Œuvres ouvertes

Il y a un étrangement, une tristesse des prolétaires

Du 2 au 6 mai, dix-huitième chapitre de 2006

Mardi 2 mai 2006
Publication annuelle, devenue rituelle, de la liste rouge de l’UICN, Union internationale pour la conservation de la nature.
40 169 espèces animales sont suivies, 16 119 sont menacées d’extinction.
Un tiers des grenouilles, crapauds et autres amphibiens, à la peau si sensible, si fragile, sont menacés de disparition.
Le directeur de l’UICN, Achim Steiner : « La perte de biodiversité s’accélère au lieu de ralentir. »
C’est annoncé et on ne fait rien.
Il y a plein de domaines dans lesquels la maxime « un fait divers, un projet de loi » ne s’applique pas.


Jeudi 4 mai 2006
Lecture du livre d’Éric Hazan, LQR, la propagande du quotidien (Raisons d’agir, 2006).
L’anesthésie générale par euphémismes et mots retournés, en plus d’emberlificoter le peuple, permet au premier braillard de se faire passer pour un héros... et c’est ce qui arrive dès l’instant où ce qui se dit « la gauche » renonce à appeler un chat un chat...
Ce n’est pas une question de pure sémantique, mais bien de politique ; ces messieurs-dames ont explicitement (il y a eu des batailles de congrès pour cela) renoncé au vocabulaire de la lutte des classes en même temps qu’à la lutte tout court.
C’est pour moi une des forces du livre de Hazan que de mettre à nu le caractère massif des renoncements liés à l’emploi de certains mots.
Et ce sont bien sûr les vraies lâchetés qui préparent la scène pour les faux héros.
Les rodomontades, les levées de tabous, les assez avec les culpabilisations des donneurs de leçons, toute cette rhétorique de faux courage des forts qui s’en prennent aux faibles en prétendant parler au nom des faibles car tout d’un coup ils disent les fonctionnaires des privilégiés, les Arabes tous des musulmans et tous des terroristes et les flics pas des animateurs socioculturels et on supprime des effectifs là où il en faudrait et on laisse terrain libre aux caïds qu’on prétend combattre, et la violence monte et on pourra à nouveau prétendre défendre le peuple contre la violence quotidienne, etc.


Samedi 6 mai 2006
Relecture du livre d’Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. La moyennisation de la société (Édition Labor, Collection Liberté, j’écris ton nom, 2003). [1].
Pourquoi est-ce qu’on n’y arrive pas, à convaincre les dominés à se révolter et à passer à l’action ? Il répond : parce qu’on s’en prend aux mécanismes extérieurs (l’économie, la politique), pas aux intérieurs (l’être social incorporé, l’adaptation au monde tel qu’il est organisé par les puissants, cette adaptation qui ne peut être qu’une acceptation convertie en habitudes, en catégories de penser et d’agir devenues réflexes). Cette dialectique démontrée et mise à plat par les travaux de Pierre Bourdieu et de ses équipes. Dont on doit tirer des conséquences pratiques. Pierre Bourdieu s’y essaya.
Or, dit A. Accardo, même la classe ouvrière aspire aux valeurs et comportements de la petite-bourgeoisie (chapitre 5, La moyennisation de la société).
Ça me rappelle irrésistiblement le cynique « les ouvriers se sont embourgeoisés » envoyé si souvent comme une insulte à la figure des militants et on entendait simultanément les trois lâches satisfactions : d’avoir bien emmerdé d’une massive majorité le dérangeant minoritaire, d’apparemment prendre les arguments et donc le parti de la vertu, d’avoir enfin l’autorisation, puisque tout le monde fait comme ça, d’aller vite se repaître des derniers trucs à la mode.
Mais non, je ne suis pas d’accord, conscience ouvrière et rêves petits-bourgeois coexistent. Il y a même une division des psychologies, des vies spirituelles. L’objectivisme et le collectivisme inscrits dans le travail même, allant avec le relativisme et l’individualisme des consommations éclectiques et factices. Il y a un étrangement, une tristesse des prolétaires. Et des luttes toujours il y en a. Alors que tant de syndicalistes sont amollis, achetés, qu’il y en ait tant d’intègres, pourquoi ? Comment ?
A. Accardo décrit très bien le cocktail d’hédonisme, d’individualisme, de cynisme, de compassion pour les enténébrés extérieurs, etc. Il dit, chapitre 4, « décomposition morale » – d’accord.
Je crois que je n’oublierai jamais dans cette réunion de ce qu’on appelait Biocoop, coopérative de produits biologiques, et je ne sais pas si la firme qui porte ce nom aujourd’hui en est dérivée ou non, quelques militants dans le 14e arrondissement qui se groupaient pour acheter œufs et choux, on discutait sans fin des bonnes affaires et du choix des fournisseurs mais rarement de quoi que ce soit d’autre, je découvrais la démocratie de poireaux, on était, disons, en 1974, quand vint sur le tapis la question des grands changements, jamais il n’y en aurait à la soviétique, frisson, les ouvriers étaient tous des petits-bourgeois affolés par la consommation, satisfaction, l’un d’entre nous dit d’un ton décisif et profond « nous, les classes moyennes, nous avons le pouvoir et l’éducation, c’est nous qui pouvons tout ».
Que faire ? A. Accardo propose de s’en prendre à nos propres intérieurs. Ne pas se laisser aller aux orgies de consommation. Faire preuve de retenue. Pratiquer la socio-analyse. C’est vrai, il faut faire ça, mais quand même c’est court. On va conquérir la majorité ? Ou, ambition réduite, intermédiaire, un peu plus de dignité et de tenue dans la minorité combattante ? Non. Ou à peine. On gagne peu à remplacer un divan psychanalytique par un divan bourdieusien.
Il ne fait pas assez de place, dans sa description, à la peur de se battre, à la peur des conflits. Il dit bien et cruellement le monde d’auto-illusion des progressistes qui militent pour une éducation digne pour tous et dans l’accomplissement de leur idéal même pratiquent sans s’en rendre compte dans leurs classes l’éducation qui essore les gosses du peuple. Mais ce mécanisme auto-entretenu de production d’illusions nécessaires au maintien et à la continuité de vie dans un équilibre instable, position intermédiaire entre dominants et dominés, huile dans les rouages de la domination – ce mécanisme et cette nécessité n’expliquent pas tout. Il y a ceci de tout aussi fondamental que cette position d’intermédiaire ne peut exister que dans l’atténuation ou la négation ou la conversion des conflits. Qu’elle produit donc aussi, en même temps que l’auto-illusion, la peur et la négation ou l’euphémisation ou la minoration des conflits.
Dès lors, effacer toute notion de lutte des classes, pas une minable manœuvre politicienne de congrès sans importance, de toute façon on le savait déjà avant, mais bien une aspiration profonde : oublier les luttes, ne pas les voir, s’en tenir éloigné, chercher avant toute chose des accommodements, minorer les monstres, ne pas nommer la machine à broyer les vies – tout cela qui fait peur.
Mécanisme fondamental de tout être, même des plantes : la peur empêche de penser. Nécessité pour ainsi dire atomique. Pourquoi et comment la lutte libère des énergies colossales. Intuition va souvent avec colère.
On n’oublie pas l’auto-socio-analyse, mais à quelle échelle serait-elle conduite et collectivement, en plus grandes masses, dans des luttes contre les impostures hédonistes individualistes ! Il y a du travail. Moqueries, lents démontages, etc.
Imaginations et réalisations de mondes autres, brèches considérables dans le discours monopolistique du bonheur sur gondoles de magasin.
Son analyse de l’incorporation des normes de domination devrait porter plus loin l’autocritique. On devrait se demander à quel point l’incorporation de la corporation, du métier, du collectif de travail formé en régime de domination, induit des formes de luttes corporatives, compartimentées ; on devrait contester le monopole du souci de l’usager que veut s’arroger la presse réactionnaire et compatissante pour les usagers mis à pied alors qu’elle rêve de mettre à pied les grévistes et se demander pourquoi certains transports sont arrêtés au lieu d’être gratuits – et parfois ils le sont mais alors, pourquoi et comment ce caractère exceptionnel ? Comme si les travailleurs restaient toujours confinés derrière leurs vitres protectrices, incorporées en effet ces vitres, les grévistes restent entre eux et n’en profitent pas pour discuter le bout de gras avec quelques-uns et mettre en discussion les chiffres dont ils ont connaissance dans les instances paritaires, respectant ainsi une règle de confidentialité, acte de respect d’une chaîne qui les tient ficelés à l’intérieur d’instances construites pour les ficeler. Et réciproquement, concernant les associations d’usagers.


Chapitre précédent : Vote de la gauche pour la droite.
Chapitre suivant : Continuation de notre encerclement
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© Laurent Grisel _ 8 mars 2012

[1Depuis ces notes de mai 2006, parution d’une réédition augmentée et actualisée chez Agone, 2009, dans la collection Contre-feux, sous le titre Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

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