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SUR  UN  SENTIER  ESCARPÉ

 

 

 

            Dans de nombreux tableaux de la Chine classique, on découvre un paysage de montagnes abruptes souvent parcourues par des torrents et des cascades à côté desquelles serpente un sentier étroit et difficile; enfin, après avoir contemplé l´ensemble du tableau, on devine un homme minuscule qui monte le long de ce sentier et traverse un monde immense, brumeux, et parfois habité par des esprits qui le guideront vers une forme de sagesse sensible aux métamorphoses des choses et des êtres. C´est à ces tableaux que je songe parfois en montant la Hohensteige, petite rue en pente raide suivie d´un escalier de terre et de bois qui me conduit presque chaque jour à une hauteur de Tübingen. Oh, bien sûr, ici rien de comparable avec les paysages grandioses de Chine, et puis je n´ai rien d´un moine bouddhiste ou d´un sage taoïste, même si je peux me sentir proche de certains esprits errants en route vers une région inconnue de l´esprit.

            J´ai monté ce chemin des dizaines et des dizaines de fois, de jour comme de nuit, sous la pluie et la neige, en été et en hiver, et je garde de ces nombreux passages un ensemble confus de sensations, de souvenirs mêlés obscurément aux pensées qui m´occupaient alors, sans que je puisse démêler cet écheveau complexe fait des fils de la mémoire et de ceux du rêve. Ce n´est que lorsque j´y retourne que le paysage redevient simplement un et clair comme le jour, et que mon esprit s´ajuste tout naturellement au rythme de mes pas, oubliant et passé et avenir. Or à monter et remonter ce chemin à distance, il me paraît que celui-ci communique avec tous les chemins et tous les paysages du monde, et que s´ouvre, comme dans le tableau chinois, un horizon brumeux au travers duquel il me faut aller sans que je puisse exactement savoir ce qui se dévoilera à moi. Le peintre a sans doute ressenti cela en reprenant son tableau, envisageant la montagne sous un autre angle, ou bien plaçant son personnage à un autre endroit: parfois même, le faisant chevaucher un nuage, au-delà des monts blancs. Le peintre a dû sentir l´inaccessibilité de la représentation parfaite, et voyager lui aussi sur les sentiers tortueux, et qui se croisent, du réel et de l´imaginaire.

            Quelque chose reste aussi pour moi inaccessible et secret dans la traversée de la Hohensteige: oui, il s´agit bien d´une „haute côte“, pour traduire littéralement le nom du site, - j´ai envie d´écrire: d´une pente qui mène loin à force d´être reprise. Ne l´aurais-je pas montée aussi souvent, peut-être n´exercerait-elle pas cette fascination qu´exercent sur moi certains lieux. Obscurément, ai-je dit, elle me mène à d´autres chemins: parmi ceux de la mémoire, il y a cette autre hauteur que je découvris il y a quelques années lors d´un voyage dans l´est de l´Allemagne. C´était en Saxe, où je suivais l´Elbe vers la Tchécoslovaquie, ou plus exactement la Bohême. Cherchant un lieu où passer la nuit avant de poursuivre une randonnée qui devait me conduire vers la „Suisse saxonne“ (ensemble de hauts rochers dolomitiques faits de grès rose), je suivais des panneaux indiquant des chambres à louer et quittais une ville située au bord du fleuve et dont je ne me rappelle plus le nom vers un plateau nommé Hohe Liebe, nom qui, lui, à la différence du précédent, s´empara immédiatement de mon esprit et y demeura. En français, il signifie „Haut amour“, - nom de lieu qui me parut aussitôt étrange certainement parce que je ne pouvais m´imaginer qu´une hauteur en France pût être baptisée ainsi.

            Pour accéder au plateau, il fallait monter un chemin à travers une forêt; en progressant le long de la pente, on pouvait voir à travers les arbres le parcours du fleuve et de petites maisons blanches sur ses rives. Il se mit à faire nuit lorsque je sortis peu à peu de la forêt et longeai des bâtisses qui semblaient être des résidences secondaires et qui appartenaient à un village où quelques lampes, dans des demeures moins cossues, étaient allumées. C´est dans l´une d´entre elles que je trouvais où m´abriter.

            Un sommet du plateau, boisé (tandis que plus bas, autour du village, la terre était cultivée), avait été baptisé Hohe Liebe: on n´y apercevait plus la vallée ni l´Elbe, mais d´autres monts au relief assez doux, qui cachaient encore les dolomites de grès rose qui sont la véritable curiosité de la région. Ici, peu de randonneurs s´attardaient, alors que plus loin, escaladant des échelles installées à la verticale le long des rochers vertigineux, une foule de curieux équipés de leurs chaussures de montagne et de sacs à dos légers (on ne partait que pour la journée) allait sillonner les sommets étroits et ouverts sur la Bohême de la „Suisse saxonne“. C´était l´été, et j´aurais voulu rester plusieurs jours sur ce plateau protégé du passage des touristes. Je n´étais pas pressé de rejoindre les hauteurs de grès rose et de risquer le vertige. Non, ici, tout était calme, dépouillé, simple: quelques monts, des arbres, et un nom singulier qui demeurait une énigme, et demeurerait une énigme aussi longtemps que je vivrai.

            Quelques jours plus tard, je traversais l´Elbe: voulant passer la frontière germano-tchèque à pied, j´empruntais un chemin qui longeait le fleuve et la voie ferrée. Je marchais quelques heures, laissant derrière moi la dernière gare allemande; plus j´avancais, plus le sentiment de solitude augmentait: il n´y avait plus d´habitations, et je ne rencontrais personne sur le chemin mal entretenu, aux bas-côtés fourmillant de ronces et d´orties. Une voiture pourtant passa, ce qui me fit supposer qu´il devait exister un point de passage entre les deux pays, ou du moins une habitation toute proche de la frontière où je pourrais me renseigner. Mais quelques centaines de mètres plus loin, le chemin était barré, juste à côté d´une maison où était garée la voiture qui m´avait dépassé. Plus loin encore, il n´y avait que des ronces et une forêt épaisse longeant la voie ferrée, qui, elle, continuait jusqu´à la frontière. Ce jour-là, aussi parce que le ciel s´était couvert et qu´il commençait à pleuvoir, je décidais de rebrousser chemin, et de poursuivre mon voyage en train.

            Mais malgré cette mauvaise journée qui suivit la découverte du Hohe Liebe, ce lieu, tellement inattendu dans cette région peu hospitalière, à l´écart des quelques trajets touristiques, est resté présent dans mon esprit, et depuis lors je n´ai pu accéder à quelque plateau sans songer malgré moi que j´allais retrouver le paysage qui correspondait au nom d´un seul point géographique, mais qui à travers mon expérience allait peut-être devenir le nom d´autres lieux encore inconnus.

            Le chemin repris, ai-je écrit au sujet du sentier escarpé de Tübingen: est-il possible qu´avancant dans un monde brumeux, parcouru d´esprits (ceux que je génère sans toujours m´en rendre compte), celui-ci laisse place à un large espace, après un parcours difficile ? Le fait que nous parcourions un endroit ou une région plein d´un monde de réminiscences et de désirs (et donc de désirs, devrais-je écrire, puisque nous désirons aussi de nouvelles apparitions des éléments de notre vie passée), le fait que nous allions monter une côte tellement chargés d´intuitions qui nous font reconnaître l´inconnu, aimer l´insignifiant, être ébloui par des chimères géographiques, tout cela peut faire penser que l´allègement nécessaire devant la simplicité d´un paysage familier semble impossible, ou alors un don dû au hasard. Nous transportons avec nous un monde symbolique, imaginaire, et ne saurions qu´en faire.

            Le nom lui-même scintille de mille lumières traversées en différents lieux, et plutôt qu´il évoque un seul endroit, un site précis, nous met en rapport avec de nombreux points du monde, eux-mêmes en rapport avec des êtres et des situations passées et à venir; le nom vit dans notre esprit comme un feu, et brûle presque entièrement le présent, le consume à force de nous diriger toujours en avant ou en arrière, dans le passé et dans le futur qui lui correspondraient; le nom est ce qui peut rendre le présent absolument inconnaissable, invisible. Et ce serait cela, le „haut amour“ ! Un don d´ubiquité et d´absence à tout.

            Mais peut-être me suis-je laissé tromper par ce nom insolite découvert dans un écart. La randonnée d´alors m´emmenait sur les hauts rochers dolomitiques; et si j´avais rencontré quelque appelation plus grandiose et plus lyrique lors de cette journée sur les cimes qualifiant simplement une pierre un peu étrange ou je ne sais quoi d´autre, alors je n´aurais pas été surpris, et la beauté verbale se serait effacée, correspondant simplement à celle du lieu: je me serais tu, admirant l´Elbe en bas serpentant vers d´autres terres, comme, aujourd´hui, un jour d´hiver froid et sec, je me tourne vers le paysage blanc que surplombe le regard depuis le „haut sentier escarpé“, nom de lieu qui, dans sa simplicité même, libère le sentiment que le langage, malgré le fouillis de nos émotions et de nos réminiscences, puisse découler de la beauté pure d´un réel hivernal.

 

 

                                    Laurent Margantin

                                    Paru dans Phréatique numéro 93, 2000