Éditions Œuvres ouvertes

The Disposable American | L’Américain jetable

Du 27 mars au 2 avril, treizième chapitre de 2006

Lundi 27 mars 2006
Le « consensus de Washington » – abaissez vos
protections douanières ; privatisez à tout-va, des multinationales vont vous acheter tout ça ; remboursez à taux exorbitant les dettes que nous vous avons créées pour vous assujettir ; détruisez votre système de protection sociale et vos caisses de retraite, il y a des sociétés d’assurances qui lorgnent sur ces montagnes d’argent et sont pressées de jouer avec ; etc. – qui ruine des pays entiers. Leur guerre contre leurs travailleurs transposée ici, en Europe, en France, sans ménagement et comme seule chose à faire. Aujourd’hui le CPE, demain quoi d’autre ?
De ce même endroit, Washington, la guerre décidée et la morale dictée et l’opportune liste de pays tyranniques. C’est leur grande faiblesse, ces guerres perdues d’avance et ruineuses.
Et si cette fédération de cinquante États nord-américains, de la Floride à l’Alaska, s’effondre ? Elle doit s’effondrer, ce n’est pas possible de commettre en même temps tellement d’erreurs stratégiques, de prendre en charge toujours plus d’enjeux et de conflits, et de tenir… Dans l’effondrement beaucoup de forces seront libérées, pas toutes bienfaisantes.
Recherches sur la situation sociale et morale des États-Unis. Trouve le blogue de Barbara Ehrenreich. Très agréable à lire ; bon sens, empathie, ironie. On le met dans les favoris, on y reviendra.
Entretien avec Louis Uchitelle, journaliste de la rubrique économie du New York Times, « The Disposable American – Talking with Louis Uchitelle » qui vient de publier L’Américain jetable.
Il a été frappé par les licenciements massifs, d’abord d’ouvriers puis d’employés et de cadres.
Jusqu’au milieu des années 1970, près d’un siècle pour bâtir « this very strong job security ethic ». Accord général : des syndicats, des grandes entreprises qui veulent que leurs employés leur soient attachés... Et c’est vers ces années (1974 ? 1975 ?) qu’a commencé le démantèlement. En 1997 c’était fait et « we had acquiesced as a nation to the easy and frequent use of layoffs » (layoffs = licenciements / vidages).
Chronologie mentale (morale, dirait Balzac ?) : jusque dans les années 1980 les gens ont eu honte de leur licenciement. Certains mêmes le cachaient à leur famille. Et puis ces dissimulations ont cessé dans les années 1990, c’était devenu trop commun.
Uchitelle explique : « la société » (l’ambiance générale, vos voisins et amis et familiers reprenant par réflexe et sans s’en rendre compte les lieux communs du moment) tient les victimes pour responsables.
Processus rationnel de sélection : les salariés sont notés et les plus mal notés sont virés les premiers.
Cette notation, donc acceptée, et les notes qui vont avec, et les licenciements qui s’en suivent.
Même en l’absence de notation, licenciements massifs, aveugles, globaux, en vrac, de toute façon l’idée communément admise est que chacun est personnellement responsable de ce qui lui arrive. « Individualisme méthodologique » appliqué à l’éviction de soi-même.
Uchitelle estime à au moins 30 millions les salariés à plein temps virés depuis le début des années 1980, d’après les chiffres du Bureau of Labor Statistics. Mais ces chiffres ne prennent pas en compte les licenciements déguisés. Le double ? 50 à 60 millions ?
Gagner de l’argent est bien. Donc détruire son industrie est bien.
En temps de guerre, ce serait haute trahison et pendaison.
Mais ils font la guerre : contre leurs ouvriers, techniciens, ingénieurs et cadres. Cette guerre-là plus importante et urgente que toute autre. Elle leur rapporte de l’argent tout de suite.
Je crois qu’ils détestent les ateliers et ces manuels, ces crétins qui gagnent si peu d’argent et encore, trop, à manger leurs marges.
Je crois à un double racisme : à l’égard de leur propre peuple, à l’égard des peuples sous-payés auxquels ils font cadeau des délocalisations.
C’est violent. Quelles pensées peuvent rendre compte de cette violence ? Quels mots ?


Mardi 28 mars 2006
Dixième anniversaire de l’enlèvement des sept moines de Tibhirine (Médéa, Algérie), on n’a retrouvé que leurs têtes.
La thèse la plus vraisemblable est qu’ils ont été trucidés par les services secrets algériens.
La vertu et l’amour que la vertu suscite font de vous une cible de choix car les assassins savent que la vertu est populaire. Alors un seul geste provoque de grands remous ; haut rendement. Rapide destruction qui tire profit de combien de millions d’heures cumulées, de talents et d’énergies exceptionnels rassemblés et mis en œuvre pendant tant de temps. Soyons vertueux. Ne nous laissons pas assassiner.

CPE.
Manifestations partout. Plus de monde qu’il y a dix jours, de deux à trois millions de personnes (pas la peine de citer les chiffres de la police).
Ce qui est important : à l’appel des syndicats. Les jeunes ne sont pas seuls.
J’écoute et je regarde du coin de l’œil ceux qui citent le nombre grand et qui passent sous silence l’unité.
Il y a aussi les casseurs, la crainte des casseurs, les services d’ordre – très intéressante, cette histoire de casseurs, les héros principaux ne sont plus les manifestants mais les voyous et les flics, et réduit la manifestation à son service d’ordre, et fait de celui-ci par extension la manifestation entière, quasi de celle-ci une force supplétive des gardiens de la paix.
Communiqués, questions anxieuses des teneurs des ondes, réponses rassurantes mais non définitives, documentées d’après enquêtes, professionnelles, des reporters.
Tout ce qui déplace le suspense vers des pistes secondaires. Un bon journaliste c’est un auteur de polars qui sabote l’intrigue et crée des attentes sur les broutilles.

Le soir, on fait le point sur les manifestations. Énormes. Comme si c’était adressé à Chirac qui fut mis au pouvoir par 80% des votants et qui vola ce vote par une politique pour une minorité.
« La mobilisation du 28 mars pourrait être la plus importante de ces dernières années. » Le Monde.fr avec AFP | 28.03.06 | 21h08 publie une compilation des statistiques depuis mai 1968, manifestations rangées par ordre décroissant, en haut de colonne celle d’aujourd’hui, trois millions sur toute la France, en bas celles de mai 1968, un million mais à Paris seulement.
Bizarrement, j’en déduis que la bataille est perdue.


Mercredi 29 mars 2006
Heureusement pour le pouvoir, il y a eu des « incidents de fin de cortège » - je mets des guillemets autour, comme de mettre des gants ou un mouchoir avant de saisir une merde.
Je crois que peu de gens sont dupes. Que cela augmente, chaque fois que ces histoires sont rapportées, que ces mots sont utilisés, les défections à l’égard du pouvoir et de la presse.
Leur monde se décompose sous nos yeux et ils font tout pour ça.

L’AFP affirme que soixante-dix étudiants de Censier (Paris-III) et Nanterre (Paris-X), mécontents du traitement du conflit par les médias, ont occupé sans heurts leurs bureaux pendant une vingtaine de minutes, place de la Bourse (IIe). Raté. On parle de cette occupation, et encore, c’est noyé dans les flots de bavardages sur les casseurs, on n’a aucune analyse sur les détournements d’attention – je voudrais que détournement d’attention devienne une expression toute faite, comme détournement de fonds.
Et ce jour, présentation en Conseil des ministres du nouveau projet de loi non pas « sur l’immigration » comme dit l’agence de presse neutre et objective mais contre les immigrés.
Il faut se battre sur chaque mot. On passe des journées entières à s’épousseter, à s’enlever la poussière de cendres et d’incendies humains qui tombe sans cesse sur nous.
Chaque fois qu’une loi déplace les frontières de la légalité on augmente le nombre d’illégaux, et le nombre de personnes vulnérables au chantage. Un employeur qui ferme les yeux, qui sait que son employé sait qu’il ferme les yeux. Menace voilée, la plus efficace de toutes. Pas de syndicat, heures supplémentaires non payées, etc. De sorte que chaque loi qui augmente le nombre d’illégaux augmente la pression et l’intérêt d’en employer, finalement encourage cette immigration qu’on prétend combattre.
Et valide le racisme, ce qui augmente la vulnérabilité et la pression, etc.
Je ne comprends pas qu’on verse de l’argent à une organisation antiraciste et qu’on n’en donne pas aux syndicats de salariés. Il devrait y avoir des campagnes de dons jumelés. Il pourrait y en avoir.


Jeudi 30 mars 2006
La loi « pour l’égalité des chances » qui crée de nouvelles inégalités entre les salariés a été validée par le Conseil constitutionnel aujourd’hui. Leur avis est rendu à 19h30, juste avant les journaux télévisés de 20h00.
Demain, à 20h00, nous sommes prévenus que le président de la République doit parler sur ce sujet à la télévision.
Le Conseil constitutionnel était donc borné par ce calendrier et nous sommes soumis, ces deux jours, à leur calendrier.
La lutte pour l’agenda : qui dicte les sommaires des journaux, les rendez-vous publics, les échéances graves ?

Ladite « Loi pour l’égalité des chances » comporte entre 15 et 20 articles, c’est l’article 8 qui institue le CPE, contrat première embauche, il est validé avec le reste. Le motif de soumission au Conseil constitutionnel : article discriminatoire. La réponse : il n’y a « pas en droit, matière à réserve » ni sur la durée de la période d’essai (deux ans) ni sur les modalités de la rupture du contrat (l’employeur n’est pas tenu de justifier le licenciement durant la période d’essai).
Les gardiens de la loi jugent donc qu’il n’est pas discriminatoire de pouvoir garder un employé pendant deux ans dans un état d’assujettissement et d’arbitraire tel qu’on puisse le renvoyer à tout moment et sans motif. Ses collègues sont protégés, pas lui. Il n’est pas dans une situation inégale au regard de ses collègues.
Faut-il respecter ces savants de la loi et que les journaux appellent « les sages » ?
Quand même ils nous enseignent. Nous ne le savions pas mais le rapport salarial, caractérisé selon la loi par un lien de subordination entre employé et employeur, portait dans son ventre un tel degré de subordination. Et comme ils ne répondent qu’aux questions qui leur sont posées, pas à celles que nous nous posons, il est impossible de savoir s’il n’existe pas encore d’autres possibilités, d’autres degrés de subordination, plus grands, plus immenses, qui seraient encore dans les limites de la loi telle qu’ils l’interprètent.

Lutte pour le contrôle de l’agenda, l’intersyndicale anti-CPE annonce une « journée de mobilisation » le 4 avril prochain. Appels à la grève déjà lancés dans la fonction publique, l’Éducation nationale, les transports urbains, etc.
D’après le ministère de l’Éducation nationale, on dénombre encore aujourd’hui 17 universités et 145 lycées « bloqués », 41 universités et 368 lycées « perturbés », il doit exister une typologie, des critères, des grilles d’évaluation remplies par les directeurs, présidents, et ces informations rigoureusement remontées aux autorités de la rue de Grenelle.
La presse donne, comme en contrepartie, la parole à des jeunes gens qui protestent contre les blocages. Ils invoquent la liberté. On entend leur voix un peu trop haut perchée qui respire le bon droit, l’indignation de bons fils et bonnes filles nourris d’audace entrepreneuriale, de prise de risque justement récompensée, de moquerie contre l’immobilisme coupable des fonctionnaires et des salariés nantis qui interdisent l’accès des jeunes à l’emploi. Ils sont bien instruits, ils savent parler démocratie quand il faut, stalinisme et dictature quand il faut, les leçons de la lutte pour le vocabulaire enseignées par Gramsci, reprises et adaptées à notre réalité contemporaine par les intellectuels d’extrême droite, pardon, de la Nouvelle Droite, ont été assimilées et mises en œuvre.

Provocation. Le ministre de l’Éducation nationale Gilles de Robien a donné pour consigne aux proviseurs de rouvrir les lycées, « en recourant si nécessaire aux forces de l’ordre ».
Les responsables locaux de l’autorité, ceux qui doivent obéir à cet ordre, annoncent par leurs syndicats les motifs de ne pas obéir – il y en aura toujours pour obéir selon les personnalités et les circonstances. Au moins ils disent, le SNPDEN, principal syndicat des chefs d’établissement, c’est une « maladresse importante », « la solution n’est pas d’ordre public, elle est politique », et selon l’Unsa Éducation et Police cette consigne du ministre est « de nature répressive ». Différences de vocabulaire selon les organisations. Pour le SGEN-CFDT , Gilles de Robien est un « ministre de la provocation ». Pour l’intersyndicale anti-CPE c’est « une tentative de coup de force ».
Désobéissance, pouvoir d’appréciation du chef local. Selon l’AFP, « pour le moment, les chefs d’établissement n’ont pas suivi la directive ministérielle. La police n’a été appelée que dans quatre lycées, un à Paris et trois en province ». Le calendrier officiel, l’intervention proche du chef de l’État, couvrent la désobéissance d’un voile d’attentisme.

En régime démocratique, la domination d’une minorité s’exerce par le recrutement d’une majorité qui vote la délégation de pouvoir à ses oppresseurs. Il y faut un mélange savant de peurs, de délaissements et de découragements, d’enthousiasmes, de bonne foi trompée, de divisions, etc. Symétriquement, le but d’une politique de gauche devrait être la conquête de la majorité ; elle ne peut être gagnée sans défaire un à un, ensemble, les mécanismes d’auto-aveuglement, les peurs, les découragements, etc. ; elle exige également à chaque bataille de refaire l’unité sans cesse rongée par les mécanismes de domination par discrimination, individualisation, matraquage, séduction, confinement, corruption, rumination morose… Il devrait y avoir de notre côté de la rage, de la joie, de la douceur. Mais dans cette histoire de CPE, la lutte pour la conquête de la majorité est mal engagée. Même pas sûr que ce soit un objectif. Les étudiants et les lycéens bloqueurs, à Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Rennes, Lille, Calais, etc. interviennent sur la voie publique. Blocages, perturbations. AFP : « Les forces de l’ordre sont intervenues pour débloquer le boulevard périphérique sur lequel des embouteillages s’étendaient sur plusieurs kilomètres. »
Du bruit. Des paroles inarticulées. Le seraient-elles, on n’entend, de loin, plus que du brouhaha.

La réduction des manifestations à une affaire policière continue inlassablement.
La presse titre sur le nombre d’arrestations, il n’y en a jamais eu autant ; comme si ce nombre pouvait effacer le nombre de manifestants. Poursuivre le suspense sur les « casseurs », le valider, le porter à sa conclusion. Jusqu’au bout. Donc il y aura des reportages sur les sentences des tribunaux, dans quelques jours.
C’est à cela qu’on voit que c’est une tactique de guerre : poursuivre l’ennemi jusque dans les buissons, ne pas craindre la répétition des coups de bâton, ici des détournements d’attention.
Les comparaisons avec l’écriture, de polars ou de films, c’est amusant et c’est tentant vu notre métier, mais limité. Même dans les œuvres de plus bas niveau on évite la répétition des mêmes mots. Eux pas. Ils n’évitent pas la répétition, ils pérorent toujours selon les mêmes méthodes et dans les mêmes termes. Mieux, cette répétition est partie intégrante de leur rage et de leur détermination à nous défaire. Ils ne s’en lassent pas.

Je n’ai rien fait de la journée sinon tourner en boucle dans les journaux ; je suis crevé, dodo.


Vendredi 31 mars 2006
La loi « égalité des chances » promulguée par Chirac.
Nouveau record de participation, cette fois-ci devant le poste, pour l’entendre causer. Neuf minutes, vingt millions six cent mille personnes.
Il porte des lunettes, style « je suis vieux et je travaille assidûment, j’étudie les dossiers ».
Un tour de passe-passe.
La loi est promulguée mais le CPE sera, dans un deuxième temps, retiré. Non, modifiée, la période de consolidation ramenée de deux ans à un an, et droit pour le salarié de connaître les raisons de son licenciement…
En attendant cette future modification d’une loi pourtant promulguée aujourd’hui, le président de la République « demande au gouvernement de prendre toutes les dispositions nécessaires pour qu’en pratique aucun contrat ne puisse être signé sans intégrer pleinement l’ensemble de ces modifications ».
Le ministère de la Cohésion sociale (cette dénomination grotesque indique que son plan d’action est d’aggraver les discriminations entre les travailleurs) recommandera « par voie écrite aux entreprises de ne pas signer de CPE » ; il n’y aura pas de publication d’un arrêté qui préciserait le contrat-type. Ce ministère prévoit tout ; le droit général laisse la possibilité, si une loi est promulguée et en l’absence d’arrêté d’application, que des contrats conformes à la loi soient rédigés « sur papier blanc » - on en apprend tous les jours sur les souplesses de la loi dont les rigidités font crever notre pays - mais « des recommandations ont été envoyées aux responsables de branches pour que le patronat n’aille pas dans ce sens ».
Des juristes jugent cette « promulgation-suspension » contraire à la Constitution.
Tout le monde comprend que dans ces contorsions le CPE sautera.
Une victoire qui n’est pas une victoire. La manière même dont elle est énoncée est un véritable bras d’honneur : on vous dit que toutes les autres dispositions sont maintenues.
Très étrange. Le Président s’humilie publiquement et en même temps nous insulte.
Et c’est nous, en nous focalisant sur une disposition au lieu du projet entier, qui avons permis cela.
Appel à la grève générale le 4 avril.

Suite logique : le projet de loi qui contient, entre autres, la disposition contestée est présenté au Conseil des ministres.
Le scénario – la suite des événements, les causes et les conséquences, et par conséquent le sens de l’action, et le rythme, donc la synchronisation des émotions sociales, nous tous comme des bébés pleurant simultanément dans une immense nurserie – écrit par eux.
Dès l’instant où nous avons accepté, soi-disant par efficacité, en réalité par manque d’ambition, par crainte et anticipation des défaites futures, par fatigue due aux défaites passées, par manque d’imagination du futur possible et souhaitable, de concentrer l’action sur la plus visiblement détestable des mesures, nous sommes entrés dans leur agenda, c’est-à-dire que toute la partie de leur programme que nous passons sous silence est validée et que le calendrier de toute cette partie non contestée nous est imposé. Les dates de manifestation n’y changent rien, au contraire elles manifestent que nous devons suivre les formalités gardées par un Conseil constitutionnel qui garde la Constitution en bafouant le bon sens et le simple sens de la justice. Faute de programme positif nous n’avons pas créé notre calendrier contre le leur, encore moins l’avons imposé. Nous avons rendu possibles trop de manœuvres.


Samedi 1er avril 2006
Après la confusion qui a suivi la déclaration télévisée de M. Chirac, on comprend un peu mieux la suite.
PS, Verts, PCF, PRG, MRC, LCR et cinq autres formations se sont réunis place du Colonel-Fabien, au siège du PCF, ils demandent le retrait du CPE.
Une proposition de loi sera déposée à l’Assemblée nationale dans les prochains jours pour abroger les contrats CPE et CNE.
Retrait, abrogation. Aucune proposition pour l’emploi. Aucune analyse de la situation économique. Rien sur les délocalisations, l’industrie, l’agriculture, l’immense travail à réaliser pour mettre aux normes d’économie d’énergie les logements anciens, former des dizaines de milliers d’artisans, changer leur travail et le faire aimer. Les transformations de l’agriculture. Des transports. Et ainsi de suite. On continue de pomper l’argent du travail et de le dilapider dans quoi ? Où est l’argent ?
L’opposition politique a une nouvelle fois perdu la bataille du changement, de l’avenir, de l’imagination. Ce vocabulaire reste celui des dirigeants de la réaction.

« C’est la première fois dans l’histoire, à ma connaissance, qu’on promulgue une loi en demandant qu’elle ne soit pas appliquée », a ironisé le leader du parti centriste UDF, François Bayrou.
« Grand écart », « numéro d’équilibriste ».
Focalisation sur la forme, les sentiments, pas de recul, pas de réflexion large sur le travail utile, nécessaire, sur la vie digne d’être vécue.
Bruno Julliard, président de l’Unef : « Nous nous sentons méprisés par l’autisme de Jacques Chirac, nous allons poursuivre notre mobilisation », il joue au gros bras : il va relever le défi du « bras de fer ».
Grotesque.
Bien sûr le discrédit du pouvoir.
Mais ce n’est pas une crise de régime. Il est en crise mais il n’y a pas d’imagination politique, pas d’alternative. Aucune force qui le balaie par conséquent. Aucune joie, aucune allégresse.

La patronne des patrons, Mme Laurence Parisot, garde le cap. « Les chefs d’entreprise » qui ont un « sens réaliste et pragmatique » « ont compris que le CPE, tel qu’il est défini actuellement, fait peur, et est anxiogène. Le nouveau CPE gardera les avantages de souplesse et de flexibilité tout en se rapprochant d’un droit ordinaire, pas éloigné des autres contrats de travail ».


Dimanche 2 avril 2006
Récolté dans Le Parisien quelques nouvelles des jeunes.
Des élèves avocats, sept, du barreau de Bobigny, au service des manifestants interpellés.


« Un homme nous a appelés pour son frère de 19 ans, leader lycéen condamné à deux mois de prison ferme pour dégradation et détention de stupéfiants, explique Sébastien. Son frère a été interpellé après avoir été interviewé par un journaliste. Face à la caméra, il condamnait le CPE et la violence. Il avait d’ailleurs arraché un cocktail Molotov des mains d’un autre étudiant pour le casser. » Ils n’ont pas le droit de plaider, ils cherchent l’avocat commis d’office.
Les cas sont variés, les âges aussi : un maître de conférence de 42 ans, angoissé à l’idée d’être poursuivi en justice, « depuis qu’il a signé une main courante sur laquelle il admettait avoir commis des violences » alors qu’il n’aurait rien fait ou encore un « gars de 29 ans arrêté à Paris, à Saint-Michel deux heures après la manif pour un parpaing jeté sur les CRS, alors qu’il ne faisait qu’attendre sa copine et qu’il est chauve alors que l’agresseur avait des cheveux bruns »...


En fait, un bon article qui contredit la propagande et les mensonges.


Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, ceux qu’on a vu juger en comparution immédiate ou dont on a eu à connaître la situation ne sont pas des casseurs multirécidivistes de l’automne, la plupart n’ont pas de casier.


La journaliste donne en fin d’article le numéro du téléphone portable sur lequel appeler cette équipe.
Quel beau travail cette entraide.

« On n’est pas fatigués ! », le slogan des lycéens de quatre établissements, généraux et professionnels de Meaux. Deux lycées se regroupent, sont rejoints par un troisième, vont en cortège chercher le quatrième. Le journaliste s’intéresse de très près, selon la consigne, aux désordres possibles puisqu’il ne s’en produit pas. « Certains n’ont rien à revendiquer, explique un policier. Ils essaient juste de s’emparer de la tête du cortège pour faire dégénérer la manifestation. On les surveille comme le lait sur le feu. » La substitution des policiers aux manifestants est accomplie. Tout le reste d’un paternalisme de la même eau.

Hier, sur le site d’Attac, entretien de Michel Vakaloulis [1] sur le mouvement anti-CPE.


La vieille économie politique considérait que le profit est la rémunération du capital pour ses prises de risques. La politique libérale s’efforce maintenant d’internaliser ces risques chez les salariés en garantissant autant que possible la rentabilité capitaliste.


Non. Je ne crois pas que le profit ait jamais été le prix du risque. C’est la contrepartie de la propriété. Cette façon de légitimer le passé pour délégitimer le présent est bizarre.


Au-delà de ses dimensions conjoncturelles, le mouvement anti-CPE en tant que mouvement de délégifération des mesures libérales investit ainsi une mission stratégique de lutte contre la fragmentation du salariat.


Non. Il n’y a eu aucune mesure proposée pour réunifier le salariat.


C’est aussi un mouvement qui s’étale dans le temps : les premières réactions syndicales contre le Contrat Nouvelle Embauche, mesure similaire applicable indistinctement aux salariés des entreprises de moins de 20 salariés votée par ordonnance en été 2005, datent du mois d’octobre 2005. Un mouvement qui dure est susceptible de se radicaliser et de faire émerger une solidarité, des transversalités identitaires, une fraternité retrouvée entre univers militants dissociés.


Oui. Que pensent, que feront ceux qui ont lutté ? Ils auront appris à lutter. Le goût de la lutte collective reste.


Le mouvement anti-CPE n’est ni la répétition post-moderne de mai 68 ni l’anti-mai. Il [...] n’en est pas moins un mouvement qui réaffirme la centralité du travail comme vecteur de socialisation et enjeu du conflit social. Mouvement multisectoriel qui porte en soi les germes d’une crise de régime, il constitue un point de jonction entre jeunesse scolarisée en révolte et syndicalisme salarié en lutte. Mouvement de revendications « travaillistes-matérielles », il se construit comme une montée en puissance de luttes symboliques pour déconstruire les mensonges du gouvernement et gagner l’assentiment de l’opinion.


Oui, il déconstruit les mensonges. Non, il ne tarit pas la source des mensonges tant que nous n’avons pas de notre côté repris les mots réforme, changement, progrès, etc.
Pourquoi un mouvement aussi fort, autant de résistance ?


L’autonomie du mouvement social est le vecteur d’une authentique politisation, à l’abri de la récupération électoraliste des partis.


Oui. C’est ce qui explique tant de lamentations du côté de Sciences Po sur « la faiblesse de notre démocratie », entendre la faiblesse de l’encadrement institué. Ces lamentations indiquent qu’ils n’ont pas renoncé à nous faire penser droit.


La contestation déborde la sphère de la politique institutionnelle stricto sensu. Elle concerne la lutte pour les droits des femmes, le combat altermondialiste, la défense des sans-papiers, la bataille contre les OGM et la mal-bouffe.


Non. On trouve ces mouvements dans bien d’autres pays. Et dans notre pays comme dans les autres leur coupure ou isolement ou marginalité d’avec les mouvements ouvriers, paysans, d’avec la partie la plus opérationnelle de la recherche, est un affaiblissement dramatique, fragilise et affaiblit le peuple dans son ensemble.


En dépit du ralliement des élites intellectuelles et médiatiques à l’idéologie dominante, la pensée critique en France n’a jamais cessé d’être florissante.


Oui. L’augmentation du nombre des instruits y est pour quelque chose. On peut compter sur nos gouvernants pour faire progresser l’ignorance.


Chapitre précédent : Un rapt qui ne peut être exécuté qu’en plein jour, sur la place publique.
Chapitre suivant : Focalisation.
Lire la présentation et revenir au sommaire.

© Laurent Grisel _ 20 février 2012

[1Co-auteur, avec Sophie Béroud et René Mouriaux, de Le Mouvement social en France. Essai de sociologie politique, éditions La Dispute, 1998.

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