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RIVES DU NECKAR

 

 

 

 

Laurent Margantin

 

 

 

CONSTELLATION DU SOLITAIRE

 

 

Tübingen

 

 

 

Embarcadère ou chemin ?

 

Ici la terre est traversée de courants,

si l´on s´avance vers la rive du fleuve

l´océan ouvre grand ses sentiers fluides,

branches tremblant dans les plis de l´eau.

 

Derrière la fenêtre, la main suit d´une caresse

les lignes dans le bois de la table, l´œil lit

les figures inscrites et tremblantes dans le verre de la vitre,

dans les mouvements de l´eau, dans le flottement des feuilles;

 

figures pareilles aux ondulations des voix des hommes

qui se lèvent tôt le matin et s´éteignent tard dans la nuit.

 

 

 

 EVEIL HIVERNAL

 

 

Au-delà des champs gris-verts, sur la colline, le château et les arbres

émergent peu à peu de la brume. Je sais le silence plus loin, au bord du fleuve

plongé dans la blancheur de l´aube, coulant pour personne,

les branches molles des saules qui cachent une demeure secrète,

le silence de l´eau qu´un passant sur le pont du Neckar ignore.

 

Car peu d´hommes habitent réellement ces lieux.

La plupart sont terrés dans l´ombre de leurs chambres,

ou bien parcourent les rues enfoncés dans leurs manteaux,

le regard tourné vers le sol, entrés en eux-mêmes

pendant que le grand vent se lève

et blanchit un peu plus l´écorce des platanes.

 

Un jour de décembre dernier, le fleuve a gelé.

Des enfant poussaient des cris sous le ciel blanc,

heureux de glisser d´une rive à l´autre.

Les longues barques étaient figées dans la glace,

comme suspendues avec le courant.

L´air gelait les lèvres et rendait la parole difficile.

 

Ce fut le seul jour où je crus que des hommes aimaient ces parages...

 

Ce matin, le fleuve coule à nouveau vers la mer, et tandis que son flux

n´enivre aucune conscience, je marche maladroitement dans la lumière d´hiver.

 

Levé avant l´aube, dans le silence d´un premier jour,

j´explore les alentours des rives bordées de forêts,

pensant dans une langue étrangère, approchant un lieu lointain.

Simple riverain du Neckar, je sens le souffle du gel,

je connais l´éveil constant du fleuve.

 

Et le long des rives désertes, les oiseaux partis et n´éclairant plus le ciel,

brille une autre lumière, connaissance paisible du froid.

 
 
 

 

Eveil hivernal: Parution dans Phréatique 95, décembre 2000