Œuvres ouvertes

Être précis dans la lutte

Du 13 au 18 juin, vingt-troisième chapitre de 2006

Mardi 13 juin 2006
Les reconduites à la frontière continuent. Hier, une famille de Géorgiens, enfant de deux ans compris. Le grand-père qui était retourné là-bas en mars a été assassiné à son arrivée.


Vendredi 16 juin 2006
Publication d’une nouvelle circulaire aux préfets le 13 juin, signée par le ministre de l’Intérieur, qui assouplit les conditions de délivrance d’un titre de séjour aux familles sans papiers ayant un enfant scolarisé :
– la fréquentation d’une école maternelle, et non plus seulement primaire, vaut pour année de scolarisation ;
– l’arrivée en France de l’enfant peut avoir eu lieu jusqu’à ses treize ans ;
– il n’est plus exigé que l’enfant ne sache pas parler la langue maternelle de ses parents ;
– il faut que l’enfant ne soit plus en lien avec le pays d’origine.
De nouvelles familles auraient droit à un titre de séjour. Mais d’autres sont exclues sur des critères arbitraires, iniques, inhumains ; par exemple les familles qui ont un enfant de moins de trois ans, les jeunes majeurs scolarisés mais arrivés en France après treize ans.
Qu’espérons-nous ?
Que soit abrogée la loi de choix des immigrés qu’on ferait venir un à un comme dans le bon vieux temps selon la santé de leurs gencives et l’épaisseur de leurs muscles, rêve propre aux puissants de prévisibilité de la main-d’œuvre et de peur de l’imprévisibilité de l’humain, et corollairement création d’un plus grand nombre de clandestins soumis au chantage et à la peur des policiers qui ramassent, c’est plus facile, ceux qui ont la peau colorée et qui marchent humblement, grâce à de nouvelles restrictions d’aller et venir librement. Mais l’indignation en elle-même, seule, si nécessaire, est pourtant sans force. Mais l’espoir de voir cette loi retirée comme le fut celle dite faussement du CPE, si certains d’entre nous l’ont, cet espoir serait fondé sur une sous-estimation des fatigues de la mobilisation extrême, sur une surestimation de la victoire, surestimation possible seulement si on oublie qu’en face ils ont considéré que ce sont eux les vainqueurs puisqu’ils ont fait passer sans discussion tous les autres articles de cette loi. Et dans cet aveuglement même on sous-estimerait leur volonté de l’emporter, de nourrir de haines leur propre camp.
L’indignation fait voir les principes. Elle nous arme de principes, et Dieu sait si nous en aurons besoin, et de l’énergie irréductible qu’ils nous donnent. Cependant prise seule, se prenant pour une force, elle ajuste mal le regard sur les événements, en ce sens elle est désarmante dans la conduite de la lutte.
Il n’y a pourtant aucune objection de fond à ce que nous soyons en même temps éloquents sur les principes et précis dans la lutte. C’est quelque chose qui s’apprend collectivement, en avançant. Il me paraît évident qu’un très grand nombre de personnes engagées réussissent l’alliance de ces deux dimensions, sinon nous ne parviendrions pas à les faire reculer, par moments, ces gens déterminés à nuire et à couvrir de miel leurs forfaits. Que le nombre d’irréductibles ne cesse de grandir j’en suis sûr. Et qu’ils sont conscients de leur isolement parmi les illusionnés. Je suis frappé du ton de tristesse et de détermination, ces deux couleurs ensemble, dans les messages de ceux qui ont les arguments les mieux construits et les plus complexes.


Dimanche 18 juin 2006
Jean-Michel Maulpoix, un écrivain de poésie académique, est président de la Maison des écrivains. Dans le bulletin de cette institution il a commis un éditorial qui distingue deux catégories d’écrivains et donc d’adhérents. Il y aurait d’un côté les écrivains qui cherchent, dans la Maison des écrivains, « la défense et l’illustration de leur identité » d’écrivain. De l’autre, ceux qui « doivent enchaîner » « les ateliers, bourses et résidences ».
Comme si ceux de la deuxième catégorie ne défendaient ni n’illustraient, par leur œuvre, par leurs rencontres, la littérature comme « art d’une espèce singulière dont il appartient à chacun de prévenir la banalisation ».
Les ateliers d’écriture, selon lui, une mission sociale de service aux auteurs.
Il ne se passe donc rien dans les classes, en collège, en lycée ? Rien de littéraire ?
Précisément lors de ces rencontres on bat en brèche les lieux communs sur l’écriture, le statut de l’écrivain, la lecture, la littérature, toute cette draperie, gloriole, c’est peut-être ce qui déplaît.
Ses déclarations sont insultantes non seulement pour les écrivains qui font ce travail mais aussi pour les enseignants et tous les personnels qui font que ce travail peut exister – enfin et surtout, pour les personnes que nous rencontrons, élèves ou autres, qui découvrent la lecture et l’écriture, font preuve d’invention, de finesse, d’oreille musicale, de générosité, de goût pour l’essentiel.
Et éditorial très singulier, pour reprendre cet adjectif si bien coté parmi les distingués, précisément au moment où les subventions sont de toutes parts revues à la baisse, en plusieurs dizaines de pour-cent ; où le ministère de l’Éducation et le ministère de la Culture viennent de décider d’exclure la littérature des attributions du « Haut Conseil à l’éducation artistique et culturelle » ; où des programmes de la Maison des écrivains dont il préside le conseil d’administration, comme « Le poète dans la classe », sont réduits, au fil des ans, de moitié.


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Chapitre suivant : Brader ce qu’on prétend être à soi.
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© Laurent Grisel _ 26 mars 2012

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