ACCUEIL    PRÉSENTATION    LES AUTEURS    RÉCITS    POÈMES
   RECHERCHES    INFORMATIONS    LIENS





AU PORT DE SANTA TERESA

C´était il y a tout juste dix ans

Arrivé au port de Santa Teresa à la pointe nord de la Sardaigne une curieuse et immense fatigue m´enveloppa fatigue de bout du monde que je connaissais bien pour l´avoir éprouvée en d´autres lieux après plusieurs nuits de veille et de mauvais sommeil mais ce quai, ce rivage m´étaient étrangement familiers ce n´était plus l´isolement glacé de l´île de Vaeroy au large des Lofoten en Norvège où j´avais débarqué un de ces jours de grande lumière nordique ce n´était pas non plus la blancheur de la Camargue qu´un jour d´hiver j´étais allé traverser non, cette fatigue était différente Rome bourdonnait encore dans mon esprit, voix fortes dans la cour de la pension près de la gare après minuit, et aussi le silence vivant de ses jardins, une autre vie en cette vie, dit le poète d´outre-Atlantique, vie montant des choses les plus simples, les plus invisibles puis à Civita-Vecchia pensant à Stendhal qui y avait vécu quelques années et dont j´avais lu alors bien sûr La Chartreuse de Parme (un des souvenirs de lecture de mon père qui me l´avait conseillé quand j´étais adolescent - il avait gardé le livre parmi quelques-uns à la cave) mais aussi les si prenantes Chroniques italiennes qui m´avait fait sentir ce qu´était une écriture allègre et forte à Civita-Vecchia j´avais eu toute une journée pour flâner sur le port et errer sur la côte, mauvais rochers où l´on ne peut rester assis et que l´on quitte sans regret et la nuit était venue versant totalement opposé de ce jour ensoleillé et brûlant (comme tous ceux que j´avais passés à Rome) une nuit froide et profonde en mer, embarqué sur ce navire en partance pour la Sardaigne au milieu d´une foule bigarrée et nerveuse d´avoir attendu jusque tard dans la nuit pour pouvoir monter à bord toutes les foules qui embarquent sont mues par un sentiment de panique qui rappelle les jours de mobilisation ces images de film où l´on voit des couples se séparer, des enfants tirés par leur mère, des marées humaines se créer en quelques instants dont le mouvement est très aléatoire mais des Italiens, des Italiens montant à bord d´un navire bientôt bondé ! J´avais pu me réfugier à l´avant à l´abri tout de même parce qu´il faisait froid et j´espérais pouvoir dormir un peu afin d´oublier la foule Rome voix fortes montant de la cour chocs de la vaisselle qu´on entasse, après minuit les derniers clients finissent leur repas et c´est la joie alourdie par la fatigue qui anime le moindre geste, laver, essuyer, ranger les ordres du chef se mêlant aux rires brefs des serveurs une force plus forte que nous nous entrainait sur ces eaux noires que nous ne cherchions même pas à sonder plongés dans le sommeil anxieux de toute traversée et à Santa Teresa j´attendrai aussi un bateau pour aller d´une île à l´autre connaissant enfin la destination c´est une nuit, une seule nuit visitée par la plus petite voix d´enfant qui demande je ne sais quoi à sa mère si les eaux par exemple n´allaient pas nous engloutir et nous faire voyager dans le ventre de la baleine je ne suis plus tout à fait sûr des noms il faudra que je consulte une carte mais c´est à Olbia je crois que très tôt le matin le navire nous débarqua tous assagis ou plutôt abrutis par le bourdonnement monotone des moteurs qui toute la nuit avait rythmé notre mauvais sommeil une foule lente et précautionneuse descendit le pont dans la chambre de la pension à Rome je me souviens que je lisais L´esprit du Tao de Jean Grenier, où est racontée la célèbre parabole de Tschouang-Tseu rêvant qu´il était un papillon le soleil se levait à l´horizon moi aussi je préfère les levers de soleil sur la mer aux couchers, au même moment la côte sarde émergeait nous étions tous sur le pont comme toujours lorsqu´on aborde une terre sans pouvoir croire à ce que nous voyions et comment est-il possible qu´il y ait encore des îles ? et qu´elles soient encore habitées ? peut-on y vivre vraiment ? sont les questions que se posent en secret les voyageurs venus des continents et obsédés par le confort moderne immense et curieuse fatigue avant une énième traversée qui semblait l´aboutissement de celles que j´avais faites au nord de la Norvège aux îles Lofoten là-haut je suis allé de fjord en fjord parfois on restait seulement quelques minutes sur le ferry, embarquant et débarquant une fois par jour au moins, jusqu´à ce bout du monde que j´atteignais un jour d´août un village de pêcheur qui portait un nom d´une seule lettre que je ne savais pas prononcer j´errais sur le rivage rocheux sans savoir exactement où regarder même les mouettes n´étaient pas arrivées jusqu´ici et dans l´auberge de jeunesse où je logeais il n´y avait avec moi qu´un colosse norvégien venu pêcher et se vider la tête une semaine comme j´avais cru comprendre lors de nos conversations très approximatives en anglais et vous connaissez l´histoire: Tschouang-Tseu se réveille et ne sait plus si il est un papillon qui rêve qu´il est Tschouang-Tseu ou bien Tschouang-Tseu qui rêve qu´il est un papillon parabole que tournant dans les rues de Rome souvent en plein midi la ville désertée par les touristes je méditais, allant de fontaine en fontaine profitant du seul moment de silence de la journée les vendeurs de pastèque avaient fui eux aussi la canicule je marchais sur le trottoir brûlant l´ombre ne rafraichissait qu´à peine, réfléchir donnait soif ! Tout cela était bien étrange finalement, partir au nord, au sud, à l´ouest, à l´est sans toujours savoir pourquoi parfois simplement attiré par un nom tel celui de cette forêt à l´est de Troyes la forêt d´Orient située dans l´Aube... Je cherchais la meilleure direction en France ou ailleurs qui un jour me parut être le nord après un crochet vers l´est et dans le train pour Hambourg un soir de juillet des jeunes de mon âge et de toute nationalité munis de leur ticket interail partaient à l´aventure pour un mois pour ce qui me concerne l´aventure allait durer un petit peu plus longtemps et elle avait commencé un jour d´août ce jour-là, que les routes sont nombreuses quelques années plus tard elles brouillent même la vue où aller bon Dieu mais taisons ce mot grandiloquent qui vraiment ne nous indique aucun bon chemin c´est un mot qui empoisonne l´esprit encore plus que beaucoup d´autres un seul coup de gong pour mille malentendus ! Crochet vers l´est qui après Hambourg m´emmena au nord du Danemark tout au nord, à Frederikshaven, puis premier ferry vers Göteborg en Suède où un ivrogne qui venait de se séparer d´avec sa femme me guida jusqu´à la gare moi qui l´avais écouté il m´avait trouvé bien sympathique et il voulait me payer le coup avec ses amis mais arrivé à la gare je lui disais adieu et là dans le train de nuit cap vers la Laponie à l´aube plus de champs verts tissés de barbelés mais un espace dégagé peuplé seulement de pierres et de pins à l´aube mais quelle aube en cette grande ville où accablé par la nuit bruyante et chaude je me levais tard pourtant dans cet hôtel de Bastia je m´étais levé bien tôt quelques jours auparavant, saisi par l´air du large qui devait me conduire en Italie vieil hôtel à quelques pas du port d´où j´apercevais déjà Livourne le voyage d´Ulysse forme une boucle à l´intérieur de la Méditerranée et d´un certain esprit grec préoccupé par l´idée de retour mais celui de Pythéas de Marseille ayant navigué par l´Atlantique jusqu´en Islande raconte-t-on est une singulière aventure pour son temps savait-il où il allait avait-il quelque Ithaque en tête pensait-il à un retour en sa bonne ville de Marseille il était seulement parti un jour dans l´espace pour réaliser un vaste voyage de l´esprit plus qu´une boucle en vérité parti du sud pour interroger le nord puis revenant tout de même avec de nouveaux yeux pour ce qu´il croyait connaître riche au-delà de son ancien domaine d´une aire immense de lumière arctique qui devait éclairer ses marches de vieil homme dans la cité phocéenne nouveaux tracés, latitudes et longitudes reconnaissance inédite d´un territoire immense carte du ciel, des côtes et des mers parcourues je ne parlerai pas de Pythéas de Marseille à mon ami norvégien il est déjà couché et se lève au milieu de la nuit bien claire ce dix août c´est à cette heure-là qu´il faut aller tremper sa ligne dans les eaux m´a-t-il dit ensuite il retourne se coucher alors que je me lève après quelques heures d´un sommeil peu profond et blanc comme le ciel vingt-quatre heures sur vingt-quatre nous nous croisons dans le couloir de cette ancienne baraque de pêcheurs baragouinons quelques mots d´anglais ses pas résonnent sur le plancher de bois il est étonnament vivant l´esprit toujours animé par les vagues qui viennent se briser sur les rochers où aller quand tous les chemins mènent vers le dedans inconnu à soi-même un point de l´esprit les lignes de ma main composent une étrange carte géographique psychogéographique avec ses tracés, mes errances je vous corrèlerai, lignes de vie pour éclairer le présent qui manque quelquefois de clarté où demeurer arrivé au port de santa Teresa à la pointe nord de la Sardaigne une curieuse et immense fatigue m´enveloppa fatigue de bout du monde il fait chaud dans cette chambre un papillon de nuit est collé à la lampe du plafond Tschouang-Tseu peut-être qui sait tu aurais bien envie d´envoyer quelques assiettes voltiger par la fenêtre leurs bris continuer vos éclats de rire présent infini de ce monde nocturne où l´éveil est au maximum malgré l´envie de s´allonger par terre pour dormir et dormir encore des heures à regarder les vagues ici et ailleurs terre emportée par leurs mouvements que je lis même à la surface de la roche lignes d´un monde inconnu qui est aussi celui de l´esprit où allais-tu, Pythéas ? tu ne le savais pas toi-même il faut saisir cette musique qui articule l´univers de nos songes d´eux à nous continue un même rythme très ancien et qui se renouvelle toujours je lis le journal qui raconte qu´à l´origine des temps selon une antique légende les Indiens Navajos abusaient du jeu les uns voulant jouer la nuit les autres le jour et qu´aucun n´ayant gagné à présent le jour alterne avec la nuit eaux gonflées de la mer et replis de la mémoire méandres de l´esprit et surgit soudain la clarté du monde il fait nuit et jour en même temps, en cet instant obscurité et lumière se mêlent comme sur cette côte où j´accédai au dernier village qui s´appelait Å grand a surmonté d´un cercle que je dus traverser longeant un lac et puis faisant l´ascension d´une montagne à pic chaussé de misérables tennis sur la crête je découvris l´autre versant et le bout de l´île des heures j´attendais le nuit qui ne venait pas minuit absolument solaire et ici à Santa Teresa comme là-bas, les vagues s´éveillent les flots se délivrent de leurs mauvais plis éclatent contre la roche jour violent jour clair je ne saurai plus dormir à force de parcourir ces côtes toujours lumineuses je me tairai sans me taire vous verrez mes bras se mouvoir et parler encore malgré moi de cette aurore un monde s´ouvrir toujours mime de l´espace infini embrassant le présent éclos immense fatigue veille sans fin les vagues s´étendent et se mêlent s´étendent et se mêlent. Laurent Margantin Copyright© Laurent Margantin