Œuvres ouvertes

La Chauve-Souris, par Buffon

Histoire naturelle des animaux

Quoique tout soit également parfait en soi, puisque tout est
sorti des mains du Créateur, il est cependant, relativement à nous, des êtres accomplis, et d’autres qui
semblent être imparfaits ou difformes. Les premiers sont ceux dont la figure nous paroît agréable et complète,
parce que toutes les parties sont bien ensemble, que le corps et les membres sont proportionnés, les mouvemens
assortis, toutes les fonctions faciles et naturelles. Les autres, qui nous paroissent hideux, sont ceux dont
les qualités nous sont nuisibles, ceux dont la nature s’éloigne de la nature commune, et dont la forme est
trop différente des formes ordinaires desquelles nous avons reçû les premières sensations, et tiré les idées
qui nous servent de modèles pour juger. Une tête humaine sur un cou de cheval, le corps couvert de plumes, et terminé par une queue de poisson, n’offrent un tableau d’une énorme difformité que
parce qu’on y réunit ce que la Nature a de plus éloigné. Un animal qui, comme la Chauve-souris, est à
demi-quadrupède, à demi-volatile, et qui n’est en tout ni l’un ni l’autre, est, pour ainsi dire, un être
monstre, en ce que réunissant les attributs de deux genres si différens, il ne ressemble à aucun des modèles
que nous offrent les grandes classes de la Nature. Il n’est qu’imparfaitement quadrupède, et il est encore
plus imparfaitement oiseau. Un quadrupède doit avoir quatre pieds, un oiseau a des plumes et des ailes ; dans
la chauve-souris les pieds de devant ne sont ni des pieds ni des ailes, quoiqu’elle s’en serve pour voler, et
qu’elle puisse aussi s’en servir pour se traîner : ce sont en effet des extrémités difformes, dont les os sont
monstrueusement alongés, et réunis par une membrane qui n’est couverte ni de plumes, ni même de poils, comme
le reste du corps : ce sont des espèces d’ailerons, ou, si l’on veut, des pattes ailées, où l’on ne voit que
l’ongle d’un pouce court, et dont les quatre autres doigts très-longs ne peuvent agir qu’ensemble, et n’ont
point de mouvemens propres, ni de fonctions séparées : ce sont des espèces de mains dix fois plus grandes que
les pieds, et en tout quatre fois plus longues que le corps entier de l’animal : ce sont, en un mot, des
parties qui ont plustôt l’air d’un caprice que d’une production régulière. Cette membrane couvre les bras,
forme les
ailes ou les mains de l’animal, se réunit à la peau de son corps, et enveloppe en même temps ses jambes, et
même sa queue qui, par cette jonction bizarre, devient, pour ainsi dire, l’un de ses doigts. Ajoûtez à ces
disparates et à ces disproportions du corps et des membres, les difformités de la tête, qui souvent sont
encore plus grandes ; car, dans quelques espèces, le nez est à peine visible, les yeux sont enfoncés tout près
de la conque de l’oreille, et se confondent avec les joues ; dans d’autres, les oreilles sont aussi longues
que le corps, ou bien la face est tortillée en forme de fer à cheval, et le nez recouvert par une espèce de
crête. La pluspart ont la tête surmontée par quatre oreillons, toutes ont les yeux petits, obscurs et
couverts, le nez ou plustôt les naseaux informes, la gueule fendue de l’une à l’autre oreille ; toutes aussi
cherchent à se cacher, fuient la lumière, n’habitent que les lieux ténébreux, n’en sortent que la nuit, y
rentrent au point du jour pour demeurer colées contre les murs. Leur mouvement dans l’air est moins un vol
qu’une espèce de voltigement incertain, qu’elles semblent n’exécuter que par effort et d’une manière gauche ;
elles s’élèvent de terre avec peine, elles ne volent jamais à une grande hauteur, elles ne peuvent
qu’imparfaitement précipiter, ralentir, ou même diriger leur vol ; il n’est ni très-rapide ni bien direct, il
se fait par des vibrations brusques dans une direction oblique et tortueuse ; elles ne laissent pas de saisir
en passant les moucherons, les cousins, et sur-tout les papillons
phalènes qui ne volent que la nuit ; elles les avalent, pour ainsi dire, tout entiers, et l’on voit dans leurs
excrémens les débris des ailes et des autres parties sèches qui ne peuvent se digérer. Étant un jour descendu
dans les grottes d’Arcy pour en examiner les stalactites, je fus surpris de trouver sur un terrein tout
couvert d’albâtre, et dans un lieu si ténébreux et si profond, une espèce de terre qui étoit d’une toute autre
nature ; c’étoit un tas épais et large de plusieurs pieds d’une matière noirâtre, presqu’entièrement composée
de portions d’ailes et de pattes de mouches et de papillons, comme si ces insectes se fussent rassemblés en
nombre immense et réunis dans ce lieu pour y périr et pourrir ensemble. Ce n’étoit cependant autre chose que
de la fiente de chauve-souris, amoncelée probablement pendant plusieurs années dans l’endroit de ces voûtes
soûterraines, qu’elles habitoient de préférence ; car dans toute l’étendue de ces grottes, qui est de plus
d’un demi-quart de licue, je ne vis aucun autre amas d’une pareille matière, et je jugeai que les
chauve-souris avoient fixé dans cet endroit leur demeure commune, parce qu’il y parvenoit encore une
très-foible lumière par l’ouverture de la grotte, et qu’elles n’alloient pas plus avant pour ne pas s’enfoncer
dans une obscurité trop profonde.

Les chauve-souris sont de vrais quadrupèdes, elles n’ont rien de commun que
le vol avec les oiseaux ; mais comme l’action de voler suppose une très-grande force dans la partie supérieure
du corps et dans les membres antérieurs, elles ont les muscles pectoraux beaucoup plus forts et plus charnus qu’aucuns des
quadrupèdes, et l’on peut dire que par-là elles ressemblent encore aux oiseaux ; elles en diffèrent par tout
le reste de la conformation, tant extérieure qu’intérieure ; les poumons, le cœur, les organes de la
génération, tous les autres viscères sont semblables à ceux des quadrupèdes, à l’exception de la verge qui est
pendante et détachée, ce qui est particulier à l’homme, aux singes et aux chauve-souris ; elles produisent,
comme les quadrupèdes, leurs petits vivans ; enfin elles ont, comme eux, des dents et des mamelles : l’on
assure qu’elles ne portent que deux petits, qu’elles les alaitent et les transportent même en volant. C’est en
été qu’elles s’accouplent et qu’elles mettent bas, car elles sont engourdies pendant l’hiver : les unes se
recouvrent de leurs ailes comme d’un manteau, s’accrochent à la voûte de leur soûterrain par les pieds de
derrière, et demeurent ainsi suspendues ; les autres se colent contre les murs ou se recèlent dans des trous ;
elles sont toûjours en nombre pour se désendre du froid : toutes passent l’hiver sans bouger, sans manger, ne
se réveillent qu’au printemps, et se recèlent de nouveau vers la fin de l’automne. Elles supportent plus
aisément la diète que le froid, elles peuvent passer plusieurs jours sans manger, et cependant elles sont du
nombre des animaux carnassiers ; car lorsqu’elles peuvent entrer dans une office, elles s’attachent aux
quartiers de lard qui y sont suspendus, et elles mangent aussi
de la viande crue ou cuite, fraîche ou corrompue.

Les Naturalistes qui nous ont précédés ne connoissoient que
deux espèces de chauve-souris. M. Daubenton en a trouvé cinq autres qui sont, aussi-bien que les deux
premières espèces, naturelles à notre climat ; elles y sont même aussi communes, aussi abondantes, et il est
assez étonnant qu’aucun observateur ne les eût remarquées. Ces sept espèces sont très-distinctes,
très-différentes les unes des autres, et n’habitent même jamais ensemble dans le même lieu.

La première, qui
étoit connue, est la chauve-souris commune ou la chauve-souris proprement dite, dont j’ai donné ci-devant les
dénominations. Voyez aussi la description et la figure ci-après.

La seconde est la chauve-souris à grandes
oreilles, que nous nommerons l’oreillar, qui a aussi été reconnue par les Naturalistes et indiquée par les
Nomenclateurs*. L’oreillar est peut-être plus commun que la chauve-souris ; il est bien plus petit
de corps ; il a aussi les ailes beaucoup plus courtes, le museau moins gros et plus pointu, les oreilles d’une
grandeur demesurée. Voyez ci-après la description et la figure.

La troisième espèce, que nous appellerons la
noctule, du mot Italien notula, n’étoit pas connue, cependant elle est très-commune en France, et on la rencontre même
plus fréquemment que les deux espèces précédentes. On la trouve sous les toits, sous les gouttières de plomb
des châteaux, des églises, et aussi dans les vieux arbres creux. Elle est presqu’aussi grosse que la
chauve-souris ; elle a les oreilles courtes et larges, le poil rousseâtre, la voix aigre, perçante, et assez
semblable au son d’un timbre de fer. Voyez aussi la description et la figure.

Nous nommerons sérotine la
quatrième espèce, qui n’étoit nullement connue ; elle est plus petite que la chauve-souris et que la noctule ;
elle est à peu près de la grandeur de l’oreillar, mais elle en diffère par les oreilles qu’elle a courtes et
pointues, et par la couleur du poil ; elle a les ailes plus noires et le poil d’un brun plus foncé. Voyez la
description et la figure.

Nous appellerons la cinquième espèce, qui n’étoit pas connue, la pipistrelle, du mot
Italien pipistrello, qui signifie aussi chauve-souris. La pipistrelle n’est pas à beaucoup près aussi grosse
que la chauve-souris ou la noctule, ni même que la sérotine ou l’oreillar : de toutes les chauve-souris c’est
la plus petite et la moins laide, quoiqu’elle ait la lèvre supérieure fort renflée, les yeux très-petits,
très-enfoncés, et le front très-couvert de poil. Voyez ci-après la description et la figure.

La sixième
espèce, qui n’étoit pas connue, sera nommée barbastelle, du mot Italien barbastello, qui signifie encore
chauve-souris. Cet animal est à peu près de la grosseur de l’oreillar ; il a les oreilles aussi larges, mais bien moins longues : le nom de barbastelle lui
convient d’autant mieux qu’il paroît avoir une grosse moustache, ce qui cependant n’est qu’une apparence
occasionnée par le renflement des joues qui forment un bourrelet au dessus des lèvres ; il a le museau
très-court, le nez fort aplati et les yeux presque dans les oreilles. Voyez la description et la figure.

Enfin
nous nommerons fer à cheval une septième espèce qui n’étoit nullement connue ; elle est très-frappante par la
singulière difformité de sa face, dont le trait le plus apparent et le plus marqué est un bourrelet en forme
de fer à cheval autour du nez et sur la lèvre supérieure ; on la trouve très-communément en France dans les
murs et dans les caveaux des vieux châteaux abandonnés. Il y en a de petites et de grosses, mais qui sont au
reste si semblables par la forme, que nous les avons jugées de la même espèce ; seulement, comme nous en avons
beaucoup vû sans en trouver de grandeur moyenne entre les grosses et les petites, nous ne décidons pas si
l’âge seul produit cette différence, ou si c’est une variété constante dans la même espèce. Voyez aussi la
description et les figures.

© Buffon _ 23 octobre 2011

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