Œuvres ouvertes

Pays inconnu (101)

un voyage en morceaux

Un de ces après-midis où, au pays inconnu, nous descendons dans le petit bus blanc jusqu’à la B… beach. C’est l’hiver austral, la plage est déserte et froide, la promenade qui la longe juste parcourue par quelques silhouettes sombres sous le ciel foncé. Les arbres – je reconnais un banyan – encadre la baie presque close à l’horizon. Là-bas ce n’est pas l’océan, non, c’est une baie plus vaste encore sur plusieurs kilomètres, mais invisible, située de l’autre côté de ce petit univers marin où nous nous tenons, avec sa jetée, son ponton, ses deux ou trois restaurants peu fréquentés en semaine, – le rythme hivernal en bord de mer.

Sur la jetée, un banc, le plus souvent désert. Aujourd’hui, le soleil et l’air chaud ont conduit deux personnes à aller s’y asseoir, et je ne sais si d’un seul coup je vois bel et bien ces deux personnes assises sur le banc ou si plutôt je me les représente dans mon désir récurrent d’aller nous y asseoir nous-mêmes, ne pouvant pas les autres jours à cause du froid, obligés de passer devant la jetée et le banc en ressentant si fortement le désir d’aller nous y asseoir, ce que nous n’avons jamais fait pendant toutes ces semaines, contraints donc de nous contenter de cette image de deux inconnus assis sur le banc, que nous rêvons d’être.

L’ennui qui naît de la contemplation de la mer, surtout quand elle est calme, mais un ennui plein, puissant, chargé d’énergie au bout de quelques heures –on est comme envahi tout entier par le moindre nuage, par les mouvements de l’eau, on se laisse aller à l’ennui qui dans une chambre serait insupportable, on se laisse même submerger par cet ennui marin, au point qu’on irait bien le figurer, cet ennui, sur une toile, à la façon de cet aquarelliste toujours placé au même endroit et scrutant sans cesse le ciel et l’eau devant lui, aquarelliste dont je n’ai jamais vu le visage mais simplement observé la posture, toute de lenteur et de pénétration par ce qui lui fait face quotidiennement, son pinceau renouvelant toile après toile sa vision de la mer.

Depuis cette table de café à côté d’une haute fenêtre enclose dans un mur épais, je fixe de brefs instants la baie, mon regard naviguant entre la page d’un livre et l’espace dehors, puis je laisse le livre pour suivre la venue d’une file de voiliers qui, à certains instants, ne sont que traits secs saisissant la lumière, – immobiles ils filent pourtant, dans l’objectif je peux discerner des hommes à la manœuvre, jusqu’au point où les bateaux basculent totalement et partent vers la gauche, visions brèves, impossibles à saisir, même muni d’un œil plus puissant je ne peux qu’être dépassé par cette vie maritime, en apparence si calme.

Le dernier jour à cette plage fut débâcle, comme sur une scène de théâtre : vent fort, mer sombre comme le ciel, un vert profond dans les vagues que je n’avais jamais vu ici (jamais vu ailleurs ?), nos corps penchés sous la bourrasque semblables à des ombres avançant à toute allure sur la scène à la recherche d’un abri, juste un temps d’arrêt pour fixer ce petit îlot où je n’aurais jamais mis les pieds, où je ne mettrai pas les pieds aujourd’hui, comme chassé de cette plage, exclu de ce tableau où je n’aurais été qu’un figurant parmi tant d’autres.

© Laurent Margantin _ 24 août 2011

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