Œuvres ouvertes

Blanqui, l’enfermé

un extrait de l’édition Publie.net

Un jour, un autre jour, tous les jours, une semaine, des semaines, – des années ! L’existence qui s’écoule, l’activité de l’homme immobilisée, fixée en une minute qui est toujours la même, qui ignore la distraction, le changement, la perplexité de l’avenir, le frisson de l’inattendu. La destinée de l’isolé a été réglée d’avance par les magistrats en robes rouges, fourrés d’hermine ; ils ont décidé quel espace il occuperait, à quelles heures diurnes il prendrait ses repas, à quelles heures nocturnes les rondes des guichetiers couperaient son sommeil, quelle profondeur de l’horizon pourrait fouiller son regard. Un calendrier invisible et inflexible a réglé pour lui le cours du temps, l’inoccupation des heures, l’ennui des jours. Le pendule muet, que le prisonnier est seul à entendre, bat pour lui inexorablement le Toujours et le Jamais d’une éternité monotone.

L’homme se sent bien enfermé dans le colossal et dur monument qu’il a entrevu à l’arrivée, au-dessus de la rue tortueuse et des remparts en zigzag. Au milieu de ces terrains dangereux, de cette baie boueuse, tremblante, presque inaccessible, dont le sol est prêt à se fendre, à s’effondrer sous les pas, la prison elle-même est en prison, la forteresse est sous la garde de la dure geôlière qu’est ici la nature.
Gravissant les escaliers, traversant les vestibules et les cours, longeant les galeries extérieures, Blanqui, de son regard épieur, a vite compris le mystère de la construction, l’effort de l’homme pour utiliser la matière, et la forme de la pyramide rocheuse. Depuis la base jusqu’au sommet, c’est le roc. La pierre taillée a été partout ajoutée à la pierre brute. Dans chaque creux, sur chaque saillie, on a scellé un moellon, élevé une muraille. On a étayé le granit par des contreforts robustes, on l’a ajouré en dentelle, fleuri de sculptures, aiguisé en flèche. C’est sur le rocher que reposent les piliers romans, les colonnes gothiques. Parfois, à cent mètres au-dessus de la mer, au milieu d’une salle, le rocher pointe entre deux dalles, comme si son arête tranchante avait crevé le granit sous lequel on voulait le murer. Il y a une bataille entre la dure montagne et les pierres que l’on a dressées sur elle. En montant, en descendant les escaliers rongés, en parcourant les salles sonores, les cryptes obscures, les couloirs au fond desquels s’ouvrent des trous pleins d’ombre qui sont des cachots, les promenoirs aux larges dalles, en passant sous les voûtes romanes, sous les arcs ogivaux, sous les fines arcades brisées du cloître, le prisonnier, l’esprit troublé par les élancements et les fuites vertigineuses des lignes, a des sensations hallucinantes de vertige, d’inclinaison, de mouvement.

C’est que le temps a ridé et crevassé les pierres, que le vent de la mer a été l’auxiliaire du roc contre la construction humaine, et s’est acharné sur le monument, jetant à bas un pan de mur, démantelant une tour, cassant une flèche, brisant un vitrail. Et sont venus ensuite les hommes, des bénédictins qui ont fait pis que détruire, qui ont réparé, qui ont ajouté, qui ont donné des béquilles à ce corps splendide, qui l’ont creusé de plaies, l’ont bossue de verrues, ont bâti la façade de l’église en style jésuite. Aujourd’hui, c’est l’administration de la prison, pour loger les condamnés, qui fait couper en deux les immenses galeries, briser les nervures pour établir des plafonds, élargir les étroites fenêtres pour donner aux prisonniers un air encore insuffisant et un filet de lumière toujours ironique.

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© Gustave Geffroy _ 23 septembre 2011

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