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  Nietzsche l´intempestif

 

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Celui qui cherche à com­prendre, calculer, analyser au moment où, longuement ébranlé, il devrait fixer l’incompréhensible comme l’expres­sion du sublime, celui-là peut bien être qualifié de sensé, mais seulement de la façon dont l’entend Schiller lorsqu’il parle du bon sens de l’homme sensé, qui ne voit pas cer­taines choses que voit l’enfant, qui n’entend pas certaines choses qu’entend l’enfant. Or ces choses-là sont justement les plus importantes: s’il ne les comprend pas, c’est que son bon sens est plus puéril que celui de l’enfant et plus niais que la niaiserie même — malgré toutes les ridules de ruse qui sillonnent son visage parcheminé, malgré la vir­tuosité avec laquelle ses doigts savent démêler l’écheveau le plus embrouillé. Résultat: il a détruit et perdu son instinct, il ne peut plus, lorsque son intelligence vacille et que sa route traverse des déserts, se fier à    l’“ animal divin” et lui laisser la bride sur le cou. L’individu devient ainsi timoré et mal assuré, il ne se fait plus confiance : il plonge en lui-même, dans son intériorité, ce qui signifie ici seule­ment: dans l’amas confus des connaissances acquises qui ne se traduisent pas extérieurement, qui n’alimentent pas la vie. Pour ce qui est de l’extérieur, on remarque combien l’extirpation des instincts par l’histoire a presque trans­formé les hommes en ombres et en pures abstractions : personne n’ose plus être soi-même, chacun se cache der­rière un masque d’homme cultivé, de savant, de poète, de politicien. Si l’on s’en prend à de tels masques en croyant avoir affaire à des personnes réelles et non à de simples fantoches — car ils affichent tous le plus grand sérieux — on ne se retrouve, soudain, qu’avec des guenilles et des oripeaux bariolés entre les mains.

 

Nietzsche, Considérations inactuelles, II “ Utilité et inconvénients de l’histoire ”, Pléiade, p. 528

 

 

Et si, pour étendre au domaine de l’art l’usage du référendum et du suffrage majoritaire, on obligeait l’artiste à se défendre devant le forum des esthètes passifs, on peut jurer d’avance qu’il serait condamné, non pas en dépit mais justement à cause de la solennelle allé­geance de ses juges au canon de l’art monumental — c’est-à-dire, d’après ce que nous venons de dire, de l’art qui a de tout temps “fait de l’effet”; alors que tout art non monu­mental, parce que contemporain, n’éveille en eux ni besoin, ni penchant, et ne jouit d’aucune autorité historique. En revanche, leur instinct leur révèle que l’art peut être tué par l’art: il faut à tout prix empêcher que le monumental voie de nouveau le jour, et c’est justement à cela que sert ce que le passé auréole de l’autorité du monumental. Ils sont amateurs d’art parce qu’ils veulent supprimer l’art, ils se prétendent médecins quand ils ne sont qu’empoison­neurs, ils forment leur langue et leur goût pour expliquer par leur raffinement pourquoi ils refusent aussi obstiné­ment toutes les nourritures artistiques qu’on leur propose. Car ils ne veulent pas que la grandeur voie le jour; leur méthode est de dire: “Voyez, la grandeur exalte déjà!” En réalité, cette grandeur déjà exaltante leur importe aussi peu que celle qui est en train de naître: leur vie en témoigne. L’histoire monumentale est le travesti sous lequel se dissi­mule leur haine des grands et des puissants du présent, en se faisant passer pour une admiration satisfaite des grands et des puissants du passé; elle est le manteau sous lequel ils renversent en son contraire le sens de cette conception de l’histoire; qu’ils en aient clairement conscience ou pas, ils agissent comme si leur devise était: laissez les morts enterrer les vivants.

Pléiade, p.514 Considérations inactuelles, II “ Utilité et inconvénients de l’Histoire ”.

 

 

 

Traquant les dangers inhérents aux études historiques, nous nous sommes trouvés plus que quiconque exposés à ces dangers; nous portons nous-mêmes les stig­mates des souffrances que l’excès d’histoire appelle sur les hommes d’aujourd’hui, et je ne me dissimule pas que ces pages, par la démesure de la critique et l’immaturité des sentiments, par leurs sauts fréquents de l’ironie au cynisme, de la fierté au scepticisme, trahissent la faiblesse de la per­sonnalité qui caractérise l’époque moderne. Je me fie pour­tant à la puissance inspiratrice qui, à défaut de génie, a conduit ma barque, je me fie à la jeunesse, qui ne m’aura pas égaré en m’obligeant à protester contre l’éducation historique que l’homme moderne donne à sa jeunesse, à exiger que l’homme apprenne avant tout à vivre et n’utilise l’histoire que pour mieux servir cette vie dont il fait l’apprentissage. On doit être jeune pour comprendre cette protestation, je dirai même, vu le précoce vieillissement de notre jeunesse actuelle, qu’on ne peut presque être assez jeune pour sentir encore contre quoi, au juste, cette protestation s’élève. Je m’aiderai ici d’un exemple. Il n’y a guère plus d’un siècle qu’on a vu s’éveiller en Allemagne, chez quelques jeunes gens, un instinct naturel pour ce qu’on nomme la poésie. Mais croit-on que les générations précédentes ou contem­poraines se soient fait faute de parler de cet art tellement étranger, tellement contraire à leur nature? On sait au contraire qu’elles ont consacré toutes leurs forces à médi­ter, écrire, disputer sur la “poésie ”, ajoutant aux mots des mots, des mots et toujours plus de mots. Le fait que le mot de “poésie” se soit alors éveillé à la vie n’a pas immédiate­ment signifié la mort de ces faiseurs de mots qui, en un certain sens, existent encore aujourd’hui: car s’il ne faut, selon la formule de Gibbon, que du temps, mais beaucoup de temps, pour que disparaisse un monde, il ne faut aussi que du temps, mais encore beaucoup plus de temps, pour qu’en Allemagne, le “pays du petit à petit ”, disparaisse une idée fausse. Quoi qu’il en soit, il y a peut-être, depuis un siècle, cent hommes de plus qui savent ce qu’est la poésie. Peut-être y aura-t-il encore, dans un siècle, cent hommes de plus qui auront entre-temps aussi appris ce qu’est la civili­sation et qui sauront que les Allemands n’ont jusqu’à pré­sent pas eu de civilisation, malgré tous leurs discours et toutes leurs fanfaronnades. A ceux-là, la satisfaction générale des Allemands au sujet de leur “culture” paraîtra tout aussi incroyable et inepte qu’à nous l’idée jadis admise du classicisme de Gottsched ou la prétention de faire de Ramier un Pindare allemand. Ils jugeront peut-être que cette culture n’a guère été qu’une sorte de savoir sur la cul­ture, et un savoir de surcroît fort erroné et superficiel, pour autant qu’on supportait la contradiction entre la vie et la connaissance, et qu’on restait aveugle à ce qui caractérise la culture des peuples vraiment civilisés: le fait que la civilisa­tion ne peut croître et fleurir que si elle s’enracine dans la vie. Chez les Allemands, au contraire, la civilisation est piquée sur la vie comme une fleur de papier, ou versée des­sus comme un nappage de sucre, et devra pour cette raison toujours rester mensongère et inféconde. Or c’est juste­ment de cette idée fausse et inféconde de la civilisation que procède, en Allemagne, l’éducation de la jeunesse: son but, dans une perspective pure et idéale, n’est nullement de former l’esprit libre et cultivé, mais le savant, l’homme de science que l’on peut utiliser le plus tôt possible et qui se tient à l’écart de la vie pour mieux la connaître; son résul­tat, dans une perspective vulgairement empirique, est d’en­gendrer le philistin de la culture nourri d’esthétique et d’histoire, le bavard sénile et prétentieux toujours prêt à discourir sur l’Etat, l’Eglise et l’Art, l’esprit capable de s’ap­proprier mille et une choses, l’estomac insatiable qui ne sait pourtant pas ce que sont une vraie faim et une vraie soif. Or une éducation ayant un tel but et un tel résultat soit une éducation contre-nature, c’est ce que seul peut sentir l’individu qui n’a pas encore été complètement formé en son sein, c’est ce que seul peut sentir l’instinct naturel de la jeunesse qui n’a pas encore été artificiellement et violem­ment brisé par une telle éducation. Mais si au contraire l’on veut briser cette éducation, il faut aider la jeunesse à se faire entendre, il faut jeter sur sa résistance instinctive la lumière du concept, lui permettre de prendre conscience d’elle-même et de s’exprimer bien haut. Mais comment atteindre un but aussi extraordinaire?

Tout d’abord en détruisant la croyance superstitieuse en la nécessité de cette opération éducative. On suggère qu’il n’est pas d’autre réalité possible que notre misérable réalité actuelle. Qu’on examine sur ce point la littérature scolaire et pédagogique des dernières décennies: on s’apercevra avec une surprise peinée combien, malgré la diversité des propositions, malgré la violence des contradictions, tout le monde s’accorde sur la finalité globale de l’éducation: par­tout, on admet sans plus de réflexion que ce qui a été jus­qu’ici le produit de l’éducation, l’“ homme cultivé” tel qu’on l’entend aujourd’hui, constitue aussi le fondement néces­saire et raisonnable de toute éducation future. Ce canon universel pourrait être à peu près formulé de la façon sui­vante: le jeune homme doit débuter, non pas par une connaissance de la vie, encore moins par une expérience directe de la vie, mais par un savoir sur la culture. Ce savoir doit être infusé ou insufflé à l’élève sous forme de connaissance historique; c’est-à-dire qu’on farcit sa tête d’un nombre formidable d’idées tirées de la connaissance extrêmement indirecte des temps et des peuples du passé, non du sentiment immédiat de la vie. Son désir de faire ses propres expériences et de les sentir s’organiser en lui comme un système vivant et cohérent, ce désir se trouve étouffé et comme grisé par la somptueuse illusion qu’il est possible, en peu d’années, de recueillir en soi-même les expériences les plus sublimes et les plus remarquables des époques passées, et particulièrement des plus grandes d’entre elles. C’est tout à fait la même méthode extravagante qui promène nos jeunes artistes dans les galeries et les musées, au lieu de les amener dans l’atelier d’un maître et, avant tout, dans l’unique atelier de ce maître unique qu’est la nature. Comme si on pouvait, en déambulant une heure à travers l’histoire, surprendre les secrets et les recettes des époques passées, leur voler leur fruit le plus spécifique! Comme si la vie elle-même n’était pas un métier qu’il faut apprendre du début et sans relâche, qu’il faut exercer sans ménagement, si on ne veut pas qu’elle donne le jour à une rampante engeance de bavards et d’incapables!

Nietzsche, Considérations inactuelles, II. Utilité et inconvénients de l’histoire, (Pléiade, p.167-169)