Œuvres ouvertes

Lessing ou un théâtre allemand en devenir

Grande figure littéraire de son siècle, Lessing a joué un rôle déterminant dans l’émergence d’une culture théâtrale originale en Allemagne, dégagée du classicisme français qui régnait alors en Europe.

A la fin du dix-huitième siècle, Friedrich Schlegel écrit les lignes suivantes dans un essai consacré à celui qu’il considère comme un maître : « Ce que Lessing dit de mieux est ce qu’il lance, comme s’il l’avait deviné et inventé, en quelques paroles souples pleines de force, d’esprit et de sel ; paroles à travers lesquelles les lieux les plus obscurs de l’esprit humain sont soudain illuminés, comme par l’éclair ». Un fragmentariste, dit encore Schlegel, voilà ce qu’était Lessing, auteur de pièces de théâtre importantes comme Nathan le sage, de courts essais (L’Education du genre humain), un fragmentariste s’intéressant autant à la littérature qu’à la théologie ou à la philosophie de son temps, soucieux d’éclairer l’esprit humain au moyen de pensées nouvelles exprimées dans un style vif.

Les textes de la Dramaturgie de Hambourg sont une parfaite illustration de cette manière qu’a Lessing d’essayer, en quelques lignes, ici en quelques pages, d’éveiller l’esprit de son lecteur. On peut être impressionné au premier abord par les cinq cents pages du livre, présenté comme un classique de la littérature allemande, fondateur d’un théâtre national. Mais il est important d’aborder ce texte par ce qui en fait la singularité : une écriture rapide, quotidienne, de style presque journalistique, puisqu’il s’agit d’abord de critiques dramatiques que Lessing, suite à des représentations théâtrales, livre au public sous forme de feuilles portant le titre Hamburgische Dramaturgie. Kleist fera de même cinquante plus tard avec ses Feuilles berlinoises : On est plus proche de l’écriture de blog sur internet que de celle d’un copieux essai qui paraîtrait après plusieurs années de travail. Nouvelle démonstration que la littérature est toujours née au jour le jour, sous des formes et des rythmes variés de parution, loin d’une « rentrée littéraire » annuelle qui n’est qu’invention récente.
La passion de Lessing pour le théâtre remonte à ses années d’études à Leipzig, où il est censé suivre des cours de théologie : là, il côtoie les acteurs de la troupe de Friederike Caroline Neuber, avant d’écrire plusieurs pièces de théâtre et de faire paraître une série d’essais sur l’art dramatique. C’est en 1766 qu’on le nomme « dramaturge » au Théâtre National Allemand qui vient d’être fondé par un groupe de bourgeois de Hambourg : on y jouera des pièces du théâtre classique français (Molière, Corneille), mais surtout des œuvres de Diderot et Shakespeare que Lessing fait entrer dans le répertoire, sans oublier les siennes, notamment Miss Sara Sampson, considérée comme la première pièce du théâtre bourgeois allemand.

La réception de la Dramaturgie de Hambourg en France a été longue et difficile : en 1869 paraît une première traduction, incomplète. Dans son introduction, un universitaire de l’époque fustige les « opinions fausses » de Lessing, en premier lieu concernant le théâtre français. Ses écrits dramatiques sont perçus comme une violente attaque contre la France et sa tradition théâtrale, comme une guerre menée contre un ennemi afin d’imposer sa propre puissance. Le contexte historique ne facilite évidemment pas la réception de l’œuvre, au style souvent polémique. Lessing, quelques années avant l’expérience de Hambourg, s’est bâti une solide mauvaise réputation en condamnant un éminent représentant allemand du goût français, dans sa fameuse dix-septième Lettre concernant la littérature contemporaine qu’il commence ainsi, virulent : « Personne ne nie que la scène allemande doit ses progrès à monsieur le professeur Gottsched. Je suis ce personne. Il aurait mieux valu que monsieur Gottsched ne se soit jamais occupé de théâtre ». Style incisif de Lessing (on pense à Diderot, qu’il a traduit), style qu’on retrouve dans la Dramaturgie de Hambourg, dirigé une nouvelle fois contre les Français du Grand Siècle, détrônés en faveur de Shakespeare. C’est que ceux-ci croient avoir un théâtre, alors qu’ils n’en ont pas, faute de communiquer au public de vraies émotions pour se contenter d’ « impressions plates et froides » que Voltaire lui-même (cité par Lessing s’efforçant de dépasser les camps nationaux) associe au « petit esprit de galanterie » qui régnait à la Cour. Pour défaire le théâtre allemand encore balbutiant de l’emprise française, Lessing revient à Aristote et à sa définition de la tragédie, qui « doit exciter la pitié et la crainte », et cite aussitôt Corneille : « Si cela peut se faire, très bien ! Mais ce n’est pas une absolue nécessité ». Les Français n’ont donc pas de théâtre parce qu’ils se sont détournées de la conception grecque de la tragédie : aux Allemands d’y revenir.

Lessing se tourne alors vers Shakespeare, qu’il oppose aux Français par sa capacité à provoquer des émotions chez le spectateur. Il se moque par exemple de l’apparition en plein jour d’un spectre chez Voltaire, si froide, si peu convaincante. Dans le théâtre de Shakespeare, quand un spectre apparaît, « il vient vraiment de l’au-delà », et il provoque de l’effroi chez le spectateur. Voilà ce dont a besoin le théâtre allemand, de telles apparitions, de grandes épreuves du cœur et de l’esprit ! En homme des Lumières, Lessing croit en effet que le théâtre peut former le public bourgeois, et faire de chaque spectateur un homme meilleur. Pour cela, le spectateur doit éprouver les émotions fortes que sont la pitié et la crainte, et, comme chez Aristote, se purger de ces passions.

Dans la décennie qui suit paraissent de nouvelles pièces de théâtre d’une tonalité totalement nouvelle. Leurs auteurs sont Goethe, Klinger ou Schiller, leur courant est baptisé Sturm und Drang. En 1771, soit deux années après la parution du deuxième volume de la Dramaturgie de Hambourg, Herder et Goethe rendent un vibrant hommage à Shakespeare, et cette présence du dramaturge anglais sera également très forte chez les Romantiques (Wilhelm Schlegel traduira toutes ses œuvres). La critique du théâtre français par Lessing et sa défense de Shakespeare auront donc été entendues, elles auront même permis la fondation d’un véritable théâtre national.

Gotthold Ephraim Lessing, Dramaturgie de Hambourg, traduction et présentation par Jean-Marie Valentin, Les Belles Lettres, 554 pages.

© Laurent Margantin _ 15 septembre 2011

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