Éditions Œuvres ouvertes

Le meurtre symbolique prépare les meurtres physiques

Du 23 au 29 janvier, quatrième chapitre de 2006


Lundi 23 janvier 2006
Hier, des attentats contre les gazoducs russes à destination de la Géorgie et de l’Arménie. Mikhaïl Saakachvili, le président de la Géorgie, accuse Moscou.
Je note cela sans rien y comprendre mais parce que c’est le pétrole, parce que c’est en Europe.
Le pétrole sent toujours la mort.
Des gens que nous ne connaissons pas font des choses que nous ne comprenons pas qui viendront nous toucher quand ce sera trop tard.

Lecture de Peter Weiss à la galerie des AAB.
Je ne sais pas si les lectures font penser, parfois, à l’actualité. Je ne peux m’en empêcher. Cette fois-ci, ce fut à la lecture de cette phrase : « Mais l’adversaire ne visait pas seulement la destruction matérielle, il voulait aussi effacer tous les fondements éthiques » (p. 336).
Je pense à notre régime qui - dans une atmosphère amplifiée délibérément d’anxiété et de sauve-qui-peut, de compassion pour le lointain et d’ordre moral pour le proche - envoie ses policiers et fait donner ses juges contre des habitants de Calais qui ont offert l’hospitalité à des réfugiés.
Nous sommes aux dernières pages de ce premier volume, aux dernières pages d’Espagne.
Après Guernica, c’est La liberté guidant le peuple de Delacroix qui est analysé : la position ambiguë de Delacroix lui-même, hésitant, sur la barricade d’une révolution qui est destinée à la récupération.


Mercredi 25 janvier 2006
Palestine, élections législatives, défaite du Fatah le parti de Yasser Arafat, insulté puis mort, cette défaite électorale du mouvement qu’il a laissé derrière lui comme conclusion de ce processus, victoire du mouvement Hamas aux élections législatives, ils obtiennent 42,9% des suffrages exprimés. Les États-Unis et l’UE menacent de ne pas traiter avec le Hamas s’il n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas l’État d’Israël.
Ils veulent faire avec le Hamas ce qu’ils ont fait avec Yasser Arafat, jouer l’insulte, l’illégitimité. Ce sont les mêmes qui exigent la reconnaissance. Personne ne voit l’absurdité d’exiger la reconnaissance de la part de celui que l’on ne reconnaît pas. Personne non plus ne semble ressentir le lien qui existe entre une actuelle dénégation symbolique et les meurtres qui suivront. Le meurtre symbolique prépare les meurtres physiques.
Quelle guerre contre le Hamas et quand ?

Le projet de contrat première embauche (CPE), présenté mi-janvier, provoque beaucoup de protestations. Syndicats de salariés, syndicats étudiants, lycéens, partis de gauche : tout le monde en même temps. Bien d’autres sujets pour lesquels ce n’est pas le cas, les associations de dévoués restent seules ; cette fois-ci, unanimité. Beau cas d’une mesure qu’ils disent ciblée, dans leur langue, et tout le monde se sent visé.
Le gouvernement a décidé d’avancer au 31 janvier la date de l’examen du texte devant l’Assemblée nationale, tout le monde sent qu’ils sont pressés, et cela accélère la course de vitesse pour la mobilisation.
Appel général (UNL, Unef, CGT, CFDT, FO, CFTC, FSU, Unsa) à manifester le 7 février prochain, dans quinze jours. Mot d’ordre, « retrait du CPE ».
Les grands mots. Dominique de Villepin aux parlementaires de la majorité : il dit mener « un combat pour la vérité ». Il est victime de désinformation. Les mesures qu’il propose sont excellentes. Remettre les jeunes sans défense à leurs maîtres développera leur emploi.

Vendredi 27 janvier 2006
Mittal Steel, une affaire familiale indienne, numéro un mondial de l’acier, fait une offre publique d’achat sur le numéro deux, Arcelor : ils proposent environ dix-huit milliards d’euros pour racheter le groupe européen.
C’est comme ça, maintenant. On vend, on achète. L’acier, matière stratégique dans nos fières industries automobiles, aéronautique, dans le bâtiment, les infrastructures. L’acier tradition ouvrière, secteur industriel modernisé à coups de subventions d’État et de gigantesques plans de licenciement qui ont ensuite servi de modèle à combien d’opérations de désindustrialisation, dans le textile notamment. L’acier, objet de recherches fondamentales et appliquées. Allez, on achète, on vend.

Reçu des questions des élèves du collège Édouard Herriot à La Roche-sur-Yon. Je dois y venir dans la troisième semaine de mars. L’invitation est de Cathie Barreau et Guénaël Boutouillet, de l’atelier d’écriture du Manège, scène nationale, en Vendée. Ils ont organisé ce qu’ils appellent une « résidence courte », une semaine avec une ou deux rencontres par jour en collège, université, maison de quartier, etc.
Parmi les questions posées :


Il y a un poème que nous avons lu, qui faisait plusieurs pages. Nous nous demandions combien de temps faut-il pour écrire un poème de cette taille car quand en classe nous avons essayé d’écrire il nous a fallu 2 ou 3 heures pour rédiger 15 lignes ?


Réponse :


Deux ou trois heures pour quinze vers, ce n’est peut-être pas beaucoup.
Il faudrait d’abord se demander si le poème que vous avez écrit a été conduit à sa fin ? Peut-être ce poème demande-t-il encore quelques séances d’écoute et d’écriture ? Quelques heures, semaines, mois ?
Le temps qui s’écoule entre une première intuition et le sentiment de libération et de joie qu’on éprouve à la conviction d’avoir fini d’écrire, à l’instant même, un poème qui s’en va seul, ce temps peut varier de quelques minutes à plusieurs années.
Certains des Poèmes improvisés sur des thèmes siciliens ou crus tels ont été écrits en une heure de rêverie et d’écriture, seulement relus dans les jours qui ont suivi, à peine corrigés – et fin.
Je suis en train d’écrire une suite de seize poèmes, Un hymne à la paix (16 fois), la première intuition date du 15 janvier 2004, je suis encore en train d’y travailler. J’ai écrit le premier jet en moins d’un an. La récriture des dix premiers poèmes était achevée début 2005. Cela fait près d’un an que je bute sur les poèmes 11 à 14 de cette suite.
Je crois que la longueur du poème a peu de rapports avec sa durée d’écriture – même si, de fait, le poème étant plus long, on doit poser plus longtemps le stylo sur le papier. Mais le temps du stylo ou du clavier ne représente presque rien ou si peu au regard de tout le reste du temps d’écriture.


Pas seulement dans l’écriture : l’immense durée des prises de conscience, il faut beaucoup de faits identiques ou analogues, de multiples petits faits décisifs, on en vient progressivement à ne plus croire les avis autorisés, on prend plus de temps encore à se faire une idée sur les événements. Se faire une idée, se faire un monde.


Samedi 28 janvier 2006
Le président George W. Bush déclare que les États-Unis couperont les aides si le Hamas, vainqueur des législatives palestiniennes, ne renonce pas à la violence et à son projet de détruire Israël une fois au pouvoir.
Sur toutes les radios, dans la presse, aboiements convergents. Toutes les alarmes sur ce ton. Comme si le chef avait dicté la prochaine peur à répandre.

Le Chikungunya, un virus, ce nom d’origine bantoue veut dire « maladie de l’homme courbé », a touché 30 000 personnes depuis février 2005 dans l’île de la Réunion, plus de 5 000 nouveaux cas dans la deuxième semaine de janvier. Les radios font des nuages autour de l’événement : conséquences économiques, voix émues ; peur, peur, peur, soumission, attendez qu’on s’occupe de vous. Dominique de Villepin envoie 400 militaires supplémentaires pour démoustiquer l’île. Il a l’air nécessaire, l’action est de son côté. Je l’imagine se regarder beau dans le miroir, il se voit Napoléon.
Parmi les effets prévus du réchauffement du climat, la montée des maladies tropicales. Dans ce cas précis, je ne sais pas. Il faudrait que les moustiques et virus montent jusqu’en métropole pour que le lien soit évident. Pour l’instant ça paraît lointain.
L’extrême lenteur des catastrophes, le brouillard dont elles sont entourées, et très petites quand elles ne sont encore qu’à l’horizon.


Dimanche 29 janvier 2006
Sixième Forum social mondial (FSM) à Bamako (Mali), à Caracas (Venezuela) et à Karachi (Pakistan).
Quel a été le bilan ?
Presque aux mêmes dates, du 25 au 29, forum de Davos.
Je trouve ce vis-à-vis de mauvais goût. Cela veut dire que les organisateurs de Davos ont fixé une date d’abord, eux ensuite. Je n’aime pas qu’on regarde les puissants, à s’égosiller comme si on leur demandait reconnaissance.
Je regarde tout cela de très loin. Je n’y crois pas beaucoup, le mouvement altermondialiste me paraît tellement farci de bonne conscience, de jeunes bien éduqués qui savent déjà tout, disent le bien, expriment leur impatience de gouverner. Mais après tout je n’en sais rien. Je suis ignorant. Il y a si longtemps que je ne milite plus. J’écris ce journal, c’est comme si je regardais, revenu d’un grand voyage, comme si je me demandais « Que se passe-t-il ? Quoi faire ? Où puis-je être utile ? »



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© Laurent Grisel _ 19 janvier 2012

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