Œuvres ouvertes

Des sortes d’écrivains publics des luttes

Du 23 au 29 octobre, quarantième chapitre de 2006

Lundi 23 octobre 2006
Grosse tempête. On ferme toutes les issues, peur que portes ou volets soient arrachés comme en août 2005 – des toits étaient tombés.
Beaucoup de violence, vents qui claquent les volets, font craquer et tomber des branches du vieux tilleul, mais finalement peu de choses déplacées dans notre petit bout de maison. Chez G., chez F., chez R., pas grand-chose non plus. R. viendra remettre les tuiles en place.


Mardi 24 octobre 2006
R. vient au volant d’un engin rouge à grosses roues jusqu’au pied de la maison, il monte dans l’énorme godet, avec la télécommande le hisse jusqu’au faîte du toit, allonge une jambe, un bras, remet une tuile en place, c’est un ange.


Mercredi 25 octobre 2006
25 octobre 2006, 20h33, téléchargé la note de veille n° 34 du Centre d’analyse stratégique (CAS), Les violences urbaines, une exception française ? Enseignements d’une comparaison internationale.
Le point de départ, ce sont les émeutes de l’automne dernier. Elles avaient commencé à Clichy-sous-Bois (93) dans la nuit du mardi 1er au mercredi 2 novembre. Le jeudi précédent, le 27 octobre, deux jeunes gars de 15 et 17 ans, Bouna et Zyed, des policiers à leurs trousses, mais pourquoi, n’avaient rien à se reprocher, s’étaient réfugiés dans un transformateur EDF et y étaient morts électrocutés. Elles ont duré plus d’une vingtaine de jours. Elles se sont étendues jusqu’à Rennes (35), jusqu’à Outreau (62), Bassens (33), Toulouse (31), etc.
Les analystes stratèges disent qu’il y a eu pire ailleurs, aux États-Unis, les émeutes de Los Angeles au printemps 1992 (52 morts). Que les émeutes françaises n’ont pas eu de caractère ethnique, contrairement aux émeutes de Brixton, au Royaume-Uni, au printemps 1981 (400 policiers blessés en trois jours, combien chez les manifestants ? La note de veille ne le dit pas). Et que les émeutes françaises de 2005, par contraste, ont fait moins de blessés (149 blessés parmi les policiers et autres forces de l’ordre en vingt-quatre jours, combien chez les manifestants ? La note de veille ne le dit pas).
Les rédacteurs de la note insistent sur le fait qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni les émeutes ont été suivies d’enquêtes et de rapports officiels et de réformes de la police.
Rien de tel en France, depuis un an que ces émeutes ont eu lieu.
Même, le Portugal et le Canada sont venus en France pour étudier admirativement ce que nos forces de l’ordre ont réalisé. Donc, non, pas d’enquête, pas de débat, pas de réforme de la police. Ce serait prendre le risque d’invalider les régressions organisées depuis quelque temps par la droite. Surtout, il est évident pour moi que nos autorités ont intérêt au désordre et qu’elles l’entretiennent. Rien de tel pour diviser, pour faire peur, pour alimenter la soif d’ordre. La police de proximité instaurée en 1998 sous Jospin a été supprimée par Sarkozy en 2003 sous Raffarin. Depuis, tenues de combat voyantes et grotesques faites pour alimenter l’imaginaire enfantin des hommes d’ordre et des gamins de désordres, création d’unités spéciales dotées par construction, par mission, d’une mentalité offensive et systématiquement méfiante, tout est fait pour créer le plus de distance possible avec le peuple et les tensions qui s’ensuivent. La politique de sécurité est une politique de pompiers incendiaires.
Le Centre d’analyse stratégique a été créé en mars dernier à la suite de la destruction du Commissariat général au Plan car en économie libre-échangiste il ne saurait être question de planification par l’État. Seules les entreprises ont le droit de faire de la planification – stratégies, plans d’investissements sur cinq ans, sur dix ans.
Les notes « externes de veille » du Centre d’analyse stratégique sont publiques. Elles sont élaborées dans de petits groupes de travail qui rassemblent des experts venus de la recherche, des entreprises, d’associations à la fois compétentes et pas trop gênantes – tel que cela se pratique, de fait, dans de très nombreux conseils, hauts conseils, etc. J’ai été membre actif du Conseil national de l’alimentation, j’ai vu, cela peut produire de la bouillie ou de bonnes choses. En petit groupe, on va plus vite, en grand la recherche de consensus donne un droit de veto aux intérêts les plus puissants.
Nous n’avons pas, à gauche, je veux dire à gauche vraiment, quel enfer cette époque, toujours on doit préciser, nous n’avons pas de production permanente d’analyses stratégiques. On pourrait aller plus profond, pas freinés par les intérêts. On afficherait les divergences et les inconnues, les points à creuser. Il en existe des bouts et des morceaux dans les centres de recherche, dans des associations comme, pour les politiques énergétiques, NégaWatt négaWatt. Mais c’est tout autre chose d’avoir une vue d’ensemble, à partir d’elle lancer des recherches plus précises sur une énigme, une autre, et relier à la conjoncture, à l’actualité. Voir les coups arriver pour les parer, pour préparer la prochaine lutte. Chaque syndicat de salariés a plus ou moins quelque chose de ce genre, ils ont aussi les cabinets d’expertise comptable et économique qui travaillent pour les comités d’entreprise et il y a quelques courants de recherche qui n’ont pas encore été détruits comme le MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). Relier. Relier le MAUSS et NégaWatt ! Pour l’instant chacun dans son coin, limité à son champ de recherche ou d’expertise, à sa tradition académique, et pour ceux qui sont organisés chacun inféodé à son organisation, prisonnier donc des interdits d’une ligne politique donnée, on ne va pas examiner ce qui a déjà été décidé car une orientation politique c’est décider, certes périodiquement, à chaque congrès, que la réalité est comme ça, point.


Jeudi 26 octobre 2006
La comptabilité qui donne une vision déformée des entreprises parce qu’elle ne connaît que l’argent, et cette déformation des choses déforme les hommes, n’est pas la seule façon de gérer. Il y a aussi ce qu’on appelle la comptabilité de gestion environnementale. Sous l’influence des réglementations qui obligent à quelques comptabilités matières – les gardiens de la santé aquatique veulent connaître les rejets dans les eaux et le décret qui donne l’autorisation d’exploiter à telle usine fixe les valeurs limites au-dessus desquelles plus de pollution est interdite –, sous l’influence aussi de l’écoconception, du développement des écobilans, on se rend compte qu’une comptabilité analytique des flux d’entrée et de sortie de matières et d’énergies permet d’améliorer la gestion d’un atelier, d’une ligne de production, d’une usine entière, de comparer deux établissements dissemblables dans leur histoire mais qui produisent la même marchandise, etc. Par plaisanterie, on imagine un monde où on se passerait de comptabilité financière, elle serait remplacée par cette comptabilité matières et énergies. Il y a de quoi en tout cas compléter l’autre, remettre un peu les pieds sur terre. Des gens y travaillent :
l’IFAC (International Federation of Accountants – la Fédération internationale des comptables) qui a publié un bon document en 2005.
Il y a même un réseau international de recherche et de coopération sur la question : Environnemental Management Accounting Network Europe ; EMAN Asia Pacific ; MAN Americas ; EMAN Africa ;
et le Social and Environmental Accounting Journal.
En France, à ma connaissance, rien de tel.
Les chantiers de transformation devant nous sont gigantesques. Il y a de quoi faire du neuf et que ce neuf entraîne une bonne partie du vieux avec lui, ce vieux sera transformé lui aussi parce qu’il aura changé de cadre, de références. Mais pas de miracles. On peut très bien faire une gestion économe et astucieuse des flux de matières et d’énergies, on n’aura pas oublié l’argent pour autant, la question c’est de savoir qui empoche les surplus et ce qu’on en fait.


Vendredi 27 octobre 2006
Dès l’ouverture des bulletins apocalyptiques du GEAB, le 27 septembre dernier, Enron cité comme prototype de la faillite du système existant ; précisément son modèle et qui chute. Trouvé deux bouquins sortis en 2003, c’est facile, ils sont toujours au rayon « business » du grand libraire dans un des centres commerciaux du quartier des affaires de la Défense – pourtant tous les livres sont en rotation de plus en plus rapide : cela veut dire que dans les milieux d’affaires ça se sait et se dit, on se doit de connaître cette histoire, on en parle, le flot de curieux qui veulent en savoir plus ne tarit pas. Ces deux : Enron, les vraies raisons de la chute de Peter C. Fusaro et Ross M. Miller, préface de Jean-Marc Sylvestre l’autorisé et euphorisant rédacteur en chef du service économique de TF1 ; Enron, la faillite qui ébranla l’Amérique [1], récit d’Anne-Sylvaine Chassany et Jean-Philippe Lacour, postface de Daniel Cohen, le prof à Normale sup invité partout, pédagogue rapide et péremptoire. Je préfère commencer par le récit de Chassany et Lacour, il fait 282 pages, il est pourvu d’un sommaire détaillé, d’un glossaire et d’un bel index dont la pagination s’arrête à Dow Chemical, rigueur interrompue par quelle hâte ?


Samedi 28 octobre 2006
Il y a des événements importants au Mexique, à Oaxaca. Un jeune journaliste, Brad Will, a été assassiné. Une insurrection populaire ? Déjà la répression ? Une nouvelle répression ? Je n’y comprends rien, faute d’informations.


Les assassins de Brad Will identifiés et arrêtés
Le policier municipal Juan Carlos Soriano, Manuel Aguilar, chef du personnel de la municipalité de Santa Lucia del Camino, Abel Santiago Zárate, régisseur de la sécurité publique et militant du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et Pedro Carmona, un ancien paramilitaire, ont été identifiés comme les auteurs présumés des coups de feu qui ont coûté la vie au cameraman Brad Will, 36 ans, le 27 octobre 2006. Les quatre hommes ont tiré sur une barricade dressée par des instituteurs de l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO), qui réclame depuis plusieurs mois la destitution du gouverneur de l’État de Oaxaca, Ulises Ruiz Ortiz. Brad Will se trouvait à proximité de la barricade lorsqu’il a été mortellement blessé à la poitrine. Plusieurs habitants de Santa Lucia del Camino ont formellement reconnu les trois fonctionnaires. La municipalité, de son côté, a confirmé qu’ils étaient bien les auteurs des tirs. Un cinquième homme serait impliqué dans la mort du journaliste. Manuel Aguilar, Abel Santiago Zárate et Pedro Carmona ont été arrêtés, selon Indymedia.




Les assassins de Brad Will, identifiés par le journal mexicain El Universal : Juan Carlos Soriano Velasco (T-shirt rouge), officier de police surnommé « La Sauterelle », Manuel Aguilar (T-shirt vert et gilet sombre), directeur du personnel municipal et Avel Santiago Zárate (chemise rouge), chef de la sécurité publique. Photo : DR El Universal 2006

Je suppose que cette photo a été prise par Brad Will lui-même. Ses trois assassins sont en en train de foncer vers lui, ils le regardent, ils le saisissent du regard avant de le saisir par le feu. Brad est reporter, vidéaste, il agit en reporter, en vidéaste, il prend l’image en mouvement.
Quelle ambiance de mort dans cette révolte, depuis combien de temps ?
Un message très alarmiste, « Appel à une action urgente », aujourd’hui même :


Appel à une action urgente
28 octobre 2006
Des vols ininterrompus sont en train d’atterrir à l’aéroport de la ville d’Oaxaca, des centaines d’éléments de la PFP (police fédérale préventive) se trouvent déjà dans la ville, selon des comptes rendus d’autres arrivent par la route fédérale de Cuacnopalan. Comme Vincente Fox l’a dit, il cherchera à appliquer à Oaxaca la même solution qu’il a appliquée à Atenco, la même solution qu’il a appliquée à Scartsa, et qu’il est en train d’appliquer à l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) : La répression et la mort. Au lieu de punir les coupables des agressions et des assassinats d’hier, il envoie la PFP pour réprimer le peuple d’Oaxaca, en complicité ouverte avec l’assassin Ulises Ruiz.
Nous lançons un appel à toutes les organisations solidaires, à tous les fronts, à la société civile de Mexico et du monde entier à entreprendre des mobilisations pacifiques de poids afin d’éviter ce bain de sang auquel s’est rallié le gouvernement fédéral de Vincente Fox.
Nous lançons un appel à toutes les organisations nationales et internationales des droits humains, à la presse nationale et internationale pour qu’elles se rendent dans la ville d’Oaxaca afin de constater les faits violents provoqués par le gouvernement d’Ulises Ruiz, auquel se sont joints Vicente Fox et Calderon.
TOUT LE POUVOIR AU PEUPLE
ASSEMBLÉE POPULAIRE DU PEUPLE D’OAXACA
Source : Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca(APPO).


Comme ce jeune journaliste qui voit ses assassins foncer droit vers lui, ils voient les troupes débarquer. Le temps nécessaire au débarquement, à la mise sur pied des troupes, le temps de parcourir des boulevards, des rues – le temps d’écrire un communiqué et de l’envoyer.
Ici il a été reçu, traduit.

Original
Version espagnole
Version italienne
Regardez le dernier reportage vidéo de Brad Will à Oaxaca !
Traduit de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non commercial : elle est libre de reproduction à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs. [URL de cet article :http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1407&lg=fr].

Toute une solidarité organisée, des gens qui suivent cela passionnément, qui traduisent pour que cela soit connu, moi qui n’ai rien vu et n’y comprends toujours rien.

Un site, risal.collectifs.net, suit l’actualité des gauches en Amérique latine.
Article du 9 octobre dernier, « Résistance et répression à Oaxaca » par Luis Hernández Navarro.
Oaxaca, ville touristique agréable, séduisante, je suppose les commerçants pressés de faire cesser le désordre qui éloigne les touristes. Autour de ces îlots de bonheur et de lumière, des quartiers miséreux, vivant de l’argent envoyé par les émigrés aux États-Unis, légaux ou clandestins. « [À Oaxaca] sont à l’ordre du jour des luttes pour la terre, des affrontements avec les caciques et les coyotes [passeurs, ndlr], des disputes pour les conseils communaux, des revendications ethniques, des actions pour de meilleurs prix pour les produits agricoles et la résistance à l’autoritarisme de l’État. »
Le mouvement a commencé à la mi-mai. Cela fait cinq mois. Il aurait connu la « violence politique » (les menaces, bastonnades, enlèvements, assassinats pratiqués par ceux qui en ont l’habitude, les hommes de main de l’appareil d’État) dès son début.
Tout a commencé par une grève des instituteurs pour des augmentations de salaire.
L’Assemblée populaire du peuple d’Oaxaca (APPO, Asamblea Popular del Pueblo de Oaxaca) rassemble « près de 350 organisations, communautés indigènes, syndicats et associations civiles », on est bien au-delà des instits. Ils constituent la seule force organisée à l’échelle du territoire entier. Longue tradition de lutte dans ce corps de métier. « Leurs élèves arrivent à l’école sans rien dans le ventre et doivent abandonner les cours pour aider leur famille aux travaux des champs. Bon nombre d’entre eux connaissent à peine leurs parents, parce qu’ils ont émigré aux États-Unis. » Salaires misérables, vivant au milieu du peuple, donnant des coups de main non seulement aux gosses mais aux gens du quartier, je suppose aussi rédigeant les tracts pour les chauffeurs de bus, des petits paysans – des sortes d’écrivains publics des luttes.
Mise en route de la grève le 15 mai, « journée de l’instituteur » dans le pays.
Pas de négociations comme d’ordinaire mais refus du nouveau gouverneur, Ulises Ruiz, d’un parti différent de celui du nouveau président du Mexique. Lui, « un des principaux hommes de main de Roberto Madrazo, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) à la présidence » ; le président nouvellement élu, Felipe Calderon, était le candidat du PAN « alliance nationale » - dans la presse optimiste à l’égard de ce système et de cette civilisation qui ne sont pas si mauvais que ça, on trouve que ce renouvellement d’hommes à la tête du pays est un signe de renouveau démocratique.
Le 14 juin, le gouverneur envoie ses policiers chasser les instituteurs qui campent dans le centre-ville. Le président du Mexique dit que ce n’est pas son affaire, c’est local.
Par la suite, il semble que les essais de généraliser le mouvement au Mexique entier échouent. Il y a la rivalité politique entre PRI et PAN, il y a aussi une stratégie de confinement. La presse mexicaine muette. Les informations seulement de la presse de l’État d’Oaxaca et des mouvements de solidarité.

Ulises Ruiz élu par fraudes massives, considéré illégitime, non élu, par la majorité de la population. Il y a eu un « mouvement de résistance civile contre la fraude électorale », il a convergé avec la révolte des instituteurs.
Un problème d’interlocuteur. Au plan local, un gouverneur illégitime, sourd et violent. Au plan national, le refus d’entendre et de parler.


Le 11 juillet, l’APPO a convoqué avec succès une journée de désobéissance civile et pacifique par laquelle elle a cherché à rendre manifestes l’ingouvernabilité et le manque d’autorité qui existent dans l’État.


Un appel à l’État fédéral pour qu’il se substitue au pouvoir local rejeté ?


Le mouvement a assumé le contrôle politique de la ville de Oaxaca. S’il le considère pertinent, il bloque l’entrée des hôtels de luxe du centre-ville, l’aéroport local, bloque la circulation des avenues, empêche l’entrée dans les administrations et au Congrès de l’État.


Le gouverneur manœuvre, change des cadres, ne fait rien qui restaure sa légitimité et son autorité. Il faudrait qu’il écoute, discute, profite du mouvement pour rénover les quartiers, les équiper, etc. Et pour cela lever des impôts, répartir autrement les ressources... Ce n’est pas le genre d’homme à faire ça.


« Le 22 juillet, un groupe de 20 inconnus a ouvert le feu avec des armes de gros calibre contre les installations de Radio Universidad. La radio universitaire, gérée par le mouvement, est devenue un formidable instrument d’information et de mobilisation sociale. Le même jour, plusieurs inconnus ont jeté des cocktails Molotov contre la maison d’Enrique Rueda Pacheco, secrétaire général [du syndicat des instituteurs en grève]. Quelques jours plus tard, des cocktails Molotov ont été lancés contre le domicile d’Alejandro Cruz, dirigeant des Organisations indiennes pour les droits humains (Organizaciones Indias por los Derechos Humanos). »


Et ainsi de suite : assassinats par tueurs à gages et policiers en civil, kidnappings de militants en vue, prisons clandestines.


Pour « justifier » la guerre sale, s’est propagée la rumeur selon laquelle le mouvement populaire oaxaqueño a été « infiltré » par des organisations politico-militaires de gauche qui ont radicalisé la protestation. Mais la mobilisation contre le gouverneur, se plaçant explicitement dans le cadre de la désobéissance civile, a suivi des chemins clairement pacifiques. À aucun moment les membres de l’APPO n’ont utilisé des armes à feu dans leurs actions. Leur radicalité vient de l’autoritarisme gouvernemental. L’origine de la violence se trouve ailleurs.


Un mouvement d’émancipation insupportable.


La société oaxaqueña est fortement organisée en groupements ethno-politiques, communautaires, agraires, de producteurs, civils, syndicaux, de défense de l’environnement et des immigrants. Elle a construit de solides réseaux transnationaux permanents. Ce dense tissu associatif, forgé sur plus de trois décennies de luttes et à forte vocation autonome, a rompu massivement dans les trois derniers mois avec le contrôle du PRI et les médiateurs politiques traditionnels. Les méthodes traditionnelles de domination gouvernementale, basées sur une combinaison de cooptation, de négociation, de division, de manipulation des revendications et de répression se sont épuisées. Le modèle a littéralement explosé. La nouvelle guerre sale est ainsi devenue le dernier recours d’une classe politique acculée pour récupérer la chaîne de commandement-obéissance.


Mais un mouvement qui allait forcément au casse-pipe et ça on n’a pas le droit.
Il ne faut pas offrir ses poitrines aux fusils.
L’histoire des répressions qui renforcent le mouvement est une plaisanterie dégueulasse. Il n’y a aucune répression qui fasse régresser l’émancipation. Les réformistes de la société qui n’est pas si mauvaise que ça en déduisent qu’il faut réduire les ambitions, renoncer aux grands mots comme liberté et fraternité, l’égalité n’en parlons pas, et ainsi graduellement comme ils disent ils laissent place aux accommodements, aux cynismes, et en viennent à rabaisser les luttes, à sans cesse donner de nouveaux gages de sérieux et de responsabilité, finalement se couchent. On pourrait en déduire tout autre chose, simplement que lutter s’apprend, et que remporter les luttes qu’on engage est la seule bonne ambition.


Dimanche 29 octobre 2006
Titre du journal Le Monde, article de Jean-François Fogel : « Mexique : Vicente Fox dépêche des forces fédérales à Oaxaca ».
Ah, c’est bien, on en parle au moment de la répression. On va pouvoir pleurer, ça ne gênera pas les tueurs. Avant on ne disait rien, ça ne dérangeait pas les censeurs. On n’allait quand même donner écho à une révolte. Sait-on jamais la sympathie que cela aurait pu soulever ?
Le chapô de l’article, donc responsabilité de la rédaction, est très « retour à l’ordre » :


Le président mexicain, Vicente Fox, a décidé de dépêcher des forces fédérales pour rétablir l’ordre dans la ville de Oaxaca, dans le sud du pays, où des violences urbaines accompagnent depuis près de cinq mois une grève des instituteurs. L’agence France Presse, qui qualifie la situation de la ville de « quasi insurrectionnelle », indique que les premiers éléments de cette force sont arrivés, samedi 28 octobre 2006, en milieu de journée, par voie aérienne, sans pouvoir préciser s’il s’agit de la police fédérale préventive (PFP) ou de l’armée.


Il y a des violences, il faut qu’elles cessent. Des violences insurrectionnelles ?
Depuis près de cinq mois, ils ont été humains et patients.
Les forces fédérales. Lesquelles ? Qu’est-ce que la « police fédérale préventive » ? Les forces fédérales, les plus légitimes donc, vont devoir faire leur devoir.
Dans l’article, photo. On reconnaît Brad Will allongé sur le sol. Il a un trou rouge exactement au centre de la poitrine, entre les deux poumons. Un coup d’une exactitude incroyable.
La légende :


Un caméraman américain touché par un tir mortel dans la poitrine, lors d’un échange de coups de feu, à Oaxaca, le 27 octobre 2006.


Il n’a pas de nom. Pourquoi ne lui donnent-ils pas son nom ? On met bien le nom des morts sur les tombes. Un « échange de coups de feu » ? Mais il tenait sa caméra et il les filmait. Que veut-on faire croire ? Qui a donné cette version ? Qui a dit de reprendre cette version ? Comment, au fil de quelles circonstances, de quel échange à demi-mots, cette version n’a-t-elle pas été vérifiée ?
L’article est très bref. Le Président mexicain a constaté des désordres, trois morts – trois morts seulement ? Depuis cinq mois ? Que fait-on pour arrêter les présumés coupables ? Pour leur faire un procès ? Pour enquêter sur les circonstances, la préparation des meurtres, la chaîne de responsabilités ? Le Président a constaté et il a envoyé des troupes.
Fin de l’article :


[…] le site du quotidien mexicain El Universal […] indiquait que l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (OAPP), qui anime le mouvement de protestation, appelait ses membres et ses sympathisants a ériger des barricades dans la ville afin de s’opposer à l’action des forces fédérales. Son porte-parole chiffre à dix mille le nombre des personnes installées sur les barricades érigées au croisement des principales avenues. L’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca coordonne l’action des soixante-dix mille instituteurs et des nombreuses organisations sociales qui exigent la démission du gouverneur de l’État, Ulises Ruiz. L’État de Oaxaca possède une puissante tradition de violence révolutionnaire façonnée par l’action d’un groupe de guérilla, l’ERP (l’armée révolutionnaire populaire).


Et c’est tout.
L’ERP tire les ficelles, c’est évident.
Parfait pour tous les lecteurs. Les révolutionnaires persistants indignés, et dont l’indignation enveloppe d’un seul élan l’ERP et le peuple – on trouvera donc des indignés qui trouveront que cette histoire de distinction entre l’APPO et l’ERP, c’est suspect. La majorité des gens d’ordre qui sauront résumer la situation. Les résignés et les défaits qui pourront reprendre l’habituelle litanie, c’est toujours comme ça que ça se passe.
En somme le travail de la répression continué et achevé dans les psychologies.
Appuyé sur un mensonge, ici, dans le style jésuitique de notre journal de référence, une insinuation par juxtaposition, la thèse du gouverneur sur l’influence de l’ERP. Thèse destinée à justifier la répression par violence brute, les assassinats « extra-légaux » comme disent les juristes. Continuité des paroles aux actes, des allégations mensongères aux assassinats.
Libération ce n’est guère mieux.

Au Brésil, réélection de Lula à la présidence de la République, deuxième mandat. Luiz Inácio Lula da Silva a été métallo, syndicaliste dans les années 60, la dictature militaire a commencé en 1965, en 1980 il a créé le Parti des travailleurs, la dictature militaire n’a pris fin qu’en 1985. Pendant tout ce temps il a donc su échapper aux assassins. Lors de sa première élection, en octobre 2002, on lui a préparé le terrain avec cadeaux aux riches et endettement énorme, il commence par accepter les règles du FMI : il fallait d’abord rembourser les banques et les rentiers, ensuite donner aux pauvres – c’est ce qu’il fait, un peu, surtout dans les villes, dès 2004. Cette fois-ci, il a promis que les pauvres seraient traités en êtres humains. Pourquoi avoir attendu un deuxième mandat pour cela ?


Chapitre précédent : Une catastrophe énorme qui s’avance lentement
Chapitre suivant : La notion d’économie virtuelle est une fiction ; l’argent
et les dettes sont réels

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© Laurent Grisel _ 24 mai 2012

[1Anne-Sylvaine Chassany, Jean-Philippe Lacour, Enron, la faillite qui ébranla l’Amérique, récit. Postface de Daniel Cohen. Nicolas Philippe éditeur, 2003. ISBN 2-7488-0057-5.

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