Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Nationale 0, par Robin Hunzinger

Carnet de repérages

Dans le cadre des vases communicants (le 1er vendredi de chaque mois, libres échanges de blog à blog), j’accueille aujourd’hui Robin Hunzinger.

Je connais Robin depuis une douzaine d’années. Il est une des rares personnes que j’aie connues via Internet, et que j’aie rencontrées "dans la vraie vie" par la suite. Le point de contact, ce fut d’abord nos sites respectifs, en ce qui me concerne D’autres espaces créé fin 99, et de son côté la Revue des ressources, qui avait été d’abord une revue papier. Assez vite, j’en ai rejoint le comité de rédaction, que j’ai quitté en 2009 pour créer Oeuvres ouvertes.

Les trois rencontres, ce fut d’abord à Tübingen où je vivais alors, puis chez lui dans les Vosges, au pied du col de la Schlucht, et enfin à Epinal. Avec Robin, pas de hiatus, il est en ligne comme il est dans la vie, attentif et ouvert, 100% présent à ce qu’il fait.

Notre échange s’est articulé autour de nos rapports respectifs à l’image photographique dans ce que nous écrivons. Robin est un professionnel (voir son blog), je suis un très modeste amateur (je prends des photos depuis longtemps, c’est de famille).

Le 30 novembre 1994 disparaissait Guy Debord. Je sais l’importance de cette haute figure dans le parcours intellectuel et artistique de Robin, et suis heureux d’accueillir ici ce texte qui lui rend hommage d’une manière personnelle, via une dérive géographique.

On peut lire mon propre texte, intitulé La voix de Franz, sur La Cavale.

 

Robin Hunzinger | Nationale 0 (Carnet de repérages)


La formule pour renverser le monde,
nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant.
C’était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille ;
et qui ne s’arrêtait jamais. Surprenantes rencontres,
obstacles remarquables, grandioses trahisons, enchantements périlleux,
rien ne manqua dans cette poursuite d’un autre Graal néfaste,
dont personne n’avait voulu.

Guy Debord, In girum imus nocte et consumiri igni, 1978.

Assis dans une auto-caravane, un homme, le narrateur, regarde un fleuve, face à la borne kilométrique 354. Son étrange véhicule, après avoir longé la digue, vient de s’arrêter. Le voici dans un terrain vague, une friche industrielle : Route du petit Rhin, le long des anciens terrains charbonniers, abandonnés. Encore un "délaissé urbain". Que cache-t-il ? Autrefois, ici, dans le port autonome de Strasbourg on fabriquait des boulettes de charbon. D’après la fiche trouvée, le terrain est pollué et fait plus de 72 350 m 2. Un peu plus loin d’autres bâtiments et terrains sont laissés à l’abandon. Ils ont de beaux noms : Ex forges de Strasbourg, Ex bois des trois ports, Ex ouest du bassin du commerce...

Sa fine bande court le long des autoroutes, se divise en échangeurs, traverse les banlieues, pénètre parfois au coeur des villes comme ça lui plaît. Le plus souvent elle s’arrête à leurs périphéries dans les zones intermédiaires de l’urbanisme, motels, aires d’arrêts d’urgence, aéroports, De là, les centres-villes de verre et d’acier se découpent à l’horizon comme des décors de studio, alors que sur les talus des réseaux routiers et que dans les intervalles des zones industrielles, un autre univers se tient. Cet univers à la fois évident, clandestin et d’une étrange liberté, est fait d’îlots à explorer.

Les graminées brûlées au soleil ondulent sous la brise, cernées par un paysage d’usines en friche et de maisons en brique. Mauvaises herbes, digitales, orties, moutardes et bardanes.

Désir de voyage en forme de dérive, sans but - si ce n’est celui de dériver. Dériver, c’est renoncer aux raisons de se déplacer et d’agir, aux relations habituelles, aux travaux et aux loisirs qui nous sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui naissent de la route et du mouvement lui-même.

Le chaos de la route, l’ivresse de la route.. La nationale zéro défile : grande ville, banlieue, Encore une zone de "délaissés industriels" avec de vieux bâtiments à l’abandon. Le narrateur grimpe sur un toit qui surplombe le site. Là-haut, s’étend une prairie sauvage, née sur ces toits de la Condition publique, un ancien entrepôt de laine et de soie construit en 1902.

Pas de "paysages" à cette route si ce n’est ceux des non-lieux de la modernité pour y trouver des îlots d’invention. En y regardant de plus près, en cherchant de l’autre côté du miroir, c’est tout un monde souterrain et caché qui se dévoile. Il faut prendre la route. Cette route, je l’ai nommée nationale zéro, (le zéro comme métaphore des friches et de tous les possibles). Le long de la nationale zéro, on peut tout simplement découvrir les jardins involontaires, somptueux, sauvages et voyageurs que la nature a faits. Ils sont là, sur les talus des autoroutes ou dans le maillage des zones industrielles.

Le champ de graminées devient de plus en plus plastique. Les images se transforment. La route réapparait dans le mouvement.

Lu dans un livre : « Le tracé de la nationale zéro est celui d’un voyage vagabond dans le réseau habituel des routes et des abords de nos villes où tout se ressemble trop : en effet, il suffit de quelques heures pour aller d’un endroit à l’autre de la terre et ces deux points sont presque identiques. Les lieux ne valent que comme points de rencontre. »

Mouvement. La nationale zéro est mouvement. Il faut regarder autour de soi ses jardins sauvages. Mais Eros et Thanatos sont proches l’un de l’autre. Premier renard écrasé sur la nationale zéro. Le photographier. Si on photographie l’Eros, on doit aussi photographier la mort, le négatif.

L’errance, la dérive et le vagabondage expriment une révolte discrète contre l’ordre établi. Ils sont dans les marges d’un monde qu’il rejette ou qui les rejette, ce qui dans la pratique quotidienne revient au même. Leur univers est ainsi coupé en deux : eux et les autres.

L’auto-caravane s’arrête sur une aire de camping-cars dans un village de carte postale. Plan très général du village de camping-car. On entend une voix de campagne publicitaire agressive : Des milliers de retraités nomades voyagent, de lieu en lieu, drainés et canalisés par des centres d’attraction ou des points d’échange commerciaux ou culturels. On entend des bribes de conversation venant des camping-cars. On voit les gens manger, regarder la télé, se coucher, se lever...

Ils ne font que passer, solitaires, traversant le maillage de la modernité, son réseau de bitume et de ciment, de friche en friche, à la poursuite de leur rêve.

Sous la pluie dense et fine, la caravane s’efface, chassée par le vent d’ouest. La campagne semble désertée ce dimanche. Mélanie, sa mule et son cheval, sont égarés, trempés, transis. L’endroit est plutôt sinistre : bâtiments d’habitation et d’exploitation misérables et dégradés, recoins encombrés de ferrailles, madriers et plastiques cernés de ronces et d’orties, tracteurs et matériels agricoles vétustes et rouillés, énorme chien noir aux yeux jaunes grondant contre l’intrus, tout révèle la vie écrasée d’isolement et de pauvreté. Elle demande de l’eau et cherche à acheter un peu d’avoine pour le cheval. Le paysan finit par accepter.

Nous sommes en Europe, affrontant des temps difficiles, dans un réseau infini de routes et d’autoroutes, d’échangeurs, ruban de Möbius enroulé sur lui-même, devenu la métaphore de notre temps.

Ici un terrain situé à côté d’un rond-point, en plein vent. Une pancarte indique : Dépôt d’ordures réservé aux gens du voyage.

Trouver son semblable proscrit et libertaire. En faisant ce voyage, j’ai l’impression que quelque chose ne sera plus comme avant. C’est peut-être là la vraie définition de l’errance, de sa quête, avec sa solitude, sa peur.

Un paysage presque désert d’eau et de roseaux, au bord de la mer. Aux abords des marais salants de Guérande une jeune femme aux cheveux noirs, toute en rondeur, Juliette, sort d’une cabane en bois avec sa fille de deux ans et se dirige vers une route caillouteuse. Là, trois chèvres, attachées à des piquets en fer mangent sur le bord du chemin. Le bord de la route est silencieux. Peu de personnes passent par ce chemin. Juliette déplace chaque chèvre vers un endroit qui n’a pas encore été brouté.

Juliette se penche et désigne des plantes : carottes sauvages, consoude, achillées, chicorée, et millepertuis perforé, salicorne rouge et verte.

Pense à ce qu’a écrit Deleuze à propos de la construction de l’espace : "Une autre [influence], plus intérieure, venait d’une crise de l’image-action : les personnages se trouvaient de moins en moins dans des situations sensori-motrices "motivantes", mais plutôt dans un état de promenade, de balade ou d’errance qui définissait des situations optiques et sonores pures. L’image-action tendait alors à éclater, tandis que les lieux déterminés s’estompaient, laissant monter des espaces quelconques où se développaient les aspects modernes de peur, de détachement, mais aussi de fraîcheur, de vitesse extrême et d’attente interminable."

La nationale zéro est plus petite. L’autocaravane est arrêtée. Le narrateur allume son dictaphone. Les bandes blanches défilent. Longer la mer. Le voyage passe souvent par une aventure intérieure : récit d’apprentissage, retour aux origines, recherche de soi, processus initiatique ou découverte réciproque.

"Quels imaginaires nourrissent ceux qui se jettent sur les routes, par les mers, ou sur les chemins intérieurs ? Nécessité, exil ou fuite, hasard, besoin d’échapper à soi-même, transgression, rupture, perte, rêve d’une nouvelle vie, franchissement, échappée belle, errance ou lâchez tout ?"

Ce n’est pas un hasard si "travelling" veut dire "voyage".

Un VJ passe en boucle sur un écran ses mots :

"Nomade et initié
Zarathoustra était un vadrouilleur
Randonnées sauvages
Tao arpente les bois
Communautés juvéniles
Ne pas confondre agraire et grégaire
Ni dieux, ni maîtres"

© Robin Hunzinger _ 2 décembre 2011

Messages

  • Texte vagabond et photos (magnifiques) de rebond : je me souviens du film de Debord avec son titre-palindrome, la salle du Quartier latin se vidait au fur et à mesure de sa projection.

    Le mot "Travelling", titre d’un 33 tours de mon frère de l’Est, il y a maintenant quelques années-lumière.

    Cette nationale zéro, comme un début à la dérive (gauche) des poètes, des cinéastes (vous en êtes un aussi), des réfractaires.

    Et je me souviens de cet article, relu récemment, sur Pétrarque et que vous aviez bien voulu publier dans votre revue. Un autre promeneur en son genre…

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

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