Œuvres ouvertes

En fait, la chute des États-Unis a déjà commencé

Du 9 au 15 janvier, deuxième chapitre de 2006


Lundi 9 janvier 2006
Reprise des lectures de L’Esthétique de la résistance.
Depuis le 24 mai 2005 j’ai entrepris la lecture intégrale du grand roman de Peter Weiss. Souvent on croit à une erreur de traduction dans le titre mais la signification est bien celle-ci : de la résistance à l’oppression, des luttes d’émancipation, toujours réprimées et renouvelées, renaît sans cesse une esthétique, en même temps des œuvres et leur compréhension.
C’est Dominique Dussidour qui m’a mis ce roman dans les mains, il est écrit pour la voix haute. Les amis de Cassandre Horschamp m’ont aidé à trouver des salles, remue.net publie le journal des lectures - tous les lundis soir à 20h00, à la galerie des AAB (Ateliers d’artistes de Belleville), rue de la Mare, l’association m’a confié les clés.
Dans cette rue paisible, légèrement montante, dépose du vieux dispositif de panneaux de bois qui occultent porte et fenêtres, la salle s’éclaire, disposition des chaises, jamais beaucoup de monde. Je tourne le dos à la rue et lecture.
Le roman commence en 1937, à Berlin, nous sommes avec un groupe de jeunes résistants communistes et apparentés qui visitent le musée Pergame et étudient avec avidité tout ce qu’ils peuvent des legs culturels de l’humanité. Il se terminera en 1945 en Suède où le narrateur s’est réfugié après la défaite des républicains espagnols et des Brigades internationales.
Ce soir, on est à la fin de la guerre civile espagnole, en 1938.
Le narrateur travaille dans un hôpital à l’arrière du front. Le directeur de l’hôpital est Hodann, un médecin psychiatre très au fait des théories psychanalytiques, de toutes les recherches qui lient psyché et émancipation. Dans leur groupe, Marcauer qui s’interroge sans cesse sur le récit, les mots employés, les silences comme une matière noire qui organise tout texte, spécialement en temps de guerre, en temps de chantages à la vie à la mort. Elle a exprimé frontalement son opposition aux méthodes des staliniens, à leur machisme, à leur goût du pouvoir. Alors même que tous savent, que personne ne dit, qu’ils ont commencé arrestations, tortures, assassinats des anarchistes du POUM et de leurs opposants, qu’ils soient trotskystes ou non.
La séquence de ce lundi commence par une scène effrayante, on est à la fin d’une observation des distorsions apportées à la langue par les nazis, le narrateur et ses amis entendent à la radio la transmission en direct d’une manifestation nazie, le reporter désigne des fenêtres de juifs sur la place et demande aux auditeurs de noter leurs adresses, « puis il éclata soudain de rire et ce rire se transmit à ceux qui attendaient en bas, car certaines des fenêtres désignées s’étaient éclairées [1] ».
Deux pages plus loin on apprend la mort de Marcauer entre deux virgules : « Pendant les mois d’été, Grieg était parti, Marcauer arrêtée, Hodann en proie à de violents accès de sa maladie, se précisa en moi la base d’un travail […] [2]. » Ce qui importe au narrateur, ce sont ses propres réflexions fondamentales sur l’art et la politique, sur sa vocation artistique.
Dans le flux des pensées et des événements il revient cependant sur les dernières conversations que leur petit groupe a eues avec elle. Contre leurs discours repris tout faits des organes de propagande elle leur met sous le nez l’arrestation arbitraire et l’assassinat de Nin [3]. Il a été exécuté l’année précédente. « […] en acceptant cette affaire nous révélions un état d’esprit qui exprimait du mépris pour nos objectifs [4] ». « Personne [5] ne pouvait plus aider Marcauer lorsque son arrestation a été ordonnée. Nous voulions minimiser l’importance des interrogatoires auxquels elle pouvait s’attendre. […] Mais nous savions en même temps déjà que nous éviterions de penser à elle, née à Hambourg dans une famille de la grande bourgeoisie juive. Et bientôt s’estompa pour nous l’heure de l’aube à laquelle la police militaire vint la chercher […]. »


Mardi 10 janvier 2006
Dépêche AFP. L’Union des familles en Europe affirme qu’il y a plus de deux millions d’enfants pauvres en France. « Pauvre » = revenu de 60 % du revenu médian ou en dessous. Manger avec moins de 3 € par jour.
Pourtant la richesse produite calculée selon le PIB, produit intérieur brut, augmente chaque année. Est-ce en leur ôtant le pain de la bouche ?


Mercredi 11 janvier 2006
Selon Joseph E. Stiglitz, l’économiste, la seconde guerre du Golfe coûterait 2 267 milliards de dollars, vingt fois le coût prévu.
Les coûts directs, portés au budget de l’État fédéral :
• 336 milliards dépensés fin 2005
• 389 milliards en frais de fonctionnement budgétés pour les opérations futures
• 127 milliards pour les indemnités et pensions des anciens combattants
• 160 milliards pour la démobilisation et le repositionnement de la défense.
Les coûts indirects, mais très sensibles pour l’économie du pays :
• 355 milliards de manque à gagner (décès : force productive et consommatrice disparue, calculée, donc, sur le même mode que les estimations des pertes dues aux accidents de la route ou aux accidents du travail), invalidités, différentiels de coûts des achats liés à la guerre…
• 300 milliards, prix du pétrole sous forme de transferts vers les pays producteurs
• 150 milliards de moindre performance économique due à l’élévation des prix due à la guerre
• 450 milliards parce que des budgets sont affectés à la guerre plutôt qu’à des dépenses productives ou à la réduction des déficits publics.
C’est ce dernier point qui est le plus important peut-être.
Plutôt : ces 2 267 milliards perdus, ces vies perdues, auraient dû être employés à la vie.
Il y a tant à faire pour développer la société (la solidarité, les arts, la recherche, l’éducation, les jardins) et pour changer nos modes de production…
Combien de milliards pour transformer l’agriculture ? Combien pour changer les usines, évidemment, pas obligé que ce soient des bagnes.
Et ces réseaux de transports débiles, fondés sur l’automobile, etc.
Je me demande comment ils vont supporter cette guerre. Tout d’un coup une image : les actualités télévisées montrent la dévastation en Irak, ne montrent pas les dévastations aux États-Unis, pourtant il doit y en avoir. Lesquelles ?
Que se passe-t-il dans ce pays ?

J’ai lu de très près, en mars 2003, le livre d’Emmanuel Todd, Après l’empire, Essai sur la décomposition du système américain.
La question était et reste la suivante : il n’y a pas d’émancipation, de liberté, tant qu’un instigateur d’oppressions, de coups d’État, de dictatures, est debout. Il faut que l’empire tombe. Comment et quand cela se produira-t-il ? Tous effarés de la réaction du président G. W. Bush et de sa clique après les attentats du 11 septembre 2001. On ne traite pas un réseau terroriste comme un État. Cette réaction est révélatrice de la faiblesse et de la bêtise à la source de cette faiblesse. Réaction disproportionnée et inadaptée, ne pouvant conduire qu’à davantage de faiblesse et, la révélant, accélérer la chute.
Dans son livre je découvrais l’intrication des facteurs : la chute de la puissance économique des États-Unis et leur dépendance à l’égard du reste du monde et donc le passage d’un statut de producteur à un statut de consommateur des produits et ressources d’ailleurs (y compris leurs cerveaux) ; le passage de la démocratie à la ploutocratie, d’où l’immense population de prolétaires et la disparition des classes intermédiaires ; la fausseté des statistiques ; la faiblesse de la demande (pauvreté interne) ; la financiarisation et le développement d’activités parasites, de courtage (il donne l’exemple de la société Enron) qui induit de la sous-production ; la nécessité pour eux d’un désordre du monde alors même que celui-ci se pacifie, désordre qui justifie leur ordre d’où la création de démons, d’axes du mal et d’autres ; l’extrême faiblesse de leur appareil militaire, très lourd à porter, pas assez puissant encore pour dominer le monde entier et la révélation de cette faiblesse aux yeux de tous par l’attaque de pays faibles (Afghanistan) et la retenue devant les pays forts (le Pakistan).
Dans le chapitre 4, « La fragilité du tribut », il y a quelques pages et un tableau sur la puissance militaire. 260 000 militaires stationnent à l’étranger. Et cette indication : « Entre 1997 et 1999, le déficit commercial explose. Entre 1999 et 2001, l’Amérique amorce sa remilitarisation. Il existe un rapport nécessaire entre la montée de la dépendance économique et l’accroissement de l’appareil militaire. »
En fait, la chute des États-Unis a déjà commencé. Ce pays est immense, sa chute sera lourde, elle entraînera beaucoup de désordres, guerres, malheurs.


Jeudi 12 janvier 2006
Hier et aujourd’hui, réunion du Partenariat Asie-Pacifique sur le développement propre et le climat, à Sydney (Australie), sous influence des gros bonnets de la finance.
Communiqué final : « Il est convenu que la lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas freiner la croissance économique et que son coût sera majoritairement supporté par le secteur privé. » Lequel saisira toutes les occasions de profit dans ce nouveau domaine d’activité et pleurnichera agressivement pour tout le reste sur le thème de la compétitivité.


Dimanche 15 janvier 2006
Un hymne à la paix (16 fois).
Seize fois on va de la guerre à la paix. Poème écrit pour quatre voix : d’Homme, de Femme, de Bourreau, de Justice. D’abord les solos, quatre, puis les duos, six, les quatre trios, deux quatuors – un de paix séparée, un de paix commune. Construction de l’Hymne à la paix qui conclura Descartes tira l’épée.
Troisième matin de suite que je crois pouvoir saisir d’une main tout le trio HFB. Rien écrit pour autant.
C’est le premier des quatre trios. Je sais que voix d’Homme et voix de Femme sont au défi de la vengeance et de la justice : le rapport de forces leur est terriblement favorable, ils sont à deux contre un, deux sortis victimes de la guerre, un coupable entre leurs mains. Basculer de la guerre à la paix signifie : délaisser la vengeance, assumer la filiation de la vengeance à la justice sans la nier, être victime ne te donne aucun droit contre qui que ce soit, au reste, personne n’a de droit contre qui que ce soit, etc. L’invention poétique et l’invention de paix sont une seule et même chose.


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Chapitre suivant : Une nouvelle mesure pour les jeunes : les remettre pieds et poings liés aux mains de leur employeur
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© Laurent Grisel _ 12 janvier 2012

[1L’Esthétique de la résistance, roman, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer, 3 volumes parus en 1989, 1991, 1993, Klincksieck éd., collection Esthétique. Volume 1, page 300.

[2Ibidem, bas de la page 303.

[3Andreu Nin, marxiste anti-stalinien, de 1926 à 1935 proche de Trotsky avec qui il rompt ; fonde avec Joaquín Maurín, en septembre 1935 le POUM (parti ouvrier d’unification marxiste). En mai 1937 à Barcelone la CNT (syndicat anarchiste) et le POUM s’affrontent aux staliniens. Il est assassiné le 20 juin 1937 sur ordre du général Orlov.

[4Peter Weiss, ouvrage cité, page 311.

[5Ibidem, page 312.

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