Œuvres ouvertes

Sur les diapos, on ne voit pas

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Sur les diapos, on ne voit pas les couloirs, les portes, les ascenseurs de l’immeuble. On ne voit pas les parents qui partent travailler et traversent la grande esplanade. On ne voit pas les mille voisins, les mille voisines. On ne voit pas ces hommes d’Afrique qui jouent du tambour en pleine nuit. On ne voit pas leurs femmes qui vont faire les courses. On ne les voit pas non plus cuisiner dans leurs appartements. On ne voit pas les enfants qui descendent en courant quand le marchand de glace arrive tout en bas, petit point blanc de la camionnette. On ne voit pas l’intérieur du supermarché dans le centre commercial à côté. On ne voit pas les hommes et les femmes qui font la queue à la caisse en silence. On ne voit pas les arbres. On ne voit pas les buttes en face de l’immense barre HLM, cet espèce de terrain vague où allaient peut-être jouer les enfants. On ne voit pas les enfants en train de jouer dans la cour en bas.

Sur les diapos on ne voit pas de visages extérieurs à la famille : sauf une fois, les trois frères africains assis sur le canapé. On ne voit pas les hommes qui rentrent de l’usine la nuit – les voyait-on d’ailleurs ? On ne voit pas les hommes assis à bavarder dans la cour – y en avait-il ? On ne voit pas les femmes se croiser et s’arrêter pour bavarder – le faisaient-elles ? On ne voit pas les avions passer dans le ciel. On ne voit pas le chat choisi à la SPA – tu t’souviens ? le seul tranquille dans son coin.

Sur les diapos, on ne voit jamais les inconnus. On ne voit pas les chiens dans la rue, on ne voit pas les vieux ou les vieilles qui les promènent. On ne voit pas de malades ni de mourants. On ne voit pas les oiseaux sur le rebord des fenêtres.

Sur les diapos, on ne voit pas le temps qui passe. On ne voit pas le désespoir. On ne voit pas l’horizon. On ne voit pas les pays lointains. On ne voit pas les pays inconnus. On ne voit pas de voitures abandonnées. On ne voit pas la circulation sur la route qui longe la barre HLM. On ne voit pas les graffitis sur les murs – y en avait-il ?

Sur les diapos, on ne voit pas les affiches électorales – évidemment il y en avait, dans ce quartier dit populaire. On ne voit pas les pauvres, les mendiants. On ne voit pas les femmes battues. On ne voit pas les films à la télé – pourtant on devait bien la regarder déjà. On ne voit pas les mille pensées des habitants. On ne voit pas d’habitations à l’horizon. On ne voit pas de paysage. On ne voit pas de cahier où l’on aurait noté quelques mots pour soi. On ne voit pas de nuages. On ne voit pas de balayeurs ni d’éboueurs. On ne voit pas d’ancêtres qui vous auraient raconté leur triste existence. On ne voit pas de mondes enfouis. On ne voit pas de murs effondrés, on ne voit pas de chantiers. On ne voit pas l’enfant qui chante à l’école au milieu des autres enfants et qui ne sait pas dire son prénom quand on lui demande.

Sur les diapos, on ne voit pas le monde extérieur. Sur les diapos, tout se passe entre des murs.

© Laurent Margantin _ 6 novembre 2011

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