Œuvres ouvertes

Pays inconnu (100)

un voyage en morceaux

Je refuse le tourisme existentiel sous toutes ses formes. Je rejette les discours les plus variés n’ayant pour fonction que d’inclure les cervelles disponibles dans la vie dite normale, soumise à des puissances qu’elles préfèrent ignorer.

Qu’il s’agisse du rapport à l’enfance et à sa propre mémoire, qu’il s’agisse de l’amour et de l’amitié, tous les axes de l’existence sont concernés par cette main mise du langage collectif sur la vie intérieure des individus, toujours plus réduite à la portion congrue ou à des délires les plus divers, tentatives désespérées d’échapper.

On le sait, le voyage qui devrait être l’expérience de libération des normes existentielles les plus astreignantes n’est plus que comédie de voyage, que sortie du bureau en quête d’anecdotes et d’images déjà codifiées par les professionnels du prêt-à-vivre devenus légion, anecdotes et images qui seront ramenées à la maison en guise de souvenirs d’une vie meilleure, idéalisée.

Que les êtres dits intelligents aillent au bout du monde pour faire leurs photos de coucher de soleil en s’enorgueillissant de leur soudain éloignement géographique est désespérant, plus encore quand ils ramènent des livres de voyage conçus comme des guides de la vie meilleure que serait la littérature. Je ne peux plus lire les livres d’écrivains-voyageurs, qui devraient rester chez eux plutôt que d’aller remplir leurs carnets de choses déjà vues des millions de fois, simplement retranscrites sur un mode juste un peu plus élaboré que celui des cartes postales – et cela devrait s’appeler littérature.

J’ai rêvé d’un voyage comme désorganisation de l’esprit.

© Laurent Margantin _ 21 août 2011