Éditions Œuvres ouvertes

Peur de faire peur

Du 5 au 10 juin, vingt-deuxième chapitre de 2006

Lundi 5 juin 2006
Les grands et vrais motifs de pétitionner partent dans tous les sens, les bonnes et justes pétitions surgissent à n’importe quel moment de la journée, veulent s’imposer chacune comme l’urgence du jour et du siècle, s’accumulent à toute vitesse.
RESF (Réseau éducation sans frontières) : un Appel au monde culturel contre la loi Sarkozy circule pour les premières signatures.
Dans leur message :


Ce texte est sans doute la dernière chance qui existe de faire reculer le gouvernement. L’Assemblée nationale a adopté la réforme en mai. Le Sénat doit examiner le projet de loi à partir du 6 juin. Puis une commission mixte de députés et de sénateurs élaborera une version définitive. Enfin, le Conseil constitutionnel, probablement saisi par l’opposition, validera ou invalidera la future loi.
Il nous reste donc très peu de temps pour manifester notre opposition et, ce faisant, pour tenter de provoquer un sursaut dans l’opinion.


Je réponds :


Je suis en plein accord avec le texte de cet appel et le signe.
[…] toutefois […] je ne pense pas que ce texte, que nous signons, et même si nous le signons… soit « sans doute la dernière chance qui existe de faire reculer le gouvernement ».
[…] cette affirmation est excessive, et même fausse : il existe une forte mobilisation dans la société, pour ne citer qu’un exemple le mouvement de solidarité autour des élèves menacés d’expulsion cet été. Nous ne sommes pas seuls, jamais. En outre, je me méfie au plus haut point des brevets de grande dignité, plus encore d’efficacité, délivrés aux artistes et intellectuels par les artistes et intellectuels eux-mêmes.
Cela n’enlève rien à la justesse de l’appel, que toute personne en accord avec lui, quel que soit son statut, devrait pouvoir rejoindre, ce qui est pour moi une autre raison de le signer.


Ils se croient encore au temps où les intellectuels provoquaient « un sursaut de l’opinion ». N’ont aucune idée ni du moment politique ni de l’opinion – ils les sous-estiment tous deux. Et leur surestimation d’eux-mêmes : on est mal partis.
Je relis l’appel que je viens de signer. Il se termine sur cette phrase : « Nous exigeons du gouvernement qu’il se ressaisisse d’urgence. » Bon sang ! Il en a fallu des discussions et des compromis pour en arriver à ce texte. À, j’imagine le mot dans la discussion, le faire « large ».
Tout cet effort pour s’exhausser, pour s’extraire d’une époque et commencer d’entrer dans une autre. Aucun mot pour qualifier ce dans quoi nous entrons. Peur même de nommer cela. Je suppose que les promoteurs de l’appel n’ont pas peur mais qu’ils ont peur de faire peur.


Mercredi 7 juin 2006
Chili, révolte des pingouins.
Jeudi dernier, après la manifestation monstre, la nouvelle Présidente socialiste, Michelle Bachelet, a promis une réforme de la loi Pinochet (loi organique constitutionnelle d’enseignement), des bourses, mais maintient la décentralisation (municipalisation) alors : que vaut la refonte de la loi ? Et rien sur les transports, ça coûterait une fortune, dit-elle. Cette question des transports je l’imagine très sensible si les loyers sont élevés, si manquent les résidences universitaires, massivement les élèves doivent prendre le bus ; fatigue, misère, temps pris sur les études et la vie amicale – une humiliation complexe répétée deux fois par jour.
Hier lundi matin, grande assemblée à Santiago du Chili pour discuter de la réponse de la Présidente dans un amphi de l’Institut supérieur de commerce numéro 2. Il n’y a plus rien à négocier, a dit le gouvernement, on va adopter ces mesures. Eh bien, on continue, répondent les jeunes.
Parole d’une des animatrices de la lutte, Maria Jesús Sanhueza : « Nous ne sommes pas disposés à abandonner le thème du transport gratuit. C’est un sujet super-important. Nous continuons d’avoir des compagnons qui ne peuvent pas assister au lycée pour une question de ressources. » C’est l’augmentation de l’abonnement étudiant qui avait été le déclencheur du mouvement. Tout mouvement connaît son origine qui est son identité et tant qu’il vit il ne peut supporter qu’on s’en prenne à ce qui l’a fait naître ; c’est sa façon de vouloir persister dans son être.
Dans la foulée, près d’un million de manifestants. Nouveaux venus dans la protestation, les étudiants et enseignants de trente-cinq universités. Déclarations de soutien d’une centaine d’organisations (syndicats, associations), le peuple est avec eux mais de loin, pas le peuple entier dans la rue ; je sens, à combien de kilomètres de distance, la colère des jeunes, la retenue des autres et cette retenue ce qu’elle contient de peur, d’inquiétude, de souvenirs des mauvais jours, etc.
264 protestataires arrêtés, 29 blessés – les blessés, 24 carabiniers, 5 journalistes, c’est trop beau pour être vrai, ça ressemble à l’alliance fabriquée entre la presse et la police et à la criminalisation du mouvement - que valent ces chiffres, comment sont-ils produits ? Le plus fiable je crois ce sont les 264 arrestations, il y a de la bonne bureaucratie, .


Jeudi 8 juin 2006
Abou Moussab Zarqaoui, le chef d’Al-Qaida en Irak, a été tué par deux bombes de 250 kilos jetées d’avion sur la maison qu’il habitait.
On rapporte que le président des États-Unis aurait réclamé son crâne et les os. Comme s’ils lui appartenaient, comme s’il les avait achetés, personnellement, avec les milliards de dollars et les centaines de milliers de tués et de blessés


Samedi 10 juin 2006
Fin de la grève des pingouins au Chili.
Un Conseil est chargé d’appliquer la loi passée en force mais en tenant compte des revendications des jeunes et de leurs familles. La coordination lycéenne va s’y rendre et appelle à la reprise.


Un des porte-parole du mouvement, Juan Carlos Herrera, a affirmé que « les occupations des lycées se terminent à partir d’aujourd’hui jusqu’à mardi ». Herrera a indiqué que les lycéens continueront le débat sur les changements de fond dans les lycées et a confirmé qu’ils intégreront le Conseil assesseur présidentiel, où ils constitueront un front commun avec le collège des professeurs et les fédérations d’étudiants.
« Nous nous sentons victorieux, nous sentons que nous avons gagné, que nous avons doublé la main au gouvernement, qu’il manque des points, que des sujets structurels et de fond manquent et que ceux-ci seront discutés à l’intérieur des lycées », a ajouté le dirigeant.
« Nous avons gagné sur les thèmes revendicatifs économiques que nous avions avancés. »
« Les lycéens ont eu une grande victoire qui mérite d’être célébrée dans les lycées, entre compañeros. »


Je ne suis pas convaincu.
Qu’ont-ils obtenu ?
Budget de 200 millions de dollars par an : repas à prix réduit, cartes scolaires et d’étudiants à tarif modéré pour les transports en commun, remise en état de bâtiments scolaires, concours d’entrée à l’université gratuit pour 80 % des candidats et promesse d’une loi nouvelle qui laissera intacte la municipalisation c’est-à-dire la haine sociale instituée ; un cycle de discussion, être emmenés en bateau dans un « Conseil assesseur présidentiel », quelques têtes de la lutte y embarquent avec flonflons.

À Paris, manifestation contre la loi de clandestinisation des travailleurs immigrés. Beaucoup de « sans-papiers ». Eux et les associations. Plusieurs milliers, seulement. Les manœuvriers ont réussi leur coup, les lutteurs sont confinés. Mais peut-être un début, sait-on jamais.


Chapitre précédent : La révolte des pingouins.
Chapitre suivant : Être précis dans la lutte.
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© Laurent Grisel _ 22 mars 2012

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