Œuvres ouvertes

Le trépied, 2

nouvelle prise

Le trépied était là, au milieu du salon. Etait-il là tous les jours ou bien juste pour les grandes occasions ? Il semblait faire partie du mobilier. Comme pour signaler sa place centrale, essentielle dans le dispositif, son propriétaire avait pris le trépied en photo.

Ne pas se contenter de photos prises à la volée, mais mettre en scène et puis fixer proprement la scène. Ne laisser aucune chance à l’improvisation. Tous les éléments de la photographie doivent être réunis à l’instant X.

En vérité, le trépied était facile à installer, il suffisait de quelques gestes. Tout se faisait en interne, en famille. Il n’y avait plus de professionnel de la photographie venant exprès pour saisir des scènes de la vie familiale, il n’y avait plus d’installations chèrement payées et exceptionnelles, non, le metteur en scène, le photographe, c’était lui, lui qui avait fait l’acquisition d’un appareil photo avant d’avoir une famille, lui qui, tout seul, s’occupait d’installer le trépied, de cadrer, de disposer les éléments dans le cadre, de prendre la photo, de mettre et de retirer les pellicules dans l’appareil, de faire développer les photos, et enfin d’exposer les diapos.

Le trépied au milieu du salon figurait cette mainmise du photographe sur la vie familiale. Tous les membres de la famille se pliaient de bonne grâce au rituel photographique, axé sur cet objet au centre de la pièce. Ils avaient fini par obéir au maître du trépied qui imposait son autorité par la facilité avec laquelle il installait le dispositif. Quand il était là, chacun savait qu’allait avoir lieu une de ces scènes mémorables de la vie familiale aboutissant à une série de diapos. Quand le trépied était dans le salon, chacun savait qu’il allait falloir se soumettre au rituel photographique, et très vite cela devint amusant, comme un jeu auquel on participait avec bonheur, comme un moment où chacun pouvait faire la grimace.

Tout cela se passait au beau milieu d’une barre HLM de Villeneuve-la-Garenne, à la fin des années soixante.

© Laurent Margantin _ 7 novembre 2011

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