Œuvres ouvertes

Pays inconnu (23)

un voyage en morceaux

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Je saute dans les flaques d’eau sur le chemin du marché aux poissons. Chaque jour je saute – non sans une certaine lassitude – dans les flaques d’eau pour me rendre au marché aux poissons.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Depuis ce jour maudit où il a commencé à pleuvoir sur le monde, depuis ce jour maudit où le déluge a commencé, je me rends chaque jour au marché aux poissons. De mon pas toujours plus lourd et un peu maladroit, je marche lentement jusqu’au quai où se trouve le marché aux poissons.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Je suis vieux à présent. Cela fait longtemps qu’il a commencé à pleuvoir sur le monde. Cela fait longtemps que la ville est enveloppée d’un épais rideau de pluie que j’ai renoncé à traverser pour rejoindre un pays ensoleillé. Toute la terre est enveloppée d’un épais rideau de pluie. C’est partout le déluge.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Chaque jour je me rends au marché aux poissons, sautant dans les flaques d’eau. Jadis, quand je pêchais moi-même, j’engloutissais avec fougue les poissons que je pêchais , sans jamais m’attarder à leurs yeux. Je les dévorais avec leurs têtes. Leurs pensées et leurs émotions ne m’intéressaient pas. J’avais faim, j’assouvissais ma faim.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Maintenant que je ne pêche plus – la mer autour de la ville est bien trop mauvaise, battue par la tempête éternelle –, je me rends chaque jour au marché aux poissons et j’ai tout le loisir de regarder leurs têtes, d’observer leurs yeux. Lentement, passant d’un étal à l’autre, je regarde et je fixe leurs yeux, avec chaque jour un peu plus de compassion.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Je suis vieux à présent. Je n’engloutis plus les poissons. Je demande au poissonnier (toujours aimable avec moi, je suis un très vieux client) de couper leur tête, hanté par la vision de tous ces yeux que j’ai jadis engloutis avant le déluge, quand je pêchais moi-même.

Ces yeux sont-ils morts ? Ces yeux sont-ils vivants ? Voler, voler à nouveau, traverser ce maudit ciel ténébreux et l’épais rideau de pluie, laisser derrière moi tous ces yeux, ces yeux du marché aux poissons où je me rends chaque jour en sautant lourdement dans les flaques d’eau, échapper au déluge ! Je cours quelques mètres les ailes ouvertes, m’élève un peu et retombe plus loin au milieu du parking du marché aux poissons, hanté par tous ces yeux que j’ai jadis engloutis.

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2011

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