Éditions Œuvres ouvertes

La guerre psychologique

Du 31 juillet au 6 août, vingt-neuvième chapitre de 2006

Lundi 31 juillet 2006
Trouvé le site Contre Info, « les infos absentes des prompteurs de journaux télévisés ».
Leur revue de presse me permet d’aller plus vite et de trouver accès à des sources autorisées qui disent chacune une part de vérité, l’assemblage de ces bouts et morceaux compose une image. Je cours plusieurs lièvres à la fois. Je guette l’effondrement de l’Empire états-unien, les guerres et les fausses paix, les luttes et les avancées et reculs des propagandes et intoxications, le rédacteur de ce site aussi ; il voit large, il pense comme beaucoup d’autres, combien sommes-nous, des milliers, des dizaines de milliers, millions ? à essayer de nouer les fils de ce que nous sentons être une seule et même catastrophe.
Attaque de Cana (le Cana de la Bible ? où eut lieu le « miracle de Cana », où l’eau fut changée en vin par Jésus pour changer une noce pauvre et triste en noce joyeuse et généreuse ?), bilan final : cinquante-quatre morts au lieu des vingt-huit annoncés hier dont trente-sept enfants au lieu de seize.
Ainsi : deux bombes sur un immeuble en pleine nuit, il s’effondre, ses habitants sont écrasés.
Au moins quatre autres maisons détruites dans le voisinage : la plupart des habitants avaient déjà fui à Tyr, à dix kilomètres de là.
Crime de guerre à nouveau. Il faudrait enseigner partout la convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, adoptée par la Conférence diplomatique pour l’élaboration de Conventions internationales destinées à protéger les victimes de la guerre, réunie à Genève du 21 avril au 12 août 1949, entrée en vigueur le 21 octobre 1950, un document de 54 pages sur mon traitement de texte, 21 000 mots, 708 paragraphes, 138 000 caractères.
Ces cinquante-quatre morts, l’armée israélienne « indique qu’elle pourrait ne pas en être responsable » « mais n’a pas été capable de donner une autre explication ».

La polémique s’étend, de ce massacre aux méthodes employées généralement par les « forces de défense israéliennes ».
Selon Human Rights Watch : Israël utilise des obus à fragmentation. Des researchers (témoins ? enquêteurs ? membres de HRW ?) en ont trouvé au village de Blida après un bombardement qui a fait un mort et au moins douze blessés parmi les civils le 19 juillet dernier. Beaucoup de sous-munitions n’explosent pas, elles restent au sol attendant les prochains humains.
Un reporter de Salon dit qu’il est allé au front, lui, contrairement à ses collègues dont il laisse entendre qu’ils restent dans leurs hôtels à reproduire les communiqués de l’armée, et affirme que ce qui caractérise les soldats du Hezbollah c’est qu’ils ne se mélangent pas aux civils.
C’est ce que j’ai observé, dit-il.
Il ajoute : il y a des raisons militaires à cela. Le Hezbollah agit différemment du Hamas et des Palestiniens du Fatah ou d’autres organisations, car il ne veut pas, lui, être trahi par des informateurs.
Beaucoup de traîtres.
Menacés et payés, outillés par les services de renseignements israéliens en moyens de localisation et de transmission.


They do not come out with their masks off and never operate around people if they can avoid it. They’re completely afraid of collaborators. They know this is what breaks the Palestinians — no discipline and too much showing off.


« Pas de discipline et trop d’exhibitionnisme. »
C’est donc que les « assassinats ciblés » (l’étrangeté de ce pléonasme, un assassinat n’en est-il plus un dès lors qu’il a été planifié dans un bureau de général d’armée ?) ont une efficacité.
Les discours héroïques n’y font rien, toutes les répressions sont efficaces.
Alors, si ce que dit ce reporter est vrai, que les militants sont reconnaissables et qu’ils ne se mélangent pas aux civils, la principale justification du bombardement de civils, que les militaires se mélangent lâchement aux civils, est anéantie.
Il semble que ces précautions soient appréciées.
Un sondage du Beirut Center for Research and Information auprès de 800 Libanais (sunnites, chiites, druzes et chrétiens), du 24 au 26 juillet, montre que 70% approuvent la capture de deux soldats israéliens, que 86,9% soutiennent la résistance libanaise à Israël et que 63,3% croient qu’Israël ne pourra jamais défaire le Hezbollah. Résultats communiqués sans marge d’erreur.

Désinformation et haine.
Gideon Levy dans le Haaretz : si vous voulez savoir à quoi ressemble Tyr ces derniers temps, ce sont les télévisions étrangères qu’il faut regarder (il cite aussitôt la BBC, comme pour corriger le réflexe « étranger = CNN »).
Il constate qu’on s’est habitués à la notion de punition collective, mieux, qu’elle paraît légitime.
Il cite Haim Ramon qui « ne comprend pas pourquoi il y a toujours de l’électricité à Baalbek ». Et Eli Yishai qui propose de transformer le Sud-Liban en sandbox (bac à sable ?). Et Yoav Limor, un correspondant militaire d’une télévision du pays (Channel 1), qui propose une exposition (en anglais : exhibition) « of Hezbollah corpses », de cadavres de membres du Hezbollah et d’organiser « a parade of prisoners in their underwear », un défilé de prisonniers dans leurs sous-vêtements, « to strengthen the home front’s morale » – pour renforcer le moral de l’arrière.
Mon Dieu.
Ils appellent cela renforcer le moral. Ce n’est rien d’autre que la destruction de la morale d’un peuple, le leur.

Plus difficile de gagner la bataille de la désinformation au-dehors.
Au Royaume-Uni, non, en Écosse, à Glasgow, deux avions-cargos chargés de bombes ont été empêchés d’atterrir par une manifestation.
Selon le Financial Times, le Premier ministre, M. Tony Blair, est en chute libre dans les sondages (67% insatisfaits de lui).
Protestations au Qatar, en Inde, etc.

Il faut remettre le couvercle sur la marmite.
Résolution du Conseil de sécurité des Nations unies : à l’unanimité il « déplore » ce massacre. La notion de crime de guerre n’est pas employée. En langage diplomatique, déploration n’est pas condamnation.
Une autre résolution qui demande une trêve immédiate est rejetée. Ce sont les États-Unis qui l’ont bloquée. Déclaration de M. l’ambassadeur états-unien auprès de l’ONU, M. John Bolton : « We don’t think that simply returning to business as usual is a way to bring about a lasting solution », Nous ne pensons pas qu’un retour aux affaires courantes apporterait une solution durable.
« Business as usual » : la paix, les jours paisibles s’écoulant. Le mot business pour désigner cela. Ce mot : un mensonge car une trêve n’est ni le «  business as usual » ni la paix – mais seulement la promesse que les combats reprendront après un temps déterminé.
Se déduit que seule la poursuite des combats sans interruption apportera une « solution durable ».
Le point de vue du général d’armée : il est crucial de terroriser, d’empêcher l’ennemi de répliquer ; c’est ainsi qu’on a le champ et le ciel libres pour l’exécution des plans.
En permettant aux attaques de se poursuivre sans interruption M. John Bolton s’est comporté en auxiliaire des généraux israéliens.
Autre face de la diplomatie, de la même appréciation des durées, des moyens à employer : la ministre des Affaires étrangères états-uniennes, Mme Condoleezza Rice, affirme aujourd’hui qu’elle fera tous ses efforts, cette semaine, pour obtenir un cessez-le-feu et un accord durable.
Une semaine ou plus : le temps calculé par les stratèges triomphants pour obtenir leur « victoire militaire ».
Alors même que la déroute dans les opinions est totale et que le Hezbollah semble indestructible.
Attaquer, attaquer sans répit, ne pas laisser l’ennemi respirer un seul instant, c’est leur doctrine. Leur foi dans la possibilité d’écraser complètement, d’annihiler toute volonté de combat.
Le côté animal, la fatigue, ils l’ont compris. Mais la dignité, les principes, ils ignorent complètement.
Il faudra qu’ils perdent combien de fois encore la guerre terrestre et la guerre de la propagande pour qu’ils se rendent compte qu’ils sont défaits et en tirer les conséquences ?


Mardi 1er août 2006
L’armée israélienne calcule que le nombre de tirs de missile a diminué, il est passé en dessous des cent par jour.
Ce serait une preuve que leur offensive est efficace donc juste.
Ainsi supposent-ils que les personnes qu’ils veulent convaincre de la justesse de leur guerre ont un raisonnement utilitariste qui fonctionne tout seul dans la tête.


Mercredi 2 août 2006
Histoire rocambolesque.
Cette nuit, un hélicoptère a transporté des soldats d’élite israéliens à Baalbek, dans la plaine de la Bekaa, ils sont entrés dans un hôpital, ils ont pris cinq personnes et les ont enlevées, parmi eux un nommé Nasrallah, du nom du chef du Hezbollah. Mais ce n’était pas lui ; un jardinier, quelqu’un.
Ridicule. On s’étend longuement sur ce ridicule du fait de l’intérêt des journalistes pour les détails, pour les opérations dites spéciales, etc.

Ehud Olmert a tiré parti des statistiques sur le nombre de roquettes publié hier par son armée pour prétendre que « l’infrastructure du Hezbollah a été entièrement détruite ».
En réponse, environ deux cents roquettes tirées aujourd’hui, il n’y en a jamais eu autant.
Ainsi va la guerre psychologique, comme ils disent, à coups de corps écrabouillés.


Vendredi 4 août 2006
La Commission européenne propose d’imposer des droits de douanes antidumping (16,5 % et 10 %) sur les chaussures importées de Chine et du Viêt-Nam. Cette proposition est refusée par quatorze pays membres de l’Union. Pourtant, la Commission avait annoncé avoir réuni des preuves irréfutables que ces chaussures sont vendues à un prix inférieur à leurs coûts de production.
Il y a donc des chefs de gouvernement qui trouvent que c’est très bien. Quatorze. Des ministres de l’Économie, de l’Industrie, du Commerce, des Affaires étrangères - et des secrétaires d’État à l’Artisanat en position inférieure dans la hiérarchie gouvernementale – qui s’écrasent et qui restent quand même au gouvernement, on ne va pas démissionner, il y a des enjeux politiques, et ainsi de suite.
Non seulement ces coûts de production sont honteusement bas, ne peuvent être obtenus qu’en situation de servage, mais encore, en plus, dumping...
Ils préfèrent plus que tout que leurs citoyens marchent dans des chaussures bon marché.
Ils pensent ainsi peut-être diminuer d’autant les coûts de production de leurs propres forces productives ? Ou augmenter leur capacité d’épargne ? Ou rendre moins douloureuses les baisses de revenus dues aux salaires bloqués, aux salaires baissés, au chômage ? Et pour cela acquiescent à la destruction de l’industrie de la chaussure ; une filière entière, ancestrale, jetée à la poubelle.


Samedi 5 août 2006
Accord des États-Unis et de la France pour un projet de résolution au Conseil des Nations unies : arrêt de toute attaque de la part du Hezbollah et de toutes les opérations militaires offensives d’Israël – l’emploi du mot « attaques » laisse place aux opérations militaires « défensives » et on connaît l’extension de la notion de défense ; respect des frontières ; création d’une zone démilitarisée entre le fleuve Litani et la frontière, cette zone sera occupée par l’armée nationale libanaise et une force internationale ; embargo sur les armes à destination du Liban, à l’exception de celles autorisées par le gouvernement.
Le Liban rejette cette résolution parce qu’elle ne prévoit pas le retrait de l’armée israélienne de son territoire.


Dimanche 6 août 2006
Bombardements, bombardements sans fin. Des ouvriers syriens qui chargeaient des légumes dans un camion frigorifique sont tués. Encore des ponts détruits, pourquoi si ce n’est pour punir, terroriser, appauvrir, l’espoir insensé de retourner la population contre son gouvernement ? Mais pour qui prennent-ils les gens ?
Une quarantaine de roquettes tirées par le Hezbollah font trois morts en Israël.
Déploiement de dix mille fantassins dans la zone sud pour occuper les emplacements à partir desquels les roquettes sont lancées.


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© Laurent Grisel _ 16 avril 2012

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