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LA VIE ESTHÉTIQUE

Olivier Schefer

 

       Dans l’intense et rapide traversée du chaos qu’effectuent les premiers romantiques allemands, en cette fin de XVIIIe siècle, voici donc un jeune homme d’esprit et de fureur qui procède à l’une des plus incroyables entreprises de redistribution du sens et des énergies des temps nouveaux. On y chercherait en vain l’expression de quelque « mal du siècle » à la française ou de la nostalgie hölderlinienne du Natal. Celui qui : « parle quatre fois plus vite que nous autres », comme l’écrit Friedrich Schlegel à son frère, qui se bat en duel à Iéna, tombe amoureux et malade, jette sur le papier tout ce qui lui traverse l’esprit, assimile en quinze jours l’essentiel de la nouvelle chimie, à la stupeur de ses professeurs, et fait bien d’autres choses encore, celui-là n’a guère le temps de s’embarrasser de pose, de créer un « style » et de faire école : car il s’agit d’abord de vivre et pour cela de s’inventer corps et âme. Né Hardenberg, ce jeune homme adopte le pseudonyme significatif Novalis (terre en friche).

Tour à tour et ensemble poète, romancier, philosophe et savant, cet esprit encyclopédique, d’une curiosité endémique et d’une profondeur souvent définitive, n’est jamais là où on l’attend. Il ne cesse de brouiller les pistes et nous laisse au cœur de multiples contradictions. Telle se présente son œuvre théorique, magma en fusion de fragments bizarres et de propositions parfois aberrantes. Mais est-ce bien là une « œuvre », demanderont les esprits chagrins, et Novalis est-il même « philosophe » et si oui, alors quel est son propos majeur, quelle est sa thèse ou son intuition centrale ? Laissons là ces questions. Philosophe sans « œuvre » constituée, ni système, sa pensée se déploie sous le régime instable et pluriel des hypothèses et des échanges. Sa folie est de vouloir tout penser, jusqu’au détail le plus insignifiant, son urgence est celle du sens à engendrer à tout prix, même là où il n’est pas, son audace est de chercher à : « tirer de la vie de toute chose », comme il l’écrit — et même de la mort de ses proches ou de la maladie qui le mine, la consomption, dont il se veut le prophète.

La question de l’art qui revient de manière récurrente dans les pages qu’on va lire concentre à elle seule ces trois exigences. Les romantiques y ont souvent vu la clef de l’univers et le passe-partout d’un monde en perte d’unité et de signification. C’est ainsi que Friedrich Schlegel note en 1797 : « L’histoire tout entière de la poésie moderne est un commentaire suivi du bref texte de la philosophie : tout art doit devenir science et toute science devenir art ; poésie et philosophie doivent être réunies. » Quant à Novalis, il fait ici même de la poésie l’ « héroïne de la philosophie ». Il est vrai que la poésie excède en cette période le simple genre poétique pour devenir l’essence même de tout art et l’art même de l’essence. Cet extraordinaire privilège théorique ne tient pas à la présence de quelque message philosophique dont elle se ferait le porte-parole, mais au fait que la poésie est par nature une réflexion du langage sur lui-même, une « métalangue », ou, comme l’écrit Novalis, une forme « logologique ». La poésie semble ainsi en mesure d’incarner la question philosophique par excellence de l’être, que la pensée moderne, et singulièrement celle du courant dit de l’idéalisme allemand (Fichte, Schelling, Hegel), conçoit en termes d’ipséité et de sujet réflexif. En somme, l’art placé sous l’exposant poétique paraît assumer en cette période ni plus ni moins que la vérité que la métaphysique traditionnelle, en perte d’autonomie et de légitimité, ne parvient plus à porter seule. Novalis encore : « La poésie est le réel authentiquement absolu. Tel est le cœur de ma philosophie. Plus c’est poétique, plus c’est vrai. » Sans appel.

Mais cette formule célèbre est peut-être l’arbre qui cache la forêt. Car à tout prendre le premier romantisme allemand est moins l’aboutissement d’une tradition ancestrale (la recherche de la vérité) sous une forme moderne (l’œuvre absolue) qu’une profonde remise en cause de ladite tradition. Rien n’étant plus donné de façon a priori (l’âme, le monde et Dieu), mais tout étant à produire et à réinventer, en ces temps de bouleversements révolutionnaires, ces jeunes gens ont voulu être des pionniers et des bâtisseurs de mondes qu’ils savaient aléatoires et paradoxaux. Bien entendu ils ne cessent de répéter à l’envi : l’âme, le monde et Dieu, mais c’est avec l’ironie mordante de la jeunesse, et ils prennent parfois un mot pour un autre.

S’il fallait définir d’un trait la poétique de Novalis, on pourrait dire qu’elle est placée tout entière sous le signe de la subjectivité et de la génialité créatrice — ouvrant ainsi une brèche dans l’esthétique classique de l’imitation. Le talent est l’art d’appliquer des règles, le génie celui de les créer. Novalis qualifie sa théorie du génie d’« idéalisme magique » ; idéalisme singulier qui consiste à faire de l’artiste (le « magicien ») l’axe médian du monde et comme le levier de toute force. Ainsi en va-t-il du musicien. Inversant l’usage communément fait ses sens, le musicien ne reçoit plus du dehors ce qu’il entend, mais le tire de lui-même. Er hört heraus. Même l’art du peintre, encore attaché au monde visible, est aussi : « a priori que celui du musicien », car le peintre, comme les artistes des temps nouveaux, arrache de lui-même la matière des sens et voit de manière active. Son œuvre est son « chiffre » et la projection fantasmatique de son esprit. Pour autant, Novalis n’adopte jamais une position philosophique ou esthétique qu’on pourrait qualifier d’autarcique. Il est sans doute, parmi les premiers romantiques allemands, le plus fasciné par ce qui déborde le moi, vient l’inquiéter (le « Non-Moi ») et empiéter sur ses constructions mentales les plus parfaites. « Tout ce qui nous entoure, les événements quotidiens, les relations habituelles, les habitudes de notre mode de vie, a une influence ininterrompue sur nous-mêmes, et, à cause de cela impossible à remarquer, mais de la plus grande importance. » Certes cette influence du dehors est préjudiciable au développement d’un authentique génie poétique, écrit-il peu après, mais elle est suffisamment importante pour faire trembler sur son socle une théorie métaphysique de l’art qui fait de l’autonomie sa condition de possibilité. Novalis a voulu penser en agissant, et agir en pensant : l’écriture est un acte, autant qu’un rêve. Prenant ses distances avec l’autoréférentialité de la poésie absolue, il estime que : « le monde des livres n’est en fait que la caricature du monde réel » ;  et bien des livres ne sont que des aperçus fragmentaires du tout. En somme, l’art a quelque chose à voir avec la vie. Le poète n’est pas nécessairement celui qui : « donne un sens plus pur aux mots de la tribu » (Mallarmé), opposant la pureté supposée de la langue poétique à la trivialité de la langue fonctionnelle des échanges. Poète est celui qui bannit la généralité vide de l’essence au profit de la concrétion sensible et de son chant infini.

   

La grande question esthétique du premier romantisme est donc précisément celle du monde contemporain et de plusieurs avant-gardes du XXe siècle : abolir la distance dressée par les institutions, l’histoire de l’art et des idées entre l’art et la vie. On peut à ce titre parler d’une révolution esthétique romantique. Cette révolution s’opère tout d’abord à l’intérieur même du champ de l’art, par le détournement des codes esthétiques et la délocalisation des formes. L’ordinaire fait irruption dans l’enceinte, pour ne pas dire la forteresse, du bel et noble art sous la forme de genres mineurs traditionnellement dépréciés en raison même de leur trivialité (conte populaire, caricature, prose, anecdote…). Se jouant même de toute hiérarchie, les romantiques mettent le haut en bas et le bas en haut. Le peintre Caspar David Friedrich peint des peintures de paysages (genre mineur) comme des scènes religieuses (genre le plus noble), et Théodore Géricault élève un fait divers (le naufrage d’un vaisseau, La Méduse) à la dignité de la grande peinture d’histoire, tout en conférant à celle-ci un statut éphémère. Ainsi, du fameux fragment 105 de Novalis, consacré à la romantisation du monde, on retiendra surtout que le romantisme est un mouvement d’ « élévation et d’abaissement » réciproque. Sans ordre donc et sans relâche, Novalis nous propose des croisements (art plastique et musique, prose et poésie), tente des greffes (la sculpture est de la musique cristallisée), rêve parfois tout haut (tout doit redevenir chant), mais n’impose jamais un système des beaux-arts. Sa jeunesse, le manque de temps ou de maturité ne font rien à l’affaire. La merveilleuse organisation romantique, note-t-il dans son Brouillon général, ne tient pas compte du : « rang et de la valeur, du premier et du dernier — de la grandeur et de la petitesse ». En somme, c’est moins vers le rêve wagnérien de l’œuvre d’art totale — formule de la maîtrise et de la récapitulation du Tout dans un drame — que conduisent ses réflexions esthétiques : elles prennent place au sein des plus diverses expérimentations. De ces tâtonnements en apparence aléatoires, il ressort que les notions d’échange et de passage sont par elles-mêmes esthétiques. L’esthétique dynamique de Novalis est bien en ce sens une esthétique de la relation, c’est-à-dire de la vie. Aux critiques que Friedrich Schlegel lui adresse sur la première partie de son roman Henri d’Ofterdingen, Novalis répond, visiblement touché au cœur : « Je sens la justesse de ton reproche, cette maladresse dans les transitions, cette pesanteur dans le traitement de la vie changeante et mouvante — voilà mes problèmes principaux. Une prose souple, tel est mon vœu pieux. » Conte, roman poétique, bout-rimé, les tentatives d’écriture de ce « flux ininterrompu » qu’est la vie ne manquent pas. Toutes sont marquées du sceau de l’inachèvement et de l’infini. Ce point est décisif, car l’expression esthétique de la vie consiste pour Novalis à produire du possible plutôt que du réel. En privilégiant consciemment l’inachèvement et le processus (esquisse, fragment, série) aux dépens du produit fini, Novalis préfigure à bien des égards la « dématérialisation » contemporaine de l’œuvre d’art (événements, performances, situations prenant le pas sur des œuvres constituées). L’effusion romantique de l’art dans la vie et de la vie dans l’art consiste finalement à faire de la vie elle-même une œuvre d’art. Son expression n’est pas seulement affaire d’écriture et de représentation, mais bien de comportement et de mode d’être. Chaque homme est presque déjà artiste, note ici-même Novalis, anticipant à sa manière les problématiques d’un Joseph Beuys et des esthétiques participatives. Chacun doit savoir « poétiser » son corps, ses rêves et ses maladies. Et si le roman, c’est-à-dire encore l’écriture, « traite de la vie », c’est bien que la : « vie ne doit pas être un roman que l’on nous donne mais que nous faisons ». Qu’est donc l’art sinon une modalité très singulière de notre « être-au-monde », une manière ludique ou désespérée d’accroître notre existence et, telle la poésie, de : « maintenir notre sentiment de vitalité toujours  éveillé » ?

 

 

 

OLIVIER  SCHEFER

© Allia, 2002