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SUR LE ZOCALO

Eliot WEINBERGER

 

Eliot Weinberger vit à New York. Il est le traducteur en américain d´Octavio Paz et de Jorge Luis Borgès. Il publie dans des revues sud-américaines, aux Etats-Unis et en Europe. Le texte suivant est extrait de Karmic Traces, paru en 1993 New Directions. Nous remercions Jean-Paul Auxeméry de nous avoir donné cette traduction, et l´auteur de nous avoir permis de la reprendre.

 

 

Nietzsche, mourant, rêvait de se rendre à Oaxaca afin d’y recouvrer la santé. D’autres, et moi parmi eux, ont rêvé de mourir pour aller ensuite à Oaxaca. Car à n’importe quel moment, et ne serait-ce qu’un moment, là où je veux être c’est sur le zócalo.

            Il s’agit de bien plus que de rester assis à l’aise pendant des heures, comme dans les magazines touristiques, à la terrasse surélevée du café, en laissant porter le regard sur les rues à petits pavés ronds sans voitures, les fleurs orange dans le feuillage des flamboyants, les vendeurs de ballons écrasés sous une explosion kitsch de polyester rose et argent, les gosses en train de jouer à cache-cache, sans malice, avec le simplet du quartier, l’étrange silence qui s’étend sur la place, même quand des milliers de personnes ont les yeux braqués sur les fantasques tableaux végétaux de la Nuit des Radis. Et il s’agit de bien plus que la sensation d’être environné du salubre climat dont rêvait Nietzsche – un temps que nous, dans le nord, nous n’avons qu’un ou deux jours à la fin du printemps, un souvenir de temps. Le zócalo d’Oaxaca est quelque chose de bien plus que la très belle Plaza Mayor de Mexico. Bien plus que les  autres, il remplit la fonction de tous les zócalos : une place où ne rien faire, à rester assis au centre de l’univers.

            Une ville, traditionnellement, ne comporte pas seulement un centre sacré ou séculaire. C’est, en effet, un centre, entouré de rues et de maisons, et de ce centre paisible, l’« invariable pivot » du Confucianisme, émane le pouvoir de la cité ; autour de lui tournent les allées et venues du monde. Han Ch’ang-an, il y a deux mille ans, en fut la plus littérale manifestation : reposant sous la forme de la Grande et la Petite Ourse, avec le Palais Étincelant de l’Empereur à la place de l’Étoile Polaire, immobile.

            Aux temps d’insécurité, comme dans l’Europe médiévale, le centre se trouve au milieu d’un dédale de rues qui serpentent, aisément défendues, toutes étant à l’intérieur des limites défensives des douves et des murs. Aux moments de quiétude impériale, la cité est disposée en réseau quadrillé, emblème du nouvel ordre qui a triomphé du chaos antérieur.

            Mohenjo-daro fut la première des nombreuses cités en plan en réseau quadrillé, et par la suite, après les lumineux Ages des Ténèbres, la Renaissance italienne a redécouvert le plan en réseau quadrillé, inspiré – c’est très italien – de l’échiquier : petits carrés ordonnés comme une scène, pour les intrigues, les stratégies et les assassinats. Les Espagnols l’ont emprunté aux Italiens, et c’est au cours des quatre ans du premier voyage de Colomb qu’ils érigèrent leur première cité en réseau quadrillé, Santo Domingo, sur l’île d’Hispaniola. Vers 1580, il y avait 273 cités semblables sur l’ensemble de la Nouvelle Espagne.

            [ Conquête poursuivie grâce à la reproduction des monuments sur le même modèle : c’est la norme en Occident, depuis les arches des Romains jusqu’aux arches de chez McDonald. Considérons, en contraste, ce brin d’intelligence chinoise : quand le légendaire Empereur Originel Shih Huang-ti avait vaincu une cité, il disposait d’une réplique exacte du palis de cette cité, qu’il avait fait construire dans sa propre capitale, de façon à avoir à demeure et retenir les forces vitales qui avaient auparavant donné sa force à la cité abattue. Les Romains, qui firent en tant de choses la conjonction entre l’Orient et l’Occident, apportèrent une déviation proto-capitaliste à cet usage asiatique : l’evocatio, dans   laquelle les déités locales des cités assiégées étaient invoquées et convaincues de se rendre à Rome, où  elles jouiraient de pouvoirs plus étendus.]

            Un petit nombre d’entre les cités coloniales espagnoles – les grandes exceptions étant México-Tenochtitlán et Cuzco – furent bâties sur les cités précolombiennes : un Nouveau Monde doit posséder un ordre de monde nouveau. Oaxaca elle-même hésita à se fixer et changea de nom pendant quelques années : d’abord en 1520, ce fut Villa de Segura de la Frontera près de la ville zapotèque de Tepeaca ; ensuite elle alla vers le fort aztèque de Huaxyácac ; puis vers le sud en direction de la côte, vers le royaume mixtèque de Tututepec, où le climat était tropical à l’excès et les indigènes hostiles ; et puis à nouveau en 1522 vers Huaxyácac, en tant que ville d’Antequera, et par la suite – on ne sait pas la date exacte – en tant qu’Oaxaca, le nom Náhuatl d’origine ayant été transformé par  le baragouin espagnol.

            En 1529, le grand urbaniste de l’Empire, Alonso García Bravo, l’architecte de la Ville de Mexico et de Vera Cruz, reçut la mission d’aller ériger un réseau quadrillé par-dessus les bâtiments rasés du fortin aztèque. Le zócalo qu’il dessina – aligné avec précision, comme le sont tous les centres, sur les points cardinaux – formait exactement un carré de 100 sur 100 varas. Au nord, direction de la mort chez les Aztèques, devait se trouver la cathédrale. Au sud, les bâtiments municipaux. Nul besoin de murs pour contenir les barbares : depuis le zócalo cet équilibre du pouvoir sacré et du pouvoir séculier irradierait sans obstacle sur toute la vallée.

            S’asseoir dans le silence du zócalo d’Oaxaca – un silence qui ne naît pas de l’absence de mouvement, mais plutôt du fait qu’on dirait que tout son a été gommé, évidé, de l’activité humaine – c’est recouvrer cet état de repos parfait qui ne peut se produire qu’en un centre, et qui est à présent si remarquablement absent de la plupart de nos cités et de la plupart de nos vies. Rêver d’être assis sur le zócalo d’Oaxaca, ce n’est imaginer une échappée hors du monde, un naufrage sur une île tropicale, mais plutôt connaître une existence – qui peut ne durer que quelques instants – au cœur du monde : être complètement dans le monde, mais sans rien pour en distraire.

            Et pourtant, comme toujours au Mexique, l’ordre est subverti, la symétrie biaisée. L’axe central de Teotihuacán ne passe pas par le Temple de Quetzalcoatl ; Monte Albán, Mitla, Chichén Itzá, et tant d’autres sites, sont de la même manière légèrement, intentionnellement disloqués. Est-ce une image de l’imperfection du monde humain qui peut imiter le ciel, mais ne jamais rivaliser avec lui ? Ou bien est-ce l’emblème du devenir, de formes qui sont presque, mais jamais tout à fait, fixées ? Le temps, dans le Mexique précolombien, était peut-être un nid de cercles parfaits, l’un à l’intérieur de l’autre, mais les formes dominantes de son art étaient la spirale et les marches aux arêtes vives. La spirale : elle qui part d’un point central d’origine pour entrer en tournant dans l’inconnu. Les marches à arêtes vives : une voie indirecte pour aller d’un point à un autre, une voie composée d’étapes et de repos.

            Sur le zócalo d’Oaxaca, on est dressé au centre et attiré dans deux directions. Physiquement, vers le nord, vers la petite plaza surélevée adjacente et l’Alameda en face de la cathédrale, autre brouhaha d’activité, rappelant par ailleurs que, légèrement hors-centre, il existe toujours un autre centre. Et métaphoriquement, ou historiquement, vers le sud, à un bloc du zócalo, là où se tient maintenant le marché municipal, et où il y a le fantôme d’un autre centre, celui de la ville rasée de Huaxyácac. En son temps c’était aussi une cité ordonnée et quadrillée : six cents hommes avec leurs épouses et leurs enfants venus  de chacune des principales provinces aztèques, chacune ayant leur propre quartier : Mexicanos, Texcocanos, Tepanecas, Xochimilcas, ainsi que d’autres groupes épars sur les faubourgs.

            Il y a deux choses à faire sur le zócalo. Tout d’abord, on peut pratiquer la circumambulation, comme les nouveaux rois de Chine ou d’Egypte ou du Cambodge, au moment de leur couronnement, étaient tenus de tourner autour du centre sacré. La circumambulation détermine la place de chacun dans le monde ; sous sa forme démocratique, un territoire à habiter, mais non à posséder ni à régir. En second lieu, on peut se tenir à cet endroit-là et laisser le monde aller. C’est un acte qui est naturel au Mexique – aussi sacré et naturel que de se laver les mains, en Inde. Mais il est inimaginable dans d’autres cultures : chez nous, par exemple, il est nécessaire de s’intégrer, par choix, dans un groupe religieux pour vivre sans embarras.

            Quand on se tient sur le zócalo, les yeux sont invariablement attirés vers le centre du centre, vers le kiosque (bandshell) ruritanien décoré. C’est la dernière grande contribution européenne à cette conception de l’espace sacré : au centre absolu ne se trouve pas un arbre cosmique ou une montagne sacrée ou un pilier de pierre – des échelles entre ciel et terre – mais un enclos d’espace vide. Le mot anglais de bandshell le dit à la perfection : l’orchestre, band, la source de musique ; la coque, shell, une cavité parfaite, un coquillage qu’on porte à l’oreille.

            A Oaxaca, la plate-forme surélevée du kiosque est une espace interdit, inaccessible au public – bien que les enfants, comme dans une antique parabole, s’arrangent toujours pour trouver une ouverture. Vide le jour, encombré de musiciens locaux la nuit. Qui se soucie de savoir si la musique est rien moins qu’éthérée ? L’image dont on rêve est celle-ci : au centre de l’univers se trouve un carré parfait et parfaitement aligné ; en ce centre se trouve un espace vide ; et, à la fin du jour, cet espace est empli de musique, une musique pour remettre en scène le son qui a créé l’univers, le son qui va inventer le lendemain. Le temps tourne, le monde tourne , autour de ce pivot. C’est là que je veux être.

 

                                                                        [1993]

 

Traduction : Auxeméry

 

Texte extrait de : Eliot Weinberger, Karmic Traces, New Directions, 2000.  

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