Éditions Œuvres ouvertes

Brader ce qu’on prétend être à soi

Du 19 au 25 juin, vingt-quatrième chapitre de 2006

Lundi 19 juin 2006
L’éditorial du président du Conseil d’administration de la Maison des écrivains, Jean-Michel Maulpoix. Vague d’indignation accompagnée de lettres publiques de démission. Parmi d’autres j’apporte mon témoignage en défense des ateliers d’écriture.
Je suis adhérent à la Maison des écrivains. J’y suis venu par le programme « Écrivains dans la cité » (plutôt bon titre, je trouve, malgré et à cause de son allure faussement grecque ?). Très bonnes rencontres avec profs et élèves, imprévisibles « ateliers ». S’y passe ce que personne ne peut prévoir ni contrôler : des gosses, et les adultes aussi, y font l’expérience littéraire, de la beauté.
Je me souviens très bien des années 2002–2003. Je venais de publier un poème, La Nasse, qui fait de la rencontre avec les publics une composante de l’écriture même, du moins pour les poètes qui prétendent intervenir dans les questions de la cité. J’énonçais une thèse qui était en contradiction avec mes pratiques d’écrivain ; j’écrivais dans mon coin, c’est à peine si, avant la publication de La Nasse, je faisais quelques services de presse.
Comment sortir ?
Comment aller à la rencontre quand on ne connaît personne ou presque ?
Les quelques expériences que j’ai pu faire, dans le cadre du programme « Le poète dans la classe » ou dans celui de « L’ami littéraire », ont toutes été intenses et riches. Encore la toute dernière, dans la classe d’accueil de Léonore Zylberberg au collège Jean-Jaurès à Saint-Ouen, en janvier et février de cette année, est de celles qui laissent des traces durables.
J’ai rencontré Léonore Zylberberg lors d’une intervention sur le thème de la traduction de poésie, en compagnie d’Andrea Raos, à la bibliothèque de Choisy-le-Roi, en novembre 2004, dans le cadre d’une formation d’enseignants à la poésie contemporaine.
Elle m’a présenté son travail, l’ambiance très particulière d’une classe d’accueil, l’apprentissage continu du français par ces enfants arrivés en cours d’année, l’entraide dans une classe où les élèves peuvent avoir de onze à dix-sept ans, le départ en cours d’année dès que le niveau est jugé suffisant pour suivre une classe normale. La conquête de la langue lettre après lettre, les dictionnaires ouverts sur les tables.
Nous aurions six fois deux heures. La première fois, échanges. Les autres fois, une heure de lecture de poésie à voix haute, une heure d’écriture.
La première fois, j’emporte quelques livres, de mes préférés, pour parler de mes lectures, du travail de poète comme travail de lecture. Je leur lis quelques textes. Questions et réponses habituelles, nécessaires, prendre avec attention, circonspection, les idées toutes faites sur la poésie ; en fait, déjà l’imaginaire à l’œuvre : la rencontre contre le tout-fait, une écoute active, l’avivement des intuitions, la drôlerie des malentendus dénoués.
Les fois suivantes, nous passerons la première heure au CDI, la documentaliste nous fait de la place, nous sommes en rond, les livres sont autour de nous, on va chercher ce dont on a besoin. Quand on lira le poème d’Henri Michaux « Emportez-moi dans une caravelle, / Dans une vieille et douce caravelle », une élève, Fatima, nous sortira une encyclopédie de la marine à voile, voici la caravelle.
Je distribue quelques poèmes de métamorphose (Michaux, Hikmet), ils nous accompagneront jusqu’au bout.
Lecture à voix haute. Se mettre debout. Concentration, silence en soi qui fait le silence autour de soi. L’élan, la tenue, l’adresse ; le temps que mettent les syllabes à résonner et s’assembler ; l’écoute répétée et du poème et d’autrui.
Pour la deuxième heure nous traversons la cour et montons à l’étage, en classe, chez eux, dictionnaires à disposition, écriture.
À chaque fois je reprends leurs manuscrits, les transcris, les leur redonne au propre avec des remarques, notes, ce qu’on pourrait supprimer, ce qui demande à être développé, quels sont les enjeux ? Où est l’énergie ? Où sont les silences ? Dans quelle durée s’installe ce qui ne sera jamais écrit dans le poème ?
Il est impossible de savoir précisément quelles traces peuvent subsister d’un tel travail. Tout simplement, cette question n’a pas de sens. On sait seulement qu’il y a de très profonds remuements. N’en restent que des indices, des éclats, cette exclamation de T. dans la carte postale qu’elle écrit, quelques semaines après que je suis parti, on ne se reverra plus, « On peut lire de la poésie tout le temps, dans la tristesse, quand on est heureux, fatigué, elle te donne beaucoup de force ».


Samedi 24 juin 2006
La stratégie de RESF (Réseau éducation sans frontières) de multiplier les cas locaux est bonne, le mouvement prend de l’ampleur.
Tout le monde signe la pétition, on en est à près de 70 000.


Dimanche 25 juin 2006
Mittal Steel avale Arcelor.
Voici comment se termine cette comédie. Les dirigeants d’Arcelor ont joué l’indignation nationale. Ont juré que. Les enchères ont monté, arrivées à je ne sais quel seuil la douleur et l’indignité ont disparu, ils ont ou vont empocher un beau chèque les braillards.
Personne cependant tout au long qu’a duré cette bataille d’actionnaires, de propriétaires du travail d’autrui, n’a rappelé Usinor-Sacilor nationalisé au bord de la faillite en 1981, ni le sauvetage à coups de milliards pris sur le budget de l’État, 60 milliards de francs [1] entre 1991 et 1995, et les licenciements, les luttes ouvrières en Lorraine, dans le Dunkerquois. Et la droite qui privatise en 1995, pour 10 milliards de francs, un cadeau. En 2001, fusion des sidérurgies de France, de Belgique, d’Espagne et du Luxembourg : Arcelor. Numéro un mondial, en pointe sur les aciers spéciaux. Mais ça ne tient pas cinq ans, nous y sommes.
Il est vrai que les actionnaires n’aiment pas qu’on rappelle qu’ils doivent leur richesse à l’appropriation des deniers publics ; dans ce cas précis, plus clairement que dans aucun autre la privatisation est une spoliation.
Cet oubli permet de brader d’autant plus facilement, au plus offrant, ce qu’on prétend être à soi.
Je me souviens, chez Vallourec, j’avais appris qu’un officier – oui : l’armée, la Défense nationale, l’intérêt national – était attaché à notre usine de tubes en acier, jouxtant Usinor Dunkerque, juste à la sortie du laminoir, car cette industrie est stratégique m’avait-on expliqué, était jugée stratégique en tout cas.

Je ne sais pas pourquoi mais il semble que les grosses opérations qui concernent beaucoup de capital sont conclues de préférence le dimanche.


Chapitre précédent : Être précis dans la lutte.
Chapitre suivant : Plus ils se découvriront moins il y aura de magie.
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© Laurent Grisel _ 29 mars 2012

[19,15 milliards d’euros.

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