Éditions Œuvres ouvertes

Journal de la crise 2006 - Le monde a été créé en sept jours, point. Qu’allez-vous chercher d’autre ?

Du 5 au 8 janvier, premier chapitre de 2006

Jeudi 5 janvier 2006
14h25, message de la liste d’information du GISTI, le groupe d’information et de soutien des immigrés.
Il est signé de huit organisations : Act Up-Paris (sida), Cimade (protestants, aide aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, existe depuis les années 1930), Comede (comité médical pour les exilés), Fasti (fédération d’associations de solidarité avec les travailleurs immigrés), Gisti (juristes), LDH (droits de l’homme), MRAP (contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), Collectif des sans-papiers du 9e arrondissement de Paris.
Elles se sont procuré le texte gouvernemental concernant l’entrée et le séjour des étrangers en France et le droit d’asile, elles le rendent public. Texte daté du 18 décembre 2005. Nom raccourci : CESEDA, Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Ce texte, explique leur message, « [...] prépare la disparition du droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants, de toutes celles et ceux qui construisent leur vie en France. Il entérine la quasi-disparition de cet outil d’intégration qu’était la carte de résident. Il s’attaque aux malades ».
Interdiction de vivre en famille et d’être amoureux.


[...] Même pour des étrangers en situation régulière, le droit de vivre en famille devient un exploit : le gouvernement prévoit de relever les conditions du regroupement familial (ressources, logement, avis du maire sur l’intégration de la famille) ; il durcit les conditions de délivrance de la carte « vie privée et familiale » pour les mineurs à la majorité et les rend presque impossibles pour les conjoints de Français ou les étrangers qui peuvent se prévaloir de liens personnels anciens et stables (par exemple dans le cadre d’un PACS ou d’un concubinage).


Malheur aux malades.


Il s’attaque également au séjour des malades étrangers. La disparition de la notion de plein droit et la combinaison de critères particulièrement restrictifs auront pour effet de renvoyer à la clandestinité la plupart des personnes aujourd’hui régularisées pour raison médicale. En outre, les rares titres de séjour encore délivrés ne permettront plus l’accès à aucune ressource, créant une situation de précarité incompatible avec leur état de santé.


Seule compte la force de travail. Et encore : seulement celle qu’on estime nécessaire – pour les étrangers, ce sera plus que jamais le travail clandestin, autrement dit l’économie la plus libre-échangiste, « libérale », sauvage, et pour quelques-uns un régime d’autorisation discrétionnaire, autrement dit l’économie administrée.


Nec plus ultra, l’extension de l’exigence du visa long séjour pour la reconnaissance du droit à une autorisation de séjour interdit la plupart des régularisations de sans-papiers. Dans ce registre, la suppression du droit à cette délivrance aux étrangers présents depuis au moins dix ans en France les condamne à l’irrégularité perpétuelle.
[...] Mais sans le moindre scrupule, alors qu’il condamne des étrangers plus nombreux que jamais à demeurer ou à devenir sans-papiers, le gouvernement affiche sa volonté d’aller piller des « capacités et talents » dans le monde. Ceux-là seuls se verront délivrer immédiatement un titre de trois ans renouvelable et reconnaître la possibilité du regroupement familial.
[...] Un licenciement, une dispute avec le conjoint, des difficultés pour apprendre le français ? Ceci signifie la fin du droit au séjour en France. Un étranger est renvoyé dans son pays, un autre plus docile prendra sa place pour satisfaire les besoins de notre économie. Que cela contrevienne aux engagements de la France relatifs au respect des droits fondamentaux n’est pas un problème.


Les organisations signataires du message qualifient ce texte d’« inhumain ». C’est le terme exact.
Leur analyse est datée du 2 janvier 2006, lundi dernier. Elles se sont rencontrées le plus vite possible et ont adopté de suite leur texte commun.

Trop de nouvelles et de toutes sortes. Émotions instantanées et certitude qu’il n’en restera dans deux mois ou un an ou deux qu’un brouillard, des élancements, aucune réflexion achevée. Aucune résolution.
C’est terrifiant.
On change de monde. Il y a une course de vitesse dans laquelle nous gagnons et perdons des batailles.
Je ne peux plus me contenter de garder ces courriels empilés dans le logiciel de messagerie, à lire et se souvenir plus tard, à la merci d’une catastrophe informatique.
De toute façon je suis oublieux, tout le contraire de mon frère l’historien.
Il faut transcrire dans un journal. On verra après.


Vendredi 6 janvier 2006
Les références au droit des personnes données par les associations spécialisées dans leurs communiqués sont techniques, forcément.
Pense aux médecins qui prennent le malade et le font entrer, vite, en salle d’opération sans savoir ni vouloir savoir qui c’est, seulement sauver cette personne.
À la façon du paysan qui t’ouvre la porte et t’accueille pour la nuit sans dire mot.
Les propagandistes, les producteurs industriels de peurs et les nouveaux gouvernants s’en prennent aux très vieilles et antiques lois d’hospitalité.
C’est détruire notre civilisation.
Au contraire il faudrait des lois qui encouragent et récompensent et aident ceux qui accueillent.
Dans l’accueil, l’échange, l’ancrage, des liens durables. La reconnaissance réciproque. Les premiers apprentissages décisifs.
Et celui qui s’établit s’adapte aux coutumes de son nouveau pays, apprend la langue, vit parmi...
Il faudrait dépenser dix fois plus (trouver un chiffre, il y a des associations d’alphabétisation, de français langue étrangère) pour l’apprentissage du français aux nouveaux venus. Idem pour le réseau d’apprentissage du français à l’étranger.


Samedi 7 janvier 2006
Je reçois d’une liste de diffusion, LMSI (Les mots sont importants), à nouveau le texte du collectif « Unis contre l’immigration jetable », c’est son nom maintenant. Ça court de tous les côtés. 10h52, je fais passer le message aux amis :


Je sais que tu y seras sensible et sauras lui donner écho, je te transmets le projet dit en abrégé CESEDA.
Soyons humains, empêchons-le d’aboutir et surtout exigeons une loi et une réglementation d’hospitalité qui fassent honneur à ceux qui nous font l’honneur de vouloir vivre dans notre pays.
Je t’embrasse
Laurent



Dimanche 8 janvier 2006
L’ami Laurent Margantin écrit un texte pour se moquer d’une écrivain qui prend des postures de révoltée, mais attention, sur un ton futile et désinvolte ; il fait mine d’être l’ancien président socialiste François Mitterrand qui lui répond depuis sa tombe. Il conclut :


Je vous vois changer le monde dans les colloques et les lectures publiques, chère petite, avec vos déclarations à l’emporte-pièce sans queue ni tête ; les grands groupes financiers tremblent déjà.


Il a raison, ce sont « les grands groupes financiers » qu’il faut regarder.
Même, il se pourrait que nos analogies entre le nouveau régime et celui de Vichy cachent ou révèlent l’importance décisive des financiers dans nos vies. Il faut de la morale pour se croire tenu de rembourser un prêt quel que soit son taux. Ils le savent ; ils donnent de la valeur aux leçons de morale couplées à l’absence de réflexion, de recherche des causes et des effets. Le monde a été créé en sept jours, point. Qu’allez-vous chercher d’autre ?


Chapitre suivant : En fait, la chute des États-Unis a déjà commencé
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© Laurent Grisel _ 9 janvier 2012

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