Éditions Œuvres ouvertes

Vote de la gauche pour la droite

Du 24 au 29 avril, dix-septième chapitre de 2006

Lundi 24 avril 2006
Comment le racisme a été relégitimé à droite.
Un long travail de construction de langue, autant que d’arguments.
C’est étrange. On le sait déjà. Cela a déjà été analysé. Ce serait le moment ou jamais de le rappeler. Il faudrait se souvenir du scandale de la « Nouvelle Droite » et des campagnes menées à la fin des années 1970 par les organes de presse vertueux.
Constat : ces campagnes, ces organes ne sauraient plus les mener. Ils ne se souviennent plus de ce qu’ils ont analysé, écrit, publié. Pourquoi ? Pourquoi ne peuvent-ils ou ne savent-ils ou s’interdisent-ils de se servir de ce qu’ils ont appris et nous ont appris pour faire la généalogie des événements de langage d’aujourd’hui ?
L’histoire commence en 1978, Le Figaro Magazine est créé, son rédacteur en chef adjoint est Patrice de Plunkett flanqué de Jean-Claude Valla, Yves Christen, Christian Durante, Michel Marmin, tous membres du GRECE, « Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne ».
L’été 1979, Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur dénoncent l’influence de ce qui fut baptisé alors Nouvelle Droite pour ramasser en deux mots l’ambition formulée par le penseur de ce courant, Alain de Benoist, d’élaborer une « nouvelle culture de droite » qui serait en fait d’extrême droite.
La campagne de dénonciation fut couronnée d’un certain succès, à en juger par la sortie de ces hommes du Figaro Magazine l’été 1981.
Quant à l’influence persistante de leurs discours sur le magazine et le journal et au-delà, sur la société, pendant leurs deux ans d’activité la plus voyante et surtout après, je ne connais pas d’étude qui en ait été faite.
Pourquoi était-ce scandaleux que les cinq hommes du Figaro Magazine soient tous membre du GRECE ?
Le GRECE a été fondé en janvier 1969 par des militants venant de Europe-Action (Dominique Venner, Jean Mabire), de la Fédération des étudiants nationalistes (FEN), du Mouvement national du progrès (MNP) et du Rassemblement européen pour la liberté (REL).
Ils sont très fiers du « E » comme Europe, ils l’ont bien mis en avant dans les marchandages inévitables au moment de toute fusion d’organismes, quand chacun essaie de garder dans le nouveau nom trace de l’ancien. « Europe » les a rassemblés.
La campagne de presse, pour autant que je m’en souvienne – les souvenirs simplifient le passé –, cette simplification extrait-elle l’essentiel ou le cache-t-elle ? – s’en était tenue à l’étiquette « extrême droite ».
Personne semble-t-il, en tout cas je ne m’en souviens pas, ne relève l’aveu : « Europe » signifie, dans leur langage codé, « blanc », plus précisément « aryen » – mot tabou depuis le nazisme et remplacé par « indo-européen » (et ils ont essayé d’embarquer Georges Dumézil dans leur histoire), etc. Ils veulent refonder l’Europe en remontant avant le christianisme, heureuse époque païenne des hommes forts – le christianisme est un rameau du judaïsme, lequel est la religion des hommes faibles, lesquels ont corrompu et affaibli la race blanche, etc. Pour être clair : je pense qu’il faut rapprocher cet aryanisme et ce paganisme de la religion secrète des hauts dignitaires nazis, une sorte de conclusion pratique et rituelle de leur lecture de Nietzsche.
L’importance de ce mot, Europe, et son sens convenu chez ces gens-là, sont pourtant clairement signifiés dans la généalogie des groupuscules. Et que leur langage soit codé, plus ou moins selon les interlocuteurs et les contextes, que leur travail politique soit essentiellement de langage, c’était bien expliqué dans la campagne de presse de 1979 et c’est lisible dans leurs écrits.
Généalogie : Alain de Benoist rencontre Dominique Venner, d’Europe Action, en 1962.
Écrits : Dominique Venner publie Pour une critique positive en 1962, il y propose de « combattre plus par les idées et l’astuce que par la force ».
Certes, ces gens du GRECE n’ont pas fait de la politique mais, disent-ils, de la métapolitique, « le domaine des valeurs qui ne relèvent pas du politique, au sens traditionnel du terme, mais qui ont une incidence directe sur la constance ou l’absence de consensus social régi par le politique ».
Alain de Benoist peut bien se dire tiers-mondiste, il suffit de préciser qu’il s’agit du développement des bantoustans, du chacun-chez-soi. Il peut bien se dire anti-américain et antilibéral, il faut seulement se souvenir que le corporatisme fasciste est une doctrine qui se prétend anticapitaliste.
Sa stratégie de brouillage et de conquête des esprits (la recherche de « l’hégémonie », selon le mot de Gramsci dont il se délecte) l’amène à répéter son opposition à la xénophobie.
Toutes ces farces de vocabulaire lui vaudront d’être étiqueté à gauche par quelques-uns. Comment est-ce possible ? Puisque l’obsession de ces gens est de détruire ce qu’ils appellent le mythe égalitaire.
Quant aux ruses qui consistent à prôner « la différence », ce mot prononcé à gauche en référence à « la reconnaissance de l’autre » alors qu’il s’agit de prôner le « développement séparé » (l’apartheid), elles devraient être depuis longtemps éventées.
A-t-on bien réfléchi à l’une des missions d’Eichmann, agitée par lui de façon répétée pour sa défense, depuis sa cage de Plexiglas renforcé contre les balles, lors du procès de Jérusalem, que la solution juive qu’il regrettait de n’avoir pu mettre en œuvre, du fait des circonstances malheureuses de la guerre, était de créer un État en Israël et d’y renvoyer tous les juifs d’Europe ?
Le régime raciste d’Afrique du Sud poursuivant la mission de l’homme blanc, etc.
On ne devrait pas s’étonner que le GRECE et Alain de Benoist récusent l’étiquette d’extrême droite puisque c’est précisément leur raison d’être, faire tomber les interdits et les tabous qui empêchent leur aryanisme d’être accepté par la société et de trouver sa traduction politique.
Comment peut-on tomber dans le panneau ? Ils ont consacré tellement d’encre à récuser la pertinence du clivage gauche-droite, et c’est un des thèmes constants de l’extrême droite dans ses différentes variantes.
Que quelques-uns de leurs membres, fatigués de cette gymnastique intellectuelle et de cette guerre harassante dans le ciel des idées et dans les minuties du trafic des faits et des concepts, quittent le navire, rejoignent le Front national, continuent le combat idéologique dans des agences de relations publiques, dans des partis majoritaires, dans des journaux et télévisions, en quoi cela réfuterait-il leur anti-égalitarisme et leur apologie de l’homme blanc ?
Leur stratégie de conquête, d’effacement des clivages, poursuivie sans relâche, bien après 1979, jusqu’aujourd’hui.
Par exemple en décembre 2004 l’élection de François d’Orcival à la présidence de la Fédération nationale de la presse française (FNPF), organisation patronale de la presse analysée par Pascal Dillane sur le site d’ACRIMED. La défaite subie en 1981, leur sortie du Figaro magazine, ne les ont pas fait renoncer à leur but : conquérir la presse, gagner la bataille des mots et des idées.
Quelle bonne école de manipulation des concepts et des sentiments associés, ne pas s’étonner qu’une des plus puissantes agences de relations publiques, Image 7, défenderesse de la dictature tunisienne et des grands patrons français, soit dirigée par Anne Méaux, ancienne du PFN, Parti des forces nouvelles.
Bien comprendre cela : la fidélité aux idéaux de sa jeunesse est au fondement des vies assumées fièrement.

Ce fut une erreur lourde de conséquences de se définir, à gauche, par le seul rappel des luttes les plus récentes, mieux, parmi celles-ci, celles qui concernent le sexe, le genre, l’écologie, le tiers-monde, et tout ce qui mobilise justement et qui, comme en contrepartie, présente l’avantage d’oublier les ouvriers, les paysans, le système de production et qui le possède, les ressources financières et qui décide de leur usage, etc. Alors que la gauche devrait rassembler et combiner ces luttes, toutes, sans exception, sans les opposer – puisqu’il s’agit d’enjeux humains, de vie sur terre, etc. Et qu’elle pourrait ainsi rassembler bien au-delà d’elle-même.
Dans cette définition que la gauche donne d’elle-même, si moderne, si propice aux audaces peu risquées, la notion d’égalité économique n’a plus beaucoup de place.
D’ailleurs, les « niveleurs » de la Grande Révolution ne furent-ils pas des terroristes, des assassins ?
Ce qu’il en reste, de Gracchus Babeuf, l’homme de la collectivisation des terres, opposé à la Terreur, dirigeant de la Conjuration des égaux contre le Directoire, donné pour trente francs à ses poursuivants par un certain Georges Grisel, on ne le trouve plus que dans de vieux livres d’occasion aux Éditions sociales, mauvais papier, après-guerre, années 50 du XXe siècle, stalinisme.
Fonder l’horreur de l’extrême droite sur le seul rappel des atrocités nazies sans jamais rappeler la destruction du parti communiste allemand et des syndicats ouvriers, l’organisation militaire des usines, etc.
Les cris horrifiés et l’indignation qui favorisent le vague et les manipulations – quand même, obtenir 80% des voix en faveur de cette ganache de Chirac, quelle réussite ! quel rendement ! – plutôt que l’analyse historique et linguistique.


Mardi 25 avril 2006
On essaie de minimiser les exclamations goguenardes du ministre de l’Intérieur Sarkozy du 22 avril dernier et ses références au Front national.
Beaucoup de bavardages. Biaisés.
Il n’y a pas si longtemps l’élection présidentielle, le choc du 21 avril 2002, Jospin le socialiste débarqué, Le Pen opposé à Chirac, entre les deux tours toute la France fut provisoirement antiraciste et moi aussi j’ai voté pour ce Chirac qui fut tant ému le soir même du côté de la Bastille, la foule devant lui et depuis il n’a cessé de cracher à la figure des gauches qui ont voté pour lui en accélérant les politiques du consensus de Washington poussées dans le monde entier avec les succès qu’on connaît par le FMI, la Banque mondiale, les firmes multinationales et leurs innombrables porte-parole, évangélistes du marché, esbroufeurs, égorgeurs de régimes librement élus.
L’épouvantail Front national avait drôlement bien marché. 80%, je me passe ce pourcentage en boucle.
La presse avait bien fait son travail.
Aujourd’hui les bavards sont embarrassés.
Ils essaient de minimiser les propos de N. Sarkozy en les ramenant à une manœuvre habile et, pour tout dire, républicaine, puisqu’elle affaiblirait le Front national, ennemi visible. Pas la moindre réflexion sur les dégâts dans l’esprit public.
Ils sont pris de vitesse.
Leurs considérations et éloges d’habileté politicienne reprennent, de fait, sous la dictée, l’argument du prestidigitateur, N. Sarkozy : « On devrait plutôt se réjouir qu’un dirigeant d’une formation républicaine aille les chercher » (les partisans de Le Pen) « un par un pour les convaincre que Le Pen, c’est une impasse ».
Les commentateurs, quelques-uns profs à Sciences Po, ne s’attardent pas sur « impasse ». Mais pourquoi, « une impasse » ?
L’argument sous-entendu par N. Sarkozy est bel et bien entendu par tous ceux qui sursautent au mot « impasse » parce que c’est exactement ce qu’ils ressentent, ils vivent cette impasse, ils la remâchent et y réfléchissent et l’ont tellement en tête que dans leurs conversations familières ils hochent la tête et sourient simultanément, convives, amis, voisins, du même sourire désabusé ; l’argument de N. Sarkozy qu’ils entendent et comprennent est celui-ci : Le Pen ne parviendra pas au pouvoir. Il ne mettra donc pas en œuvre vos idées. Tandis que moi, N. S., je gagnerai les élections, grâce à vous, et je mettrai en œuvre vos idées. Oui, celles énoncées par M. Le Pen.
Il leur fait cette promesse : votez pour moi, vous triompherez.
Quel autre sens donner à « une impasse » ? Qu’on m’explique !
Et comment pourrait-il ne pas tenir sa promesse ?


Mercredi 26 avril 2006
« Raciste » permet, permettait, on sent que cette époque est passée, d’obtenir un vote de masse, un vote de la gauche pour la droite.
Aujourd’hui le candidat à la Présidence, celui qui veut succéder à celui qui a employé cette manœuvre d’intimidation, jette d’autres arguments sur la place publique.
Il fait rire, il provoque des rires de soulagement, il sait qu’il les obtiendra, disant « on ne va pas avoir honte d’être français ». Les gages donnés par Chirac aux « antiracistes » pour faire passer tout le reste ne sont plus la bonne méthode.
Les 2500 personnes s’esclaffant valident qu’on peut insulter, intimider et mettre dans l’embarras les « antifrançais ».
Les perroquets de journaux sont gênés.
Ça va pas être facile de changer de régime d’intimidation.
Ça va prendre combien de temps pour passer d’un régime à l’autre ? Par quelles contorsions ? Est-ce possible, même ?

Bon. Il faut que je comprenne pourquoi je ne suis pas indigné par les propos du ministre de l’Intérieur et candidat à la présidence de la République.


Jeudi 27 avril 2006
L’indignation exprime une surprise, je ne suis pas surpris.
La surprise serait le constat brutal d’un écart insupportable entre le comportement manifeste et une fonction dont on attend ceci, cela, la dignité, la décence, etc. Dont on attend : la surprise exprime une croyance déçue ; je ne suis pas croyant en la fonction, je ne suis pas déçu.
Je sais que la dignité, la décence, le courage, etc. sont du côté des pompiers qui secourent leurs concitoyens, déjà moins du côté de leurs officiers supérieurs, certainement pas au sommet de l’État, aujourd’hui Chirac qui nous a trompés et trahis avec bonhomie, demain qui d’autre ?
L’indignation exprime aussi une foi dans les cris. On croit que les innombrables cris des petits vont faire tomber le puissant. Cette foi n’est pas durable, elle s’éteindra avec le cri, mais je l’entends au sein du cri lui-même, au cœur de l’indignation elle-même. Durant qu’on entend le cri je n’ai pas cette confiance-là.
Je suis gêné par l’indignation. Je sais par expérience qu’il y a toujours plus d’indignés que d’agissants. Je ne peux m’empêcher d’entendre dans les cris une autre supplique : s’il vous plaît arrêtez de dire ces choses désagréables et retournons au plus vite aux accommodements et à l’anesthésie quotidienne.
Mais c’est injuste et idiot de ma part. C’est ignorer toutes les nouvelles recrues pour l’action que l’indignation va produire. Tous ceux, très nombreux, qui agissent selon les mots qu’ils emploient.
Et je devrais savoir que le moment d’indignation est politique, qu’il est moins important que ceux qui s’y adonnent le pensent mais qu’il n’est pas insignifiant pour autant.
Le fait est, je n’arrive pas à m’indigner. Je ne peux pas m’empêcher de réfléchir aux sources, aux conséquences, aux plans, aux contre-plans. Je ne suis pas surpris. Je ne pense pas qu’on puisse faire pression sur ceux qui ont décidé une fois pour toutes d’asseoir leur conquête du pouvoir sur le mépris des principes en leur rappelant les principes. Je pense que rappeler les principes c’est entretenir l’illusion que ces cyniques peuvent s’y plier. Le moment politique est justement le contraire de cela : à partir de maintenant, disons, à partir du samedi 17 avril, c’est le populisme qui est le nouveau régime d’intimidation, reprocher au populiste son populisme est vain et au contraire alimente les ricanements et la jovialité bon-enfant des entre-nous.
J’ai compris : je reproche aux indignés et surtout aux indignateurs de ne pas saisir et de ne pas faire saisir qu’on vient de basculer et dans quoi. En fait, je leur reproche de ne pas être assez indignés, de ne pas avoir relevé ce mot « impasse ».
C’est ce qui ne va pas. La routine de l’indignation au regard du caractère décisivement nouveau de ce qui vient de se passer.
Je n’aime pas l’instant inconséquent. Je n’aime pas le haïku décervelé et sans histoire. Je préfère les poèmes longs.


Samedi 29 avril 2006
Journée d’action pour demander l’abandon de la réforme du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA).
D’un côté, style bien propre sur soi, le concept d’une immigration « choisie » ; de l’autre, arsenal juridique pour laisser toute latitude à « la chasse aux clandestins » et l’objectif délirant, style multinationale en révolution permanente, reconduire, chaque année, 25 000 personnes en séjour irrégulier à la frontière.
Erreur d’analyse. Patrick Mony, du GISTI, espère une mobilisation comparable à celle qui a eu la peau du CPE. « C’est la même philosophie que le CPE/CNE [celle de la précarité] par rapport aux immigrés. »
Mais ça n’est pas possible.
Les organismes qui ont crié, défilé, écrit des slogans sur de vieux draps, téléphoné à leurs amis pour les convaincre de venir, de s’arracher aux contraintes de la vie ordinaire, de substituer la manifestation à la détente, à la routine, ces corps sont fatigués, ils doivent se reposer.
Il fait remarquer que la peur d’être arrêté va gagner du terrain. Puisqu’on sait que les consignes sont d’arrêter parents et enfants à la sortie des écoles, etc.
Au centre de rétention administrative de Vincennes, 136 personnes dites « en situation irrégulière » viennent de se mettre en grève de la faim collective.


Chapitre précédent : Sarkozy d’extrême-droite.
Chapitre suivant : Il y a un étrangement, une tristesse des prolétaires.
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© Laurent Grisel _ 5 mars 2012

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