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NON UN PASSÉ, MAIS UN AVENIR

 Nathaniel Tarn

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(…) Je n´aurai pas l´extrême modestie de proclamer que nous sommes les seuls en Angleterre à être en retard par rapport à la culture des autres pays : je sais trop bien à quel point la poésie britannique contemporaine, par exemple, est inconnue des Français. Il n´en demeure pas moins vrai, néanmoins, que nous manquons terriblement ici d´esprit de système et de contextualisation intellectuelle de la littérature et des arts. On ne répétera donc pas assez souvent à mes compatriotes que la confrontation du surréalisme et du marxisme au cours de la première partie du vingtième siècle est le phénomène culturel (faculté arts et humanités s´entend !) le plus important de son temps. Cette confrontation, à son tour, devra s´envisager, en dernière analyse, dans le contexte encore plus large de la totalité de la culture : c´est-à-dire d´une culture dominée par les conceptions scientifiques du monde. Serait-il injuste de dire que nous toucherions un aspect important du problème en considérant le surréalisme comme un dernier sursaut du romantisme face à la science et qu´alors le marxisme pourrait s´entrevoir comme s´étant chargé du contrôle social de la science théorique ? Vision infiniment trop naïve sans doute, mais qui n´est peut-être pas sans soulever des problèmes que nous creuserions volontiers.

Dans cette perspective, le surréalisme aurait cherché à reculer les limites du possible dans un monde prématurément clos et déçu par la faillite de l´optimisme scientifique du dix-neuvième siècle, en maintenant ouvertes le plus de portes possible vers une liberté totale de l´esprit. Les solutions politiques proposées ont tôt fait, dans trop de cas, d´insulter l´individu presque au-delà de l´imaginable, et il serait trop tôt pour dire que cette insulte a cessé. Et la science théorique ? Il m´a semblé parfois que la poésie avait de cette science une notion périmée et bien trop mécaniste – due, sans doute, à l´écart grandissant entre poète et homme de science imposé par une culture en accélération vertigineuse. Le surréalisme, s´imaginant que les conceptions du monde sont énonçables en des classements particuliers d´objets reconnaissables, reliés entre eux par des liens reconnaissables, n´aurait alors jamais réussi à dépasser un effort pour modifier ces classements en rendant les liens, les relations moins reconnaissables. Le problème de l´originalité absolue n´en recevait pas de solution. N´y avait-il pas, par ailleurs, d´autres clôtures ? Si le surréalisme n´a pas reculé devant Freud et Marx, n´aurait-il pas finalement reculé devant Durkheim, Mauss et Lévi-Strauss ? L´ethnologie, en effet, qu´avait-elle fait de « l´autre » et de « l´ailleurs » ?

Privé, par son statut international, d´originalité absolue dans tous les domaines, privé même, par sa reconnaissance de toutes les cultures et par le pardon général que cette connaissance implique, de la possibilité de cultiver paisiblement son propre jardin, où l´homme moderne ira-t-il chercher cet « autre » qui se dérobe et se « soi » qui n´est que le masque qu´ôte l´autre, lorsque, à travers les tristes tropiques, son visage apparaît enfin tel qu´il est, et si semblable au nôtre ? Il semble, en effet, que cet homme doive devenir passif, oisif, renoncer à l´action et à son analyse, à la création artistique même. Peu rassurant ce pouding social, cet amas informe de traits culturels, cet homme ersatz choisissant ça et là, tant qu´ils subsistent encore, quelques habitudes, quelques tics presque, chez d´autres groupes humains de façon à meubler le triste vide fait de trop de connaissances et de trop de solitudes conjuguées ! Que nous reste-t-il dans un monde un, dans une culture une, dans un univers courant apparemment vers le sans choix ?

Il nous reste, comme l´a vu Lévi-Strauss, la prodigieuse richesse de nos propres archives, de l´Histoire elle-même telle que nous l´avons conçue, autre ethnologie, si l´on veut, autres voyages dans le temps plutôt que dans l´espace. Cette Histoire, même s´il faut remonter jusqu´au néolithique, nous offre des situations, des alternatives encore peut-être possibles, et plus conformes à nos besoins que ces sociétés hypercéphales au sein desquelles nous souffrons aujourd´hui. Il reste aussi ce pressentiment de la longue histoire de la terre, de ces sociétés silencieuses que sont les pierres, les plantes, les poissons, les oiseaux, les animaux, qui nous ont devancés sur la terre et qui pourraient bien nous survivre. Il reste, dans ces paysages, une connaissance jamais suffisamment approfondie des structures du monde naturel, susceptibles de mener à un nouvel art figuratif, à une nouvelle sagesse, à un autre humanisme, basée non plus sur la suprématie de l´homme, mais sur une vraie et juste appréciation de sa position vis-à-vis des autres êtres vivants.

Il nous reste aussi une autre conception de ce que pourrait être notre rapport vis-à-vis de nous-mêmes. L´homme de nos jours, privé des toutes ses quêtes et de tous ses voyages, se retrouve obligé de rechercher l´autre et l´ailleurs non pas en autrui, mais en lui-même. Ce devoir nous effraie, le surréalisme l´a entrevu, mais au moment le plus critique, le plus fatigué de sa carrière. Si la notion d´occultation, annoncée avec une telle maîtrise dans Arcane 17, avait pu être vraiment comprise et située avec la rigueur et la fraîcheur caractéristiques de la première révolution surréaliste, le mouvement aurait donné à la deuxième moitié du vingtième siècle, mais avec encore plus de noblesse et de profondeur, ce qu´il avait donné à la première : un élan, un enthousiasme, une responsabilité, un chemin. Déçu par la politique, gêné par certains mouvements récents de la psychologie, le surréalisme, confronté par l´effrayante absence d´originalité, d´ailleurs révélée par l´ethnologie, bascula dans un magicisme banal et complètement stérile puisqu´il lui est arrivé le malheur le plus tragique : de ne plus être en rapport avec le vrai sur-réel. Quel beu tremplin perdu !

Etait-ce bien transformant les rapports entre les choses apparemment connues que l´on retrouvait une nouvelle vérité ? Certes, si l´on recherche, comme Michel Carrouges, par exemple, dans son bel ouvrage Les Machines Célibataires, la structure de certains mythes modernes. Mais il s´agit de plus que cela. Malgré toute la majesté poétique du « beau comme » surréaliste, impliquant, comme le soulignait l´autre jour Octavio Paz, une compréhension prophétique de ce que la linguistique moderne appelle un des deux aspects fondamentaux du langage, il me semble toutefois que le surréalisme a un peu oublié que les choses, telles qu´elles sont, demeurent et doivent demeurer inconnues en deçà d´une révolution totale au cœur de l´homme contre la notion même de réciprocité. Tant qu´il est question de rapports et de relations – c´est-à-dire sur le plan social comme sur n´importe quel autre – nous n´avons qu´un cercle fermé au sein duquel les compréhensions que nous croyons avoir des choses nous tentent comme des sables mouvants. La plupart de nos contemporains diront qu´il n´existe que ces rapports et ces relations. Il n´est pas difficile de s´en accomoder.

Mais l´homme qui devient ce qu´il observe et est devenu par ce qu´il observe ne se trouve plus sur le plan de la réciprocité. Et cela, je crois, Breton l´a compris. Là où l´individu et le collectif cessent d´être contradictoires et où la liberté la plus acharnée de la voix du poète se détache du silence et y retombe – comme le font les être de notre domaine terrestre, nous-mêmes y compris – nous accepterons le prix que nous réclame cette terre qui nous porte encore, cette terre que nous massacrons et que nous nous acharnons à faire tomber autour de nos oreilles afin qu´elle nous écrase. Celui qui détruit sa propre demeure n´est-il pas le plus fou d´entre les fous ?

(…)

 

Nathaniel Tarn

Texte publié dans la NRF, avril 1967, numéro spécial consacré à « André Breton et le mouvement surréaliste »