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Le Livre des baisers de Jean Second
Editions Editinter

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Présentation (Emmanuel Hiriart)

 

Les baisers  de Jean Second (1511-1536) sont l’une des œeuvres les plus (justement) connues de la poésie latine de la Renaissance.  C’est en effet la langue agile et tendre des romains que Second a élue. Ce choix l’éloigne de nous, mais n’était pas excentrique ou marginal de son temps. Né à la Haye, il vivait au cœur de l’Europe humaniste , ce marché commun de la pensée où le latin était la langue de la communauté savante et une langue littéraire bien vivante. Cependant, même au XVIe siècle, au moment où d’autres cherchent à promouvoir la littérature dans leur langue nationale, écrire en latin est un choix. C’est donner à la poésie une langue différente de celle du quotidien, d’autant que la langue poétique est en latin même assez éloignée du langage courant, dont elle pousse à l’extrême la souplesse. Ecrire dans la langue de Virgile, c’est aussi s’inscrire dans un ensemble de références littéraires : les échos de Virgile, de Catulle, de Tibulle, d’Ovide, d’Horace, sont perceptibles dans le vocabulaire et la thématique de l’auteur des Basia. Le jeu intertextuel est aussi un jeu de virtuose avec les mètres latins, qui donne aux poèmes de Second une qualité formelle difficile à rendre en traduction.

            De quoi parlent ces poèmes ? D’amour, bien entendu, et d’amour charnel : la belle Néère n’est pas une Idée (c’était, semble-t-il, une fille vénale, qui ne rendit jamais son amour à Second)! D’amour mystique, aussi ? Certains textes, par exemple le baiser XIII, rejoignent (pour dire l’extase ou se moquer de sa rhétorique ?) la double tradition platonicienne et paulinienne, illustrer par exemple par Marsile Ficin. Il suffit pour s’en rendre compte de rapprocher le poème cité d’une lettre du philosophe toscan : « maintenant, oui, je suis hors de ma raison et pourtant avec ma raison puisque je suis entièrement consumé, et pourtant je ne suis pas diminué parce que celui qui me fait vivre en lui me rassemble en lui[i] ». Tous les textes de Second ne se prêtent pas cependant à ce type de rapprochements, et la tonalité de l’ensemble est plutôt néo-païenne.

            La sensualité de cette poésie, est en définitive assez comparable à celle des vers de  Ronsard. Celui-ci, comme beaucoup de poètes français de la Renaissance, mais sans doute plus que les autres, a lu, aimé, imité parfois jusqu’à la traduction les baisers de Second. Il a joué avec leurs images, les a recomposées avec  inventivité et une vigueur.

Je me suis appuyé sur cette postérité poétique du recueil pour tenter de rétablir en français un jeu intertextuel. Non en direction des traductions de Virgile et de Catulle (vers quelle traduction ? Pour quels lecteurs ?) mais en faisant écho à Ronsard et Belleau. Anachronisme ? Assurément, mais qui sait dans quel sens s’écoule le temps sur les flancs de l’Olympe ! Je laisse d’ailleurs à une strophe de Belleau, véritable condensé de l’esprit des  basia, le soin de conclure  cette présentation avec un peu de légèreté profonde :

« Baise-moi donc, ma sucrée,

Mon désir, ma Cythérée,

Baise moi mignonnement,

            Serrément,

Jusqu’à tant que je die

Las, je n’en puis plus, mavie,

Las, mon Dieu, je n’en puis plus.

Lors ta bouchette retire

Afin que mort je soupire

Puis me donne le surplus. »

 

[i] Ficin, lettre à Michele Mercati

 

 

Deux Baisers

 

 

Baiser XVII

Cette même pourpre que le matin dépose

Sur la rose humide de rosée nocturne

 

Rosit aussi la bouche de ma maîtresse au matin,

Mouillée toute une longue nuit de mes baisers.

 

La candeur de neige de son visage la couronne

Comme une vierge tenant une violette dans sa main blanche,

 

Comme une première cerise brille sous les fleurs tardives

Lorsqu’été et printemps voisinent dans l’arbre.

 

Pauvre de moi ! Pourquoi faut-il, alors qu’avec violence tu livres

Ta bouche, que je doive m'éloigner de ton lit ?

 

Veille, ma belle, à garder sur tes lèvres ce rose

Jusqu’à ce que le calme obscur de la nuit me rende à toi ;

 

Si pourtant elles devaient d’ici là cueillir les baisers d’un autre

Qu’elles en deviennent plus pâles que mes joues[i]

 


Baiser XIX

Mouches à miel,   que sucez-vous toujours le thym blanc, les roses

 

Et le nectar léger de la violette printanière

 

Ou la fleur d’Aneth au parfum entêtant ?

Venez sur les lèvres de ma maîtresse !

 

Vous y trouverez l’odeur des roses, du thym, et le nectar

De la violette printanière concentrés ;

 

De doux parfums d’Aneth s’en échappent.

Elles sont mouillées des vraies larmes de Narcisse,

 

Et mouillées du sang parfumé du jeune Hyacinthe,

Qui dans sa chute, mêlé

 

De nectar et d’air pur

Couvrit le sol de mille pousses colorées.

 

Mais moi aussi j’ai le droit de goûter à ces lèvres,

Je suis votre allié, ne me privez pas, ingrates, de miel

 

Et n’allez pas, trop avides, surcharger vos rayons,

Assécher d’un coup la bouche de ma maîtresse :

 

Pressant de baisers des lèvres taries,

Je paierai bien cher mes bavardages,

 

Hélas ! Et n’agressez pas de vos dards ses tendres lèvres,

Ses yeux darderaient de semblables aiguillons[ii]

 

Croyez moi, elle ne souffrirait de blessure sans la rendre :

 

Bonnes abeilles, faites votre miel en douceur


[i]Belleau : « Que sa bouche ternisse et devienne de roche ».

[ii]Ronsard « vous apprendrez bientôt combien

Sa pointure est trop plus félonne »