Œuvres ouvertes

Pays inconnu (102)

l’épaisseur du livre

J’ai su tout de suite en voyant l’homme à la caisse l’emballer dans le sachet en épais papier marron que je ne serai pas capable de déballer le livre qu’il contenait. L’homme à la caisse aurait pu se contenter de glisser le livre dans le sachet, mais non, il a plié le sachet à deux reprises en enveloppant son contenu et a fixé un bout de scotch au dos. Sur ce qui ressemblait désormais à un paquet-cadeau, on pouvait lire les mots suivants : Books – Where Ideas Grow au-dessus d’un paysage en noir et blanc représentant des rangées de plantes dans chacune desquelles poussait un livre unique, pages grandes ouvertes.

Maintenant le livre est chez moi, toujours dans son emballage d’origine. Il s’agit d’une œuvre lue en français il y a des années de cela, dont je possède désormais une édition en anglais, mais dans un emballage. J’essaye de comprendre pourquoi je ne déballe pas ce livre, pourquoi je ne le libère pas de ce sachet. J’ai d’abord pensé que je ne voulais pas défaire ce que l’homme à la caisse avait fait avec une telle dextérité devant moi. Le petit paquet avait sa raison d’être, liée à ce geste de l’homme à la caisse : à chaque fois que je saisirai le petit paquet dans l’épais papier marron, je me souviendrai de ce geste, de la souplesse de la main pliant le papier et collant vite fait le bout de scotch. Mais je crois que ce n’est pas la vraie raison pour laquelle je ne déballe pas le livre que j’aimerais quand même relire un jour en anglais. Il me semble plutôt que le livre doit rester emballé dans son épais papier marron parce qu’il reste ainsi secret et inaccessible, comme me le sont tant de livres de ma bibliothèque, dont certains occupent une part obscure et difficilement délimitable de ma mémoire. Je les ai placés un jour dans une rangée, parfois derrière une première couche de livres, et je les laisse ainsi cachés, invisibles pendant de longs mois, voire de longues années au fond de ma bibliothèque (oui, c’est ainsi qu’il m’arrive de dire), avec le désir de les lire ou pour certains de les relire un jour, mais sans être capable de le faire puisque j’ai rangé auparavant et depuis tant d’autres ouvrages que je n’ai pas eu non plus le loisir de lire ou de relire. De tous ces livres, je ne lis ou ne relis qu’un nombre évidemment restreint, quand tant d’autres – dont j’essaye de réduire la quantité – restent cachés, invisibles, inaccessibles. Vu sous cet angle – celui du modeste livre emballé sur ma table – la littérature est, chez moi ou en moi, un monde clos de volumes que je m’efforce jour après jour de désenfouir de la bibliothèque où trop de livres restent emballés et ensevelis. Je vois à travers ce livre qui reste emballé depuis plusieurs semaines cette satanée bibliothèque ainsi que ma propre mémoire, toutes deux pleines de livres qui me restent à découvrir ou redécouvrir. Je vois à travers lui ce qui est propre au livre : son épaisseur qu’il faudra bien un jour défaire, déchirer pour qu’il vive ou revive enfin en moi et sorte de l’obscurité où je le maintiens.

Texte mis initialement en ligne chez Francis Royo, dans le cadre des Vases communicants

© Laurent Margantin _ 15 octobre 2011

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