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Ritter, physicien romantique et prophète

 

Homme de science et figure importante du romantisme allemand, Ritter a été oublié et son œuvre est restée quasimment inconnue. Cette première traduction en français de ses Fragments nous permet de découvrir un esprit libre et multidisciplinaire, prônant – c´était il y a deux siècles – une « nouvelle alliance » entre l´homme et le monde.

(Article paru dans la Quinzaine littéraire, décembre 2001)

 

J.W.Ritter, Fragments posthumes tirés des papiers d´un jeune physicien, traduit de l´allemand par Claude Maillard, Editions Premières Pierres, 2001

 

Etonnante époque que cette fin du dix-huitième siècle, en Allemagne : déjà reconnu comme le plus grand écrivain de son temps, Goethe converse avec les meilleurs savants et fait lui-même des recherches en géologie et en botanique ; Schiller, qui a étudié un jour la physiologie à Karlsruhe, n´ignore rien des débats scientifiques ; Novalis écrit ses œuvres principales tout en préparant une solide formation en sciences naturelles et en mathématiques. La plupart des esprits de ce temps, qu´ils soient poètes ou philosophes, se passionnent pour les questions scientifiques et cherchent, chacun à leur manière, à ouvrir un nouvel espace culturel. C´est Julien Gracq, dans Préférences, qui a le mieux évoqué ce nouveau « climat », lorsqu´il écrit qu´ « entre 1796 et 1801, autour d´Iéna, devenu le centre du mouvement comme Weimar, à quelques kilomètres, s´est faite la capitale du classicisme, la température monte comme rarement (…). La soif de savoir est sans bornes ; c´est que chacun, pour un moment, a le sentiment qu´il y va de tout (…). D´une représentation de Schiller à un cours en renom de médecine, de physique ou de théologie, d´une lecture publique de Tieck à un sermon de Schleiermacher, en marchant à travers la « solitude des bois » du Harz, on dirait que la curiosité encyclopédique ressuscitée de la Renaissance s´allie à la poésie du compagnonnage errant des Wandervögel ». Cet enthousiasme est avant tout propre à un petit groupe d´amis qui se réunissent autour des Schegel et qu´anime une énergie poétique et intellectuelle unique, poussant chacun d´entre eux à s´intéresser autant aux problèmes philosophiques qu´aux recherches scientifiques de cette fin de siècle. Une révolution politique a eu lieu en France quelques années plus tôt, il reste à faire la révolution des esprits, et des hommes comme Fichte et Schelling s´y emploient, bientôt suivis par leurs disciples qui s´appellent Hölderlin ou Novalis.

Dans ce paysage culturel bouillonnant, des savants se mêlent aussi de philosophie et poésie : c´est le cas de Johann Wilhelm Ritter, qui devient vite le physicien du groupe romantique. Originaire de Silésie, le jeune homme s´inscrit en avril 1796 à l´université d´Iéna. Avant cela, il a étudié la médecine et la chimie, et achevé une formation de pharmacien : il a alors vingt ans… Bientôt, appuyé par l´un de ses professeurs qui l´a très vite repéré, Ritter fait la connaissance d´Alexander von Humboldt qui cite les remarques de son nouvel élève dans un de ses opuscules de botanique. Deux ans seulement ont passé depuis son arrivée à Iéna : en 1798 paraît le premier ouvrage du chercheur, texte d´une conférence présentée à la société savante de la ville : Démonstration qu´un galvanisme continu accompagne le processus vital dans le règne animal. Le succès de cet ouvrage dans les cercles scientifiques mais aussi littéraires de l´époque est immédiat. Novalis le lit avec enthousiasme, Goethe le trouve d´abord obscur mais ne tardera pas à voir en Ritter un « véritable ciel de savoir sur la Terre ». Dans cet essai, celui-ci a réuni le résultat de ses recherches et de ses expérimentations des dernières années, et se montre convaincu de l´existence d´une force universelle animant aussi bien le monde organique que le monde inorganique. En 1791, Galvani avait découvert cette chaîne qui devait porter son nom (la « chaîne galvanique »), composé de deux métaux, normalement du zinc et de l´argent, reliés aux extrêmités inférieures d´une grenouille. Les deux métaux mis en contact, les cuisses de la grenouille tressaillaient, c´était ce qu´on appelait « l´action galvanique ». L´effort de Ritter avait consisté à montrer que cette action ne se produisait pas seulement lors de cette mise en contact d´un corps organique et d´éléments inorganiques, mais qu´elle était constante et générale. Pour lui, le galvanisme était un principe vital qui animait tous les êtres et toutes les choses.

Les romantiques font très vite la connaissance de cet esprit exceptionnel et le considèrent aussitôt comme l´un des leurs. Novalis est bientôt le plus proche ami, et soutient Ritter qui mène une existence pauvre et austère. Nous ne saurions rien de cette rencontre si Ritter lui-même ne l´avait pas retracée, faisant, des années après la mort de Novalis et la dissolution du groupe romantique, le récit et le bilan de ses années de recherche sur un mode à la fois poétique et scientifique. L´intérêt de ses Fragments posthumes tirés des papiers d´un jeune physicien est double en effet : ils nous font découvrir la pensée de Ritter, mais, dans une introduction, reconstruisent pour nous le climat de l´époque. En cela, il s´agit - avec les lettres de Novalis à Schlegel et celles de Hölderlin – d´un document essentiel sur la vie philosophique d´alors, mais aussi d´une somme théorique très importante. Nous avons là, ensemble, une œuvre scientifique et un chef d´œuvre littéraire, comparable au Brouillon général de Novalis de par la qualité de l´écriture et la hauteur de pensée.

Fragment après fragment, Ritter cherche une totalité, une vision d´ensemble sur le monde. Les notations sont d´abord exclusivement scientifiques, elles concernent la chimie, la physique, les sciences de la nature en général. On y reconnaît un esprit habitué aux manipulations de laboratoire, un don d´observation très développé. Mais très vite, on remarque que c´est avant tout un ensemble de questions qui est en jeu, questions apparemment éloignées mais qu´une capacité de synthèse rapproche et mêle. Ainsi Ritter s´interroge : « Est-ce que peut-être la lumière, la chaleur, l´électricité, le galvanisme, le magnétisme, etc., sont tous des choses, des matières qui ont en commun de n´être pas attirées vers le centre de la Terre ? », et continue en écrivant : « C´est ainsi peut-être que les corps qui dégagent de la lumière, de la chaleur, etc., pourraient être mis en accord avec le système du monde ». Il s´agit d´avancer en tâtonnant, en procédant par hypothèses qui se contredisent parfois, mais finissent, peu à peu, par dégager une vérité. Dans l´ « avant-propos de l´éditeur » (dans lequel un soi-disant ami de l´auteur – qui n´est autre que Ritter – présente les fragments « posthumes » du savant), il est question d´une « hypothèse fausse » qui « commence à se développer, mais se détruit peu à peu d´elle-même, et le résultat final est en totale opposition avec le début ». « Ce dernier cas, écrit encore Ritter, représente alors ce qu´il y a de plus humain au monde, car il se rencontre à tout instant dans la vie, et dans le cas de l´excitation électrique et magnétique aussi le processus commence par le contraire de ce que sera sa fin ». L´esprit humain est énergie, énergie qui comme le galvanisme ou l´électricité se déplace d´un pôle à l´autre, d´une contradiction à une autre, et faire œuvre de chercheur (« tout en veillant constamment à s´ouvrir et à rester ouvert dans des directions toujours plus nombreuses »), c´est aller vers la découverte de ce que Ritter appelle la « loi générale de la Nature » ou encore la « grande vérité ».

Comme chez Leibniz, l´erreur n´est donc pas un frein à la découverte de la vérité, mais sa condition («Toute vérité est environnée d´erreur, comme la Terre l´est par l´air »). De la méthode scientifique, nous passons toutefois très vite à la mystique, et à une forme de prophétisme qui se développera de plus en plus dans les années qui suivront la mort de Novalis et le séjour de Ritter à Munich. La science se transforme en une tâche de nature religieuse, engageant toutes les forces de l´esprit. « Notre tâche, peut-on lire, c´est d´être des premiers hommes ». Qui sont-ils, ces premiers hommes ? Ce sont ceux, qui, dans le « laboratoire secret du physicien », auront élucidé les forces à l´œuvre dans la Nature, et auront su ainsi établir une « communauté avec Dieu », au-delà de tous les pôles opposés de la grande chaîne des êtres.

 

Laurent Margantin

 @ la Quinzaine littéraire 2001