Éditions Œuvres ouvertes

Ambiance de débâcle

Du 7 au 12 mars, dixième chapitre de 2006

Mardi 7 mars 2006
Manifestation anti-CPE, plus d’un million de jeunes et de salariés.
Trois cents personnes essaient d’entrer dans la Sorbonne pour bloquer les enseignements, les CRS les en empêchent. Les manifestants font de petites barricades puis se retrouvent un peu plus bas, place Saint-Michel, se dispersent parmi les badauds. Ridicule. Ce qui est de loin le plus important, rappel plus sérieux d’événements anciens, c’est dans la rue le coude-à-coude des salariés et des gosses.

Un député UDF, Jean Lassalle, s’est mis en grève de la faim. Il proteste contre un projet de délocalisation de l’usine Toyal, 150 personnes dans la vallée d’Aspe. Elles fabriquent des pâtes et poudres d’aluminium pour les peintures d’automobiles. Il s’est installé sur une banquette de la salle des Quatre Colonnes, à l’Assemblée nationale.
C’est une insulte. Il insulte les bavards qui ne font rien en s’installant dans leur palais. Il leur dit « que faites-vous ? ». Il nous dit « que faites-vous ? ».
Je n’imagine pas toutes les banquettes de l’Assemblée occupées par des députés amaigris et le regard ardent. Je n’imagine pas non plus un mouvement de masse : dans toute la France, toutes villes, des prolétaires en grève de la faim, par centaines, par milliers. C’est la solitude de ce monsieur qui fait événement.


Mercredi 8 mars 2006
Les États-Unis maintiennent l’état d’urgence décrété juste après les attentats du 11 septembre 2001 ; sept ans après ce ne peut être qu’un instrument de contrôle du peuple.
Que se passe-t-il dans ce pays soi-disant prospère et démocratique pour que le gouvernement s’arme ainsi contre le peuple ?


Jeudi 9 mars 2006
Projet de loi CPE « égalité des chances » adopté par les députés ; lesquels ont peur de ce qu’ils se croient contraints de faire, lesquels s’en font une gloire ?
L’entrée de Jussieu (Paris VI) bloquée par les protestataires. De plus en plus d’établissements bloqués.
Les manifestations et occupations en phase ascendante. 38 facultés sur 84 sont occupées ou fermées ou en grève.
Réunion aujourd’hui entre les organisations lycéennes et l’intersyndicale salariée pour décider des prochaines actions à mener. Les organisations étudiantes et lycéennes se voient, agissent en commun, les syndicats de salariés aussi. Convergence jamais vue depuis longtemps.
La population d’accord, elle aussi indignée par l’attentat contre les jeunes, contre le droit du travail, contre le « tout est permis » ; sondage dans Le Parisien d’aujourd’hui, 55% des répondants soutiennent le mouvement.

Ambiance de débâcle, accentuée par la lutte de Sarkozy contre de Villepin.
Hervé de Charette, UMP, député, ancien ministre des Affaires étrangères, dont on dit qu’il est proche de Nicolas Sarkozy : « […] devant les tensions et les incompréhensions qui s’expriment dans toute la société… il faut suspendre le CPE ». « Je ne crois pas qu’on puisse avoir pour stratégie ça passe ou ça casse. Je demande que le Premier ministre ait la sagesse, l’humilité et l’intelligence de retirer son texte. » « Le CPE, c’est un échec qui peut, si le gouvernement s’obstinait, nous coûter l’élection présidentielle. »
Josselin de Rohan, président du groupe UMP au Sénat, écrit à Nicolas Sarkozy, président de son parti, pour lui dire qu’il est indigné des déclarations d’Hervé de Charette et lui demander de les désavouer. Et il a publié sa lettre. Il se fait une gloriole de sa servilité, celui-là. Ou bien : brouillage. Ou bien : appel public à ce que cesse la discorde publique. Dans tous les cas, signe de détresse.
Patrick Devedjian, proche lui aussi… demande que le projet soit « amélioré » – de Villepin est tellement raide que la moindre demande d’assouplissement est un coup bas…
Selon Jean-Louis Borloo, le ministre des Affaires sociales justement – de quoi s’occupe-t-il en ce moment ? il ne démissionne pas ? il ne se sent pas humilié que ce dossier soit défendu par le Premier ministre au lieu de l’être par lui dont c’est la fonction ? – « il n’y a pas eu assez d’explications » – certes, les gens sont des imbéciles et tout ça est un horrible malentendu – et « finalement le texte est assez équilibré » – on sent que le mot équilibre est d’essence quasi magique chez un centriste – ces gens n’ont jamais le mal de mer.


Vendredi 10 mars 2006
Honteuse pantalonnade d’Aimé Césaire en Martinique, après avoir refusé de rencontrer M. Sarkozy il le reçoit en grande pompe républicaine. Il lui dédicace un exemplaire de son Discours sur le colonialisme.


Samedi 11 mars 2006
Les CRS sortent les étudiants qui restaient enfermés depuis trois jours dans la Sorbonne. Ce n’est vraiment pas comme ça qu’il faut faire, étudiants qui restez entre vous. Je ne peux m’empêcher de penser à La Nasse.


Dimanche 12 mars 2006
Ce soir Dominique de Villepin sur TF1, à 20h00, l’heure de plus grande audience sur la télévision de plus grande audience. Il annonce la mise en œuvre du CPE. On va aménager un peu : complément de rémunération permettant d’avoir une formation en cas de licenciement, création d’un « référent » pour accompagner et conseiller les jeunes salariés. Donc on valide les motifs de la contestation. Elle n’a donc aucune raison de s’arrêter.


Chapitre précédent : La « réconciliation nationale » exige qu’aucune plainte contre les tortionnaires et les criminels ne soit recevable par la justice.
Chapitre suivant : Cette expérience, personne ne peut vous l’enlever
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© Laurent Grisel _ 9 février 2012

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