Éditions Œuvres ouvertes

Nous, sous le ciel immense

Du 7 au 10 septembre, trente-troisième chapitre de 2006

Jeudi 7 septembre 2006
Belle proposition destinée à rester lettre morte. Le président George W. Bush ayant avoué qu’il y avait bien des prisons secrètes de la CIA, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Terry Davis, propose d’organiser un contrôle parlementaire et judiciaire des services secrets.
Ils ont fait une bonne enquête. Ils ne proposent pas ou ne peuvent pas proposer, par exemple, de faire un film, un dossier compréhensible, des réunions publiques, ni de lancer des actions judiciaires. Aucun reproche. Ce n’est pas à une institution comme le Conseil de l’Europe d’organiser une lutte pour recouvrer la souveraineté, c’est aux peuples. Mais les peuples dorment, ou plutôt ils sont éveillés à d’autres sujets, et les gouvernements qui se sont couchés restent à l’horizontale.


Vendredi 8 septembre 2006
Sur les tables des libraires, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond. Ce gros bouquin vu plusieurs fois, je me dis qu’il tombe pile, c’est l’air du temps. Aujourd’hui je l’ai acheté.
Le titre du premier chapitre est magnifique : « Sous le ciel immense, dans le Montana ». C’est bien ainsi qu’est posée la question de notre civilisation comme de toutes les autres : nous, sous le ciel immense.


Samedi 9 septembre 2006
Jared Diamond, Effondrement. « Par effondrement, j’entends une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante » (p.15).
Il prend ses exemples dans le passé :


[…] les sociétés anciennes [1] victimes d’un effondrement irrémédiable bien plus que de simples déclins mineurs furent les suivantes : les Anasazis et Cahokia sur le territoire des États-Unis modernes, les cités mayas au Mexique et en Amérique centrale, les sociétés des Moche et de Tiahuanaco en Amérique du Sud, la Grèce mycénienne et la Crète minoenne en Europe, le Grand Zimbabwe et Méroé en Afrique, Angkor et la société Harappan de la vallée de l’Indus, et l’île de Pâques dans l’océan Pacifique.


Il voit large. Malgré les très grandes différences d’époques, de continents et de civilisation, il voit à l’œuvre les mêmes lois :


On a longtemps soupçonné [2] que nombre de ces abandons mystérieux avaient été causés par des problèmes écologiques : les habitants avaient détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société. Cette hypothèse de suicide écologique - écocide - a été confirmée par des découvertes réalisées au cours des dernières décennies par des archéologues, des climatologues, des historiens, des paléontologues et des palynologues (scientifiques analysant les pollens). Les processus par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte en endommageant leur environnement sont au nombre de huit, dont l’importance relative varie selon les cas : la déforestation et la restructuration de l’habitat ; les problèmes liés au sol (érosion, salinisation et perte de fertilité) ; la gestion de l’eau ; la chasse excessive ; la pêche excessive ; les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones ; la croissance démographique et l’augmentation de l’impact humain par habitant.
Ces effondrements survenus dans le passé sont le résultat d’une évolution qui est quasiment la même pour toutes et qui n’est que variations sur le même thème. La croissance démographique obligea les populations à adopter des modes de production agricole intensive (comme l’irrigation, la double culture ou la mise en terrasses) et à étendre les zones d’exploitation agricole au-delà des terres initialement sélectionnées vers des terres plus marginales parce qu’il fallait nourrir un nombre croissant d’individus. Des pratiques qui ne pouvaient être durables entraînèrent un, ou plus, des huit types de dommages environnementaux, ce qui eut pour effet l’obligation d’abandonner à nouveau des terres agricoles marginales. Les conséquences furent importantes : pénuries alimentaires, famines, guerres éclatant entre des individus trop nombreux se battant pour des ressources insuffisantes et renversement des élites dirigeantes par des masses désillusionnées. Finalement, la population décrut en raison de la famine, de guerres ou de maladies et la société perdit la puissance politique, économique et culturelle qu’elle avait atteinte à son apogée.


Il prend aussi ses exemples dans le présent : le génocide du Rwanda ; la république Dominicaine et Haïti ; la Chine ; l’Australie minière.
Selon lui, les mêmes huit causes sont à l’œuvre plus quatre :


[…] Les problèmes environnementaux que nous devons affronter aujourd’hui sont identiques aux huit problèmes qui ont causé la perte des sociétés anciennes, mais quatre nouveaux s’y ajoutent : les changements climatiques causés par l’homme ; l’émission de produits chimiques toxiques dans l’environnement ; les pénuries d’énergie et l’utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre.


Pour que ces causes provoquent un effondrement il faut que plusieurs facteurs soient à l’œuvre, il les voit en géographe :
– grande fragilité des milieux naturels productifs ou très grande activité prédatrice, destructrice ;
– changements dans les ressources éventuellement aggravés par un changement climatique ;
– voisins hostiles ;
– manque de voisins amicaux.
Mais jamais, dit-il, les causes écologiques n’expliquent à elles seules l’effondrement : la société peut réagir ou s’enfoncer. Quelles causes sociales, politiques, culturelles ? Dans ce prologue il se contente d’invoquer les « institutions » de la société en cause. Tiens, un raisonnement circulaire. La société ne réagit pas bien ? C’est à cause de la société.


Dimanche 10 septembre 2006
Jared Diamond. Chaque chapitre est aussi répétitif que le prologue le promettait. Pourquoi les Mayas ont-ils vu leur empire s’effondrer ? Parce qu’ils ont détruit la forêt, que les dégâts induits par la déforestation ont été aggravés par la sécheresse, qu’ils ont eu des rapports hostiles avec leurs voisins, qu’ils étaient occupés par la rivalité entre les rois et les nobles et qu’ils n’avaient donc pas le temps de s’occuper des choses sérieuses.
Il attribue une grande importance à la démographie, cite Malthus, c’est d’ailleurs par ce facteur qu’il veut expliquer le génocide rwandais en 1994.
Mon impression est que tout ce qu’il dit est juste, vraisemblable, probablement déterminant, mais qu’il est aveugle à plein d’autres choses et que ce qu’il ne voit pas est peut-être la clé qu’il prétend avoir trouvée.


Chapitre précédent : On ne peut pas mener les gens en bateau indéfiniment
Chapitre suivant : Ford annonce qu’ils vont licencier le tiers de leurs effectifs
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© Laurent Grisel _ 30 avril 2012

[1Prologue, page 16, collection nrf essais, 2006.

[2Idem, pages 16 et 17.

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