif au ruban continu de la route par celle du passager, qui, insoucieux du chemin, peut se livrer sans vergogne aux ruptures du paysage. Étagement physique comme de paliers pour une ascension du regard ; la prémonition d'une respiration neuve qui rincerait le cerveau. Une terre de plus en plus aride, infertile, osseuse : dans le pas que je m'inventai, roulaient déjà les pierres, avec l'impression de perdre pied ; la terre s'effritait en poussière squameuse. Parfois, par une échappée brusque, dans l'échancrure d'une gorge aux flancs secs, une pincée de palmiers virides surprise avec la sensation d'une incongruité troublante comme une toison pubienne entrevue dans l'écart soudain d'un vêtement.

Après le béton dérisoire et sèchement géométrique de la Nouvelle Matmata, les lacets qui préludent à l'arrivée sur la vraie Matmata, préservée jusqu'à l'ultime détour par un cirque de sommets rabotés dressant leur masse informe contre le bleu du ciel. Les virages, comme taillés à la main dans l'entrelacs des contreforts écroulés, juxtaposent crûment le bitume souvent défoncé de la voie et l'ocre agressif des bas-côtés, flancs bistres striés de minéraux verdâtres, virant sur eux-mêmes de façon de plus en plus serrée comme pour préparer une rencontre où s'abolirait la route, communion fracassante à chaque détour éludée d'un vigoureux coup de volant que le corps ballotté par le jeu antagoniste des forces est bien obligé d'accompagner. L'accès à Matmata se travaille avec nombre des muscles ! Au débouché du dernier virage, avec le sentiment d'avoir atteint la crête, le premier regard sur l'absence de ville, sur le lent mamelonnement des trous vivants où s'est enkysté le vif.

Ici l'homme a choisi l'ombre, l'installation maternelle au sein de la terre pour la gestation indéfinie de sa survie. La maison troglodytique n'est accessible que par un assez long boyau ombreux qui s'ouvre après le linteau de la porte, et qui est aménagé dans son milieu en une sorte d'antichambre où il fait bon prendre le thé, assis sur des nattes ou des peaux de chèvres, adossé à la fraîcheur rugueuse de la paroi qui marque la peau de son grain sous le tissu léger de la chemise. Une profonde rigole destinée à l'écoulement des eaux de pluie suit le tracé de ce boyau. Vers l'intérieur, c'est le bloc lumineux, monolithique de la cour centrale à ciel ouvert, une masse indivise de lumière et de chaleur plongeant à trois mètres au-dessous du niveau du sol ; le bord du trou n'est lisible qu'en filigrane, dansant là-haut au-dessus des têtes, insoutenable à l'oeil foudroyé de rayons. Autour de cette cour à peu près circulaire se répartissent les différentes pièces d'habitation creusées dans la roche tendre, chambres utérines à l'entrée étroite comme un sexe et dont le plafond inégal s'élève en voûte en leur milieu alors que leur fond rétréci laisse deviner le départ d'autres boyaux, d'autres pénétrations, comme un rêve de creux au sein du creux. S'y engouffrer. Jouissance cutanée, comme un frisson d'eau claire sur la peau !

*

Pour Ahmed, était enfin atteinte l'altitude du plain-pied. Il réinvestissait sans effort des gestes anciens exactement moulés à son corps et qui ne requéraient plus de lui aucune surveillance. Alors qu'à Tunis, il était constamment nerveux, perdu, comme angoissé d'avoir à affronter anonymement la foule des inconnus avec lesquels aucun rapport codifié ne le liait. (Il cherchait d'ailleurs refuge contre ce malaise auprès d'intellectuels français qui, de par leur situation d'étrangers, ne posaient en rien le problème du code démaillé par la grand'ville, et que sa double culture lui permettait de fréquenter quasiment d'égal à égal.) Ahmed était rendu à son espace natal, espace de première habitude qui peut passer pour naturel, régi en fait par l'axe de la hiérarchie familiale. Le territoire en est strictement quadrillé par le réseau englobant d'une petite société dont la vie, à travers coutumes et préséances, est rigoureusement ritualisée.

Son euphorie ne fit que croître dans les derniers kilomètres sur la piste menant de Matmata à Téchine : le village où réside sa famille, le village natal. Au sortir de Matmata, la piste de Toujane qui s'enfonce dans le massif montagneux, se maintient un certain temps à une même altitude, et domine, comme un balcon, une marée de monts en écroulade, vagues brunes et rougeâtres figées, s'appuyant sur le fond opaque et dur du ciel bleu. La voiture conduite par Ahmed laissait dans son sillage une longue traîne de poussière.

*

Après le surplomb et l'avancée sinueuse entre des croupes arides où se dresse parfois, à la pointe d'un mamelon plus escarpé, l'unique coupole d'un marabout ou l'angle crayeux d'une habitation perchée, - quittant la piste rocailleuse de Toujane - nous prîmes à droite un chemin sablonneux qui piquait vers le coeur des Matmata. Quelques palmiers au bord d'un oued tout sec, et un dernier banc de sable : une longue rampe en courbe permet l'accès à Téchine, village mixte d'où émergent, dans les échancrures des vallonnements recélant les demeures troglodytiques, quelques bâtisses de ciment cru : la mosquée avec son petit dôme, et l'école où habite la famille d'Ahmed, pendant les vacances, depuis que leur maison souterraine s'est effondrée, minée par les pluies abondantes de l'hiver précédent.

*

La voiture pénètre en klaxonnant dans la petite cour attenant au logis des instituteurs, accueillie par les abois aigus d'un petit chien ébouriffé, la fuite bruyante de poules et de chevreaux pêle-mêle, et l'agitation inquiète de la chèvre au bout de sa corde.

Le bâtiment est composé de trois appartements disposés en enfilade : trois portes, six fenêtres moins quelques carreaux ; l'ensemble assez délabré : peintures écaillées jusqu'au bois, huisseries disjointes... Devant, une cour en forme de ravin poussiéreux dominée par un petit marabout à l'ombre duquel je découvre toute la famille rassemblée. À notre vue, cris, exclamations enjouées ; Ahmed rassemble tout de suite les petites pommes qui ont roulé sous les sièges, pour les montrer à tous et il sort de son sac quelques menus objets rapportés pour ses soeurs. Embrassades animées. Présentations : j'embrasse le Père à la manière bédouine ; je serre la main de la Mère, des soeurs et de la grand-mère.

Sitôt arrivé, je suis intégré, j'ai ma place - celle de l'hôte - dans la famille qui se réinstalle à l'ombre du marabout, entre le Père qu'on dirait emmitouflé dans sa vaste djellaba blanche de coton écru et la grand-mère aux cheveux teints au henné dont les enfants se moquent gentiment parce qu'elle ne peut s'empêcher de poser des questions à mon sujet et ne comprend pas que je ne comprenne pas l'arabe. Elle est la seule avec les tout petits enfants à s'inquiéter de moi avec cette curiosité indiscrète : un petit cousin d'environ cinq ans et sa soeur de neuf ans, qui passent leurs vacances à Téchine, se démènent à mes côtés en riant malicieusement et en questionnant eux aussi. Au centre, assise sur ses talons, dominant tout le groupe, la Mère, femme imposante par sa large carrure et sa corpulence, parée de nombreux bijoux : plusieurs colliers, des boucles d'oreilles en or, et sur chaque épaule, retenant les étoffes, une fibule d'argent. Elle porte au visage, sur les pommettes, sur le front et entre les deux yeux, de menus tatouages bleutés offrant les mêmes motifs que certains de ses bijoux. À la façon dont sa présence s'impose quand elle ramène son voile sur ses cheveux, à son ton de voix, on sent qu'elle est ici, en tout, pourvoyeuse de la vie.

On s'enquiert brièvement et de façon indirecte, en s'adressant à Ahmed, de ma santé, de celle de mes parents, de ma situation en Tunisie ; et chacun reprend le fil de ses occupations. Ce fut pour moi le début d'une longue plage de silence, car, pour communiquer, il me fallait un interprète, ce que seuls les plus jeunes, qui avaient appris le français, pouvaient être, et je remarquai qu'Ahmed lancé dans de longues conversations au ton parfois vif - je me doutai qu'on évoquait une fois de plus le problème de son mariage -, Ahmed donc, passionné par sa propre situation, négligeait de plus en plus de me traduire ce qui se disait et qui, souvent, me concernait. Malgré ses injonctions fraternelles à parler à ma guise quitte à n'être pas compris, je ne fus pas du tout capable de m'exprimer dans ces conditions et je pris le parti de me taire. Ce mutisme libéra mon regard et mes autres facultés perceptives : immergé brusquement dans une vie autre, je fus bientôt apte à la goûter par tous mes sens.

*

J'étais assis sur un tapis tissé à la maison par les femmes, adossé au mur ombreux du marabout. J'avais remarqué, en m'installant, que la grand-mère sortait sa natte de l'édifice où elle avait fait la sieste, couchée tout au long d'une dalle mortuaire, celle du saint homme dont le marabout est le tombeau. Curieuse intrication, pour nous, de la mort, du sacré et du quotidien. De même l'ombre de ce tombeau est l'annexe de la maison : la famille y passe l'après-midi à travailler, à bavarder et à boire du thé.

On servait de temps à autre, dans un gobelet unique qui faisait tout le tour, une copieuse mixture d'herbes hachées où dominaient les saveurs de la menthe et du thym : boisson rafraîchissante malgré ma répulsion première devant l'épaisseur du breuvage ! Dans un coin, sur le kanoun, petit brasero de terre cuite empli de braise, chantait une petite théière ronde de métal émaillé. Toutes les heures environ, c'était le rituel du thé à la menthe : il faut attiser longtemps, à coups d'éventail, le charbon rougi pour faire bouillir l'eau de la théière ; ajouter alors thé vert, menthe et sucre et laisser bouillir le tout un bon quart d'heure. On goûte de nombreuses fois pour se livrer à de subtils dosages. Enfin on sert dans de petits verres épais en s'ingéniant à verser le liquide verdâtre et bouillant du plus haut possible, en un mince filet arqué, afin de le faire convenablement mousser. Le goût est âpre généralement, bien qu'il varie considérablement selon la pratique de chaque famille.

Le thé rythme la journée qui est spatialement organisée selon l'angle d'attaque du soleil. La vie se déroule au gré des coins d'ombre, tous les membres de la famille se déplaçant ensemble au fil des heures. En fait, chacun habite, à chaque instant, où est son corps, où son corps est le plus à l'aise ; habiter n'est pas lié à des meubles, à des murs, aux pièces d'une maison, mais à l'espace que peut le plus commodément investir le corps de chacun - qui se déplaçant sans cesse emporte avec lui temps, lieu et maison. D'où la faculté de s'installer presque n'importe où. C'est ce qui est d'emblée le plus pénible à l'Européen habitué à des tables, à des sièges et à des lits... Il ne sait que faire de son corps posé là, à même la terre parfois, vite tordu par des crampes, engourdi et agacé de sensations formicantes ; et il se plaint alors que l'inaction lui pèse : c'est tout simplement qu'il ne sait plus habiter son corps.

Les heures se passent ainsi, lisibles à la seule mutation des ombres et à la couleur mûrissante du soleil, sans que l'on bouge si ce n'est presque sur place. Avec les palabres interminables des hommes : mimodrames flûtés sur un ton qui atteint parfois des aigus étonnants, ciselés comme des arias ou des répliques de théâtre. Avec les jeux des enfants, déconcertants dans leur inconsciente cruauté, avalisée par le sourire tranquille des adultes : je vis le petit Habib rapporter triomphalement un moineau blessé pris dans un piège à souris, proclamer qu'il allait le faire cuire pour le manger et l'égorger aussitôt afin de le déplumer. De même, je m'attirai la réprobation générale en déliant la ficelle qui retenait par deux noeuds trop serrés la patte d'un oiselet malingre et boiteux : c'était le jouet d'une petite voisine... Avec les travaux des femmes : sur un drap de toile écrue, elles effeuillaient consciencieusement des plantes odoriférantes que la grand-mère et les petites filles étaient allées cueillir dans la montagne, le matin.

*

Quand la température se fit plus accueillante, Ahmed m'emmena visiter le village dont je ne connaissais encore que le pourtour de l'école. Je vis peu de choses : des trous, ceux des habitations troglodytiques - que l'on ne découvre qu'en les frôlant - comme à Matmata mais étagés dans un relief plus mouvementé que la lumière rasante du soleil déclinant accentuait, et plus proches du cercle aride des montagnes. Quelques bâtiments encore, simples parallélépipèdes de parpaings grossièrement cimentés, parfois peints en blanc, comme l'épicerie-café (et poste-tabacs-journaux-pharmacie), tenue par le chef de village, centre névralgique des communications avec le reste du monde. À cette heure y convergeaient seulement des hommes, heureux de se retrouver après s'être terrés pendant la plus grande partie de la journée, et Ahmed y renouait de multiples contacts.

*

SUITE

Copyright© Serge Meitinger


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