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Oeuvres Ouvertes : sevigne@internet, de Benoît Melançon

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

sevigne@internet, de Benoît Melançon

par Laurent Margantin

Ecrivez-vous encore des lettres ? Personnellement, j’en ai écrit beaucoup jusqu’au début des années 2000, puis de moins en moins. Il m’arrive encore aujourd’hui d’en écrire, plutôt des cartes postales d’ailleurs. Est-ce que cela signifie que j’ai remplacé cet usage du papier, de l’enveloppe et de la poste par le courrier électronique ? Le propos de Benoît Melançon consiste à m’expliquer que non : ce que je faisais en écrivant des lettres, je ne le fais pas, je ne peux pas le faire en composant et en envoyant des mails.

A ceci, plusieurs raisons selon lui, présentées dans une série de « remarques » rédigées par un spécialiste de la lettre (et plus précisément des correspondances littéraires du dix-huitième siècle), un « épistologue ». L’enjeu de ces remarques est de caractériser le plus nettement possible ce qui distingue la lettre du courrier électronique. La conclusion de l’auteur a le mérite d’être claire : les deux n’ont rien à voir. La lettre est matérielle, l’email est immatériel. A la première une réalité charnelle (le papier, l’encre, voire les pleurs de celui ou celle qui l’a rédigée), au deuxième l’abstraction et la froideur de la technique :

Le fétichisme qui caractérise la lettre n’a pas cours électroniquement :
on ne saurait reconnaître la calligraphie dans une adresse électronique ; le
message ne vient recouvert d’aucune enveloppe troublante de parfum ou
mystérieuse par la surcharge de ses timbres exotiques ; personne n’est là
pour, en mains propres, transmettre un objet que l’autre a touché le
premier ; plusieurs logiciels de communication insèrent à la fin des messages
une signature qui est identique pour n’importe quel destinataire ; les
usagers sont forcés d’avoir recours à une seule police de caractères, aux
mêmes styles rudimentaires, au même interlignage, et ils sont donc obligés
de se soumettre aux contraintes techniques de leur machine.

Bref, l’auteur n’est pas loin de nous dire que c’est la machine qui parle dans le message électronique, tandis que dans la lettre c’est l’homme ou la femme en chair et en os. Page après page, il est question de tous ces signes et de toutes ces conventions à travers lesquels s’exprimait ou s’exprime encore la personnalité de l’auteur, qui existaient dans la lettre et n’existent plus dans le mail, devenu espace de communication impersonnel. « Internet ne connaît pas les cachets avec lesquels on scellait autrefois
de cire noire les lettres de condoléances, ces « enveloppes fatales » qui
exhalent « l’odeur funèbre de la cire » », Internet est donc l’espace froid et technique où toute matière qui pourrait être porteuse d’émotions véritables et profondes a disparu.

Celui ou celle qui ne recevrait plus de lettres – ou n’en aurait jamais reçu (il s’agit bien aussi de penser à une génération qui n’a connu que le courrier électronique) – serait donc condamné à vivre sans ces « fétiches » par lesquels l’autre exprimait sa présence malgré son éloignement. Ma foi, comme je n’en reçois plus depuis longtemps, des lettres, je dois vivre dans un cruel déficit d’expérience corporelle générée par le papier (et qu’en est-il d’ailleurs, en passant, des lettres écrites à la machine, sans donc la trace physique de la main ? sont-elles également dénuées de toute valeur sentimentale ou corporelle parce qu’elles furent rédigées sur une machine ?).

Benoît Melançon caractérise en une formule frappante ce qu’est selon lui le courrier électronique : un « non-objet intemporel et impersonnel », tandis que la lettre s’inscrit dans une temporalité et exprime une personnalité. « On ne se rend jamais plus cruellement compte des limites de la
communication électronique que devant un message important que l’on
veut s’assurer de conserver : il faut l’imprimer, et alors on voit bien que ce
texte n’est que du texte ». Relevons bien cette formule : « ce texte n’est que du texte », et pesons-la dans le contexte numérique qui est plus que jamais le nôtre. Car ce qui importe ici c’est le fétiche, la lettre (papier, encre, pleurs, timbres, etc.) comme fétiche complexe. Le nouvel univers électronique n’aurait-il donc aucun fétiche ? « (…) si tant est qu’un fétichisme électronique soit concevable, il ne
saurait être que textuel », soit sans réel valeur. Nous avons donc affaire à une pensée fétichiste pour laquelle le message électronique représente un certain danger, ou du moins une infériorité certaine : immatériel, il semble incapable de succéder à la lettre comme transport de pensées, d’émotions devant prendre une forme matérielle. La lettre est relique ou passent le corps et l’esprit ; le courrier électronique est tout juste un moyen de communication où l’esprit s’exprime de manière désincarnée, et loin du niveau de culture que représente la lettre sur un plan sentimental ou littéraire.

L’auteur a composé cet essai en 1996, soit au tout début du courrier électronique. Mais dans une postface il en confirme les résultats.
Se trouve ainsi édifiée une théorie intéressante, mais révélatrice d’un discours qui ne cesse de revenir dès lorsqu’il est question du numérique, aujourd’hui à propos du livre. L’ebook est ainsi caractérisé par ses détracteurs aujourd’hui comme hier le courrier électronique. Il n’offre pas le toucher et l’odeur du papier, on ne peut en corner les pages, il ne jaunit pas, on n’y retrouve pas sa propre écriture ou celle d’une autre personne qui a pu le lire, il n’y a pas de dédicace, bref « le texte n’est que du texte » : avec le livre papier disparaît un fétiche qui serait essentiel à l’homme. Sans ce fétiche disparaît une part de son humanité…

Mais, au-delà de cette théorie qui, on le voit, n’est jamais éloignée de la pensée fétichiste voire magique, quels sont nos usages ? N’est-il pas possible d’avoir de véritables échanges littéraires ou sentimentaux via mails ? Est-ce que le temps de l’attente (que le destinataire réponde) disparaît lorsqu’on écrit des courriers électroniques ? A force de n’aborder le courrier électronique que sous ses formes les plus fonctionnelles (professionnelles avant tout, ou ludiques), l’auteur ignore d’autres formes de communication qui peuvent exister, et qui nécessitent du temps, de la réflexion, des émotions. Non, le courrier électronique n’est pas forcément bref et écrit rapidement [1], il est ce que nous en faisons.

Pour parler de ma propre expérience : aurais-je eu, depuis dix ans, ces échanges littéraires avec des auteurs qui comptent pour moi s’il n’y avait pas eu de courrier électronique (je pense à Lorand Gaspar : quelle émotion en découvrant un mail de lui dans ma messagerie un jour de 2002, pour me remercier de lui avoir consacré un dossier sur Internet !) ? Je doute que la seule lettre aurait permis tous ces échanges intenses, sans doute plus rapides, mais également conditionnés par le temps (de la réflexion, de la lecture) et par le lieu où on lit le message reçu. J’en doute parce qu’à la différence de la lettre, Internet est le lieu même de la rencontre. Est-ce que le fétichisme disparaît avec l’ordinateur ? Pas sûr, et difficile de le caractériser tant nos usages sont nouveaux et encore indécis : mais le texte du courrier électronique n’est pas que du texte, il est avant tout une voix reconnaissable entre mille, une émotion qui s’exprime dans un texte, une personne dont le visage n’est jamais annihilée par la machine…

sévigné@internet, de Benoît Melançon, co-édition Numeriklivres/Del Busso Éditeur, 51 pages

© Laurent Margantin _ 1er novembre 2011

[1A noter d’ailleurs que l’auteur associe la rapidité de composition des mails au fait que, à l’époque où il rédigea son essai, on payait le temps de connexion en ligne, il n’y avait pas de wifi permettant une connexion illimitée.

Messages

  • Une réaction de l’auteur.

    Utilisant tous les jours le courrier électronique depuis plus de vingt ans, je ne me considère pas comme un « détracteur » de cette pratique.

    Ma perspective, en 1996 comme aujourd’hui, est de réfléchir à la lettre « classique », pour aller vite, à partir du courrier électronique. Il s’agit d’approfondir notre connaissance d’un objet ancien (la lettre) à partir d’un objet nouveau (le courriel), bref de remonter du présent vers le passé.

    Cela étant, il est vrai qu’il peut y avoir un fossé, plus ou moins profond, entre ce que j’ai voulu faire — comprendre deux formes d’écriture différentes — et ce que j’ai pu donner l’impression de faire — hiérarchiser ces pratiques. Or, j’y insiste, valoriser une façon de faire au détriment d’une autre n’était pas mon objectif.

    Merci de votre lecture.

    Voir en ligne : L’Oreille tendue

    • Vous n’êtes évidemment pas un détracteur du courrier électronique, mais un fervent défenseur de la lettre. Vous caractérisez le mail à partir de la lettre, dans un exercice de comparaison, et je salue bien sûr ce travail entrepris en 1996, à une époque où je n’utilisais pas encore le net (j’avais juste un ordinateur pour le traitement de texte alors).

      Je me demande si ce qui m’a gêné ne vient pas justement de cette méthode : comparer une innovation technique à l’aune du plus ancien, du plus "humain". Bien évidemment on a tous les repères pour le plus ancien, et pour le nouveau on est dans le vague. Les quinze ans écoulés ont montré que les usages du courrier électronique pouvaient être variés et complexes, beaucoup plus que ce que vous décrivez dans ce texte.

      Me gêne en fait la dichotomie constante lettre/mail, et toutes les dichotomies qui y sont associées (corps/esprit ; matière/texte, etc.), alors qu’en pratique il est difficile de ne pas retrouver certains de nos usages épistolaires dans nos usages électroniques, parce que dans les deux cas de figure il y a un être humain qui écrit, et avant tout du texte.

    • bien pour cela même que de mon côté j’aurais bien souhaité republier ce texte si Jef/NumerikLivres ne m’avait pas devancé : Benoît a été le premier à prendre la mesure de cette bascule, dans un moment où moi-même, en décembre 1996, je comptais exactement 8 correspondants dans ma boîte mail

      une période où pour longtemps encore (y compris avec Bergounioux, Gracq) nous avions à concilier parallèlement les 2 usages

      vers 2002 ça y était, le mail comme utilité principale

      et cela bien sûr continue d’évoluer : je me sers de moins en moins de ma boîte mail, et pour ces fonctions "utilitaires" c’est Twitter et Facebook qui ont pris le relais

      et une mutation plus grande : si j’écris, dans cette densité réflexive qu’on demandait à la "lettre", c’est le blog qui l’accueille – la prise d’écriture n’a pas changé, mais elle a migré de l’e-mail vers un espace à la fois public et qui ne prescrit pas sa propre lecture : ne me gêne pas la part publique du blog pour cette adresse, que je réservais autrefois à la lettre

      (avoir toujours connu dans ma famille, sur 2 voire 3 générations, que la lettre postale incluait déjà ce registre public, paragraphes qu’on recopiait pour les différents destinataires, ou qui recoupait le "journal" personnel, ou les éléments simplement diaristes (lettres hebdomadaire de mon grand-père instit en Vendée à son frère instit en Bretagne, incluait météo et travaux agricoles)

      c’est l’importance de ce texte de Benoît, précisément, d’être "daté" – parallèle au travail de Patrick Rebollar sur les salons

      nos pratiques numériques sont désormais historicisables – ces travaux qui désignent une fissure nous permettent d’en prendre les marques

    • Trois choses.

      Pour nous qui discutons aujourd’hui en cet espace précis, la chose me paraît claire : les supports déterminent — pas entièrement, mais fortement — les pratiques d’écriture et de lecture. À mes yeux, il n’existe pas de texte complètement indépendant de son support. C’est particulièrement vrai de la lettre.

      Oui, François, on peut mieux désormais rendre nos pratiques numériques à différentes histoires. Un nouveau média ne chasse pas l’ancien, mais ce nouveau média nous permet de repenser l’ancien, et il modifie l’usage qu’on en fait.

      J’ajouterais que les contraintes techniques jouent un rôle dans l’affaire. Au fil des ans, j’ai eu nombre de comptes de courriel, depuis AOL et Compuserve (!) jusqu’à Google Mail, chacun avec ses contraintes. Quand il y a une cédille dans son nom (et quelle cédille !), on n’oublie jamais les logiciels de courriel (pine et elm sous Unix) qui ne connaissaient pas les signes diacritiques français. Maintenant, Facebook (que je ne pratique pas) et Twitter imposent aussi leurs contraintes, mais offrent dans le même temps de nouveaux modes d’interaction et d’écriture.

      Pour le dire d’un mot : pour essayer de comprendre les pratiques numériques, il faut les saisir dans le temps et les rapporter les unes aux autres.

      Voir en ligne : L’Oreille tendue

  • Ce qui est ennuyeux dans ce genre d’opposition, c’est qu’en sous-main rôde le : c’était mieux avant, regret, ma vie, souvenirs, fleurs fanées, ah les lettres et si l’on continue sur la pente : déclin, perte des repères orthographiques, le niveau baisse... enfin quantité de déclivités s’organisent autour d"une disparition, celle de la lettre, pas celle de Perec, mais la bonne vieille etc. etc.et l’on sent qu’on repart aussitôt dans un mouvement sans fin qui nous fait remonter à Adam et regretter la chute.
    Et pourtant c’est vrai. Nous avons vu disparaître la lettre dont Kafka nous dit quelque part qu’elle est dévorée par des fantômes ; cette fameuse lettre que l’on attendait ; j’ai dû en échanger un millier en près de quarante ans avec le philosophe : FGM, une par semaine, on faisait même des parties d’échec, un coup par lettre ! C’est dire si je la regrette la lettre, mais c’est ainsi. La sentimentalité de l’attente de la lettre où est-elle ? Je ne me fais pas de souci, elle a glissé ailleurs.
    Quelque chose a bougé cependant. Notons que la lettre nous rattachait aux missives du moyen âge, aux romans épistolaires, à la tradition de l’écrit à la main et qu’ainsi sous nos yeux étonnés une très longue tradition antique s’effiloche puis tombe en désuétude en quelques années. Nous avons raison d’être émus.
    Je ne peux m’empêcher de transposer ce qui arrive à la lettre à toutes les autres activités d’aujourd’hui : types de vêtements, choix du vocabulaire, écoute de la musique, manière de saluer... et je me dis que cela aussi est en train de changer sous nos yeux, moins spectaculairement, mais tout aussi profondément. Cet accéléré est l’autre nom de la crise.

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